Hiro’a n°220 – UN VISAGE, DES SAVOIRS

MAISON DE LA CULTURE (TFTN) – TE FARE TAUHITI NUI

Raumata Tetuanui : de la scène aux coulisses de la culture

Rencontre avec Raumata Tetuanui, en charge du marketing au sein de la cellule communication et marketing de Te Fare Tauhiti Nui – Maison de la culture. Texte : Delphine Barrais – Photos : Delphine Barrais et TFTN

Chanteuse et danseuse, auteure de chansons et de livrets de comptines en tahitien, Raumata Tetuanui a réussi le concours de la fonction territoriale en novembre 2025. Elle a intégré Te Fare Tauhiti Nui début février et met désormais ses connaissances ainsi que son attachement à la culture polynésienne au service de l’établissement.

« Ça change, c’est très différent de tout ce que j’ai fait jusqu’à présent. Je suis une littéraire, mais je baigne dans la culture depuis toujours et je découvre avec plaisir mes nouvelles missions », indique Raumata Tetuanui, jeune artiste de 24 ans. Après avoir passé le concours d’attachée d’administration en novembre 2025, elle a intégré la cellule communication et marketing de Te Fare Tauhiti Nui début février. Elle y est chargée de la gestion des partenariats et sponsors et participe à la communication de l’établissement. Elle se glisse désormais dans les coulisses de la culture polynésienne elle qui, depuis toute petite, se trouvait plutôt côté scène. En effet, Raumata Tetuanui chante, danse, compose et écrit.

Le déclic du Conservatoire et l’appel de l’anthropologie

Dès l’âge de 6 ans, elle a commencé à suivre les prestations de son père Roger Tetuanui et ses oncles, dont le musicien Bruno Demougeot. « C’est d’ailleurs lui qui, en 2022, m’a encouragée à passer le diplôme d’études musicales en jazz et musiques actuelles au Conservatoire artistique de la Polynésie française. Grâce à lui, j’ai plongé dans le jazz. » Raumata Tetuanui, depuis, chante avec le Big Band du CAPF.

Plus tard, en sortant du lycée, elle s’est inscrite en licence d’anglais à l’université de la Polynésie française. « J’ai des facultés avec cette langue, et puis j’adore la littérature américaine, anglaise, irlandaise », explique-t-elle. À l’occasion de cours sur le Pacifique anglophone, Raumata Tetuanui a découvert la recherche en général, l’anthropologie en particulier. Elle a enchaîné avec un master en Langues, cultures et sociétés en Océanie (LCSO) « C’était carrément intéressant ! » Et pour valider son année, elle a présenté un mémoire sur le ΄ūtē, ce chant jusqu’alors peu documenté (voir encadré).

Les raisons qui l’ont poussée à opter pour ce sujet tiennent à son entrée en 2023 dans le groupe de chant Reo Papara, mené par Mike Teissier. « À cette époque, je dansais déjà, et j’ai souhaité participer au Heiva i Tahiti avec un groupe de chant. Un coup de cœur ! » Raumata Tetuanui affirme avoir été touchée. « J’ai eu plus de frisson encore qu’en danse ! » Le ΄ūtē est une catégorie obligatoire au Heiva i Tahiti qui n’attire pas les foules. « Mike m’a proposé de le faire avec lui, j’ai accepté le challenge. »

Redonner ses lettres de noblesse au ‘ūtē

Lors de son master, l’étudiante s’est appuyée sur les travaux de Raymond Mesplé, un musicologue qui avait consacré ses travaux de thèse au hīmene dans les années 1990. « Il avait réalisé de très nombreux enregistrements pour recenser tous les chants traditionnels polynésiens. Dans l’esprit de ses travaux, il m’a semblé pertinent d’appliquer une méthode similaire avec le chant ΄ūtē, si peu exploré dans sa dimension historique et musicale. Raymond Mesplé décrivait succinctement le ΄ūtē comme des chansons paillardes. J’ai pu, lors de mes recherches, découvrir plein de chants et je suis arrivée à la conclusion que le ΄ūtē était l’un des plus anciens chants avec les pāta’uta’u. Il existait bien avant l’arrivée des Européens. »

En 2025, Raumata Tetuanui a de nouveau participé au Heiva i Tahiti en chant avec Reo Papara. Le duo a remporté le prix du meilleur ΄ūtē avec un texte écrit par Joseph Chang et une composition de Roger et Raumata Tetuanui, Mike Teissier ainsi que les musiciens du groupe. L’exercice de composition n’était pas nouveau pour Raumata Tetuanui puisqu’elle s’y était déjà illustrée en 2024 au FestPac à Hawaii avec Viri Taimana, et pour Temaeva en 2025. En novembre 2025, elle avait travaillé sur les textes en paumotu de Tagihia Mauati pour le groupe Teruria Taimana. Au passage, elle précise : « Les sonorités des langues ont un impact sur la composition, et le travail sur la base de texte paumotu a été très différent d’un travail avec des textes en tahitien. » Un challenge de plus que l’artiste a réussi à relever.

Une artiste tout-terrain en quête de défis

En parallèle, la chanteuse danse. Elle a intégré la troupe Temaeva en 2021. En 2025, elle a été désignée pour prétendre au titre de meilleure danseuse. « Je n’ai pas un esprit très compétitif, je suis sortie de ma zone de confort, mais j’ai accepté ce challenge supplémentaire en me disant que je ne voulais pas regretter un jour de ne pas avoir essayé. » 

Enfin, Raumata Tetuanui écrit. Elle a démarré en 2023 à l’occasion du Hura Tapairu avec les mehura de la troupe Vaehana. Fin 2024, elle a signé un livret de comptines en tahitien illustrant des thématiques « de chez nous comme les animaux, les saisons, les instruments traditionnels… ». Le volume 1 a trouvé son public, le volume 2 est en cours de réalisation. « Pour l’instant, j’essaie de trouver le rythme, je m’adapte à mon nouveau poste, mais j’y travaille le week-end en rentrant. » La jeune artiste aux multiples talents n’a pas fini de nous étonner.

Aux origines du ΄ūtē

Raumata Tetuanui a réalisé un mémoire intitulé « Le chant ΄ūtē, d’hier à aujourd’hui » sous la direction de Bruno Saura et Goenda Reea. Ce mémoire a cherché à retracer les origines, l’historique, l’actualité et l’aspect musical du chant tahitien ΄ūtē. L’objectif principal étant de déterminer le statut de ce chant dans la musique polynésienne et à travers l’histoire de la Polynésie française, le résultat est tel que le ΄ūtē est un chant ancré dans la société tahitienne ancienne, acculturé d’influences musicales étrangères, faisant de ce chant une force dans le temps, et une forme de résilience culturelle.

Provenant d’un passé ancien, il fait partie des chants traditionnels polynésiens. Dans le temps, des éléments d’influence de musiques étrangères se sont intégrés au ΄ūtē instruments, harmonisation, thématiques, etc. , faisant de ce chant un produit d’acculturation musicale et culturelle. Aujourd’hui, le ΄ūtē est en marge du chant contemporain polynésien, par son exécution moderne : l’improvisation a disparu, le timbre des voix n’est plus aussi nasillard, des traits provenant de la musique occidentale y ont été incorporés, et des thématiques contemporaines y sont évoquées.

Ainsi, le chant ΄ūtē peut être considéré comme un chant acculturé, puisque ancré dans la musique traditionnelle et la société tahitienne ancienne, et ayant évolué dans le temps, au contact de musiques occidentales.

Vous aimerez aussi...