Hiro’a n°219 – UN VISAGE DES SAVOIRS
SERVICE DE L’ARTISANAT TRADITIONNEL (ART) – TE PŪ ΄OHIPA RIMA΄Ī
Rencontre avec Luc Taata, artisan. Texte : Isabelle Lesourd – Photo : ART

Le tīfaifai au masculin, version Luc Taata
Connu pour ses couvre-lits en patchwork et ses motifs marquisiens, en vingt ans, Luc Taata a su se faire une place dans l’univers très féminin du tīfaifai. Rencontre avec un homme qui a fait de cet art… sa liberté.
Direction Papeari. C’est ici que Luc a installé son atelier « Terai Création » à son domicile pour confectionner, loin du tumulte de la ville, ses tīfaifai que l’on peut découvrir tout au long de l’année lors des salons artisanaux. Il sera d’ailleurs présent du 15 au 18 avril au Hilton Hotel Tahiti à l’occasion de la 3e édition du Salon des arts de la maison.
Coudre sa propre voie
Luc Taata, né en 1959 à Nuku Hiva, aux Marquises, fait partie de ces hommes qui ont eu plusieurs vies en une. Ouvrier du coprah, cuisinier, manœuvre dans le bâtiment, voyageur infatigable… dès son plus jeune âge, il apprend à se débrouiller seul et à ne compter que sur lui. Une rupture conjugale brutale lui fait quitter son île, sa famille et ses enfants. Il monte alors à bord du premier bateau amarré au quai de Taiohae, l’Aranui, direction l’inconnu. Nous sommes en 1986. « Je suis parti de rien. Je n’avais rien », raconte-t-il. En arrivant en ville, le jeune Marquisien observe, s’adapte : « Pas besoin de diplôme. Il suffit qu’on me montre comment faire… et je fais. Quand on me dit qu’il n’y a pas de travail, moi je dis que le travail est en chacun de nous. À nous de le faire sortir de nos mains !»Sa philosophie a finalement cousu son parcours. Luc ne refuse rien. « Je suis quelqu’un qui apprend sur le tas », insiste-t-il. C’est ainsi qu’il demande un jour à sa deuxième femme de lui apprendre à utiliser sa machine à coudre. Juste lui montrer comment fonctionne la machine, comment faire des points, assembler des pièces de tissu. À ce moment-là, il était encore loin de penser qu’il ferait un jour de la couture son gagne-pain.
Luc est devenu artisan spécialisé dans le tīfaifai un peu par hasard et un peu par besoin… Au fil des années, une lassitude s’installe : celle de travailler pour les autres, sans reconnaissance à la hauteur de l’effort fourni et sans être bien payé. À quoi bon continuer ainsi ? À 40 ans, alors qu’il vit auprès de sa nouvelle femme, plus âgée que lui, il décide de rester à la maison pour s’occuper d’elle et de travailler pour lui. « Ça change la vie de rester à la maison pour travailler. On n’est pas agressé par le soleil, la chaleur ou la pluie. Je peux travailler à mon rythme et me reposer quand je suis fatigué. Je peux créer au gré de mes inspirations, car lorsque l’idée vient, il faut passer à l’action sans attendre ! »
Un style bien à lui
Il se souvient des couvre-lits que réalisait sa maman quand il était petit. « Pour ne pas gâcher, elle assemblait les chutes de tissus et réalisait des couvertures en patchwork. » Il se lance alors dans l’artisanat mais avec l’idée de faire des tīfaifai différents de ceux que l’on peut voir. Il choisit une autre voie. « Je ne voulais pas faire comme les māmā, avec les appliqués cousus à la main. C’est trop long à réaliser. Je me suis donc spécialisé dans le patchwork. » De fil en aiguille, il affine sa technique. Il ajoute des tissus imprimés à partir de ses propres dessins qu’il sérigraphie à l’aide d’une petite machine mécanique. Les motifs marquisiens s’invitent alors dans ses compositions : symboles ancestraux, formes géométriques, dessins inspirés du tatouage et des sculptures de son île natale. Il mélange, ose, expérimente. Il travaille le tissu faraoti, mais pas n’importe lequel : « J’ai un fournisseur de faraoti, en France, d’une qualité exceptionnelle. C’est mon petit secret ! »
Un homme parmi les femmes
En 2004, il participe à son premier salon Made in Fenua. Dans les allées, les stands de tīfaifai sont presque exclusivement tenus par des femmes. Luc y fait figure d’exception. « J’ai tout de suite été bien accepté par les artisanes. Je suis toujours là pour donner un coup de main pour installer les stands ou aider à porter du matériel. » Cette année-là, il décroche le premier prix du meilleur produit, ainsi que le deuxième prix de la création. Une révélation. « Là, j’ai réalisé que je pouvais vraiment bien gagner ma vie avec mes créations. J’avais trouvé la bonne formule. »Ce succès agit comme une confirmation : il est à sa place. Depuis, il n’a cessé de coudre. Les commandes s’enchaînent.

L’instinct des Marquises
Au-delà du tīfaifai, Luc Taata explore aussi la sculpture sur bois, une autre manière, plus brute, d’exprimer ses racines. « C’est en Guyane que j’ai eu envie d’essayer la sculpture. Je me suis dit que je n’étais pas un vrai Marquisien si je ne sculptais pas ! » Une pièce de bois entre les mains, quelques outils, et le voilà qui apprivoise la matière en laissant parler son instinct. « J’ai réalisé que je m’en sortais très bien. » Très vite, les créations se multiplient : des tiki, des ΄ūmete, des rames… Autant d’objets porteurs de mémoire et d’identité. Partout où il a voyagé, il a tenu à emporter avec lui un fragment des Marquises et à le partager à travers ses œuvres. « J’ai toujours des idées : à force de créer, c’est devenu naturel. J’ai aussi créé des bijoux. Je crois que chez nous, les Marquisiens, c’est inné ! », conclut cet artisan confirmé.

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Pratique
Terai Création
Tél. : 89 532 110 /89 794 917
Luc Taata participe régulièrement à des expositions. En avril, vous pourrez le rencontrer au 3e Salon des arts de la maison.
