Hiro’a n°226 : TRÉSOR DE POLYNÉSIE FRANÇAIS
DIRECTION DE LA CULTURE ET DU PATRIMOINE (DCP) – TE PAPA HIRO’A ‘E FAUFA’A TUMU
Rencontre avec Jarvis Teauroa, directeur adjoint et responsable de la cellule du patrimoine culturel de la Direction de la culture et du patrimoine. Texte : Jenny Hunter – Photos : DCP
Donner un avenir au passé de Makatea
La Direction de la culture et du patrimoine (DCP) a organisé en juin une mission pluridisciplinaire à Makatea afin d’établir l’état de conservation de son patrimoine industriel et archéologique. Objectif : mieux documenter ces vestiges, les protéger et préparer leur valorisation.
La tournée qui s’est déroulée en juin dernier sur l’île de Makatea à l’initiative de la DCP répondait à la nécessité d’établir un bilan de l’état de conservation du patrimoine industriel de l’atoll surélevé, en vue de sa protection et de sa valorisation. « Face à la disparition rapide de ce patrimoine industriel – dont certaines installations étaient encore fonctionnelles dans les années 1970 –, nous sommes aujourd’hui à un tournant. Il s’agit potentiellement, pour reprendre les mots du tāvana Julien Mai, de donner un avenir au passé de Makatea », souligne la DCP.
La mission avait notamment pour objectif d’établir un diagnostic des vestiges industriels – port, différentes installations, logements et puits d’extraction.
« Ces patrimoines seront diagnostiqués à l’aune de leur état de conservation, des matériaux employés et de leur potentiel de restauration. Sur place, nous devions également définir, pour chaque élément inventorié, un projet de réhabilitation et une hiérarchisation des interventions, afin de planifier d’éventuels travaux de réhabilitation ou de valorisation dans les années à venir », explique Jarvis Teauroa.
Sur le terrain, le travail a porté sur le récolement de la documentation, la visite complète de l’île, la cartographie des sites, des croquis schématiques de repérage, des relevés photographiques, ainsi que des fiches d’état des lieux et des fiches actions. Une synthèse sous forme de tableau devait permettre de déterminer les stratégies à mettre en œuvre pour chaque site.
Cartographier le patrimoine archéologique
La mission visait également à dresser un inventaire du patrimoine archéologique de Makatea, notamment afin de disposer d’une cartographie précise des anciennes installations humaines pré-européennes. « Plusieurs sites culturels sont déjà répertoriés, mais les informations dont nous disposons proviennent d’une mission archéologique menée en 2005 par l’archéologue Paul Niva. Une actualisation des connaissances – nature des sites, type architectural, dimensions, état de conservation, géolocalisation, etc. – est donc nécessaire », précise Jarvis Teauroa.
Ces données permettront à la DCP de contribuer à la préservation des sites, notamment dans le cadre d’éventuels projets d’aménagement, mais aussi de préparer des actions de valorisation. « La carte détaillée de ces implantations permettra, avec le diagnostic du patrimoine industriel, de disposer des ressources nécessaires pour envisager des circuits incluant les sites anciens et modernes », ajoute le directeur adjoint.
Quand Makatea était au cœur de l’industrie du phosphate
À partir de 1917, les importants gisements de roche phosphatée de l’île sont exploités. Cette activité entraîne de profonds bouleversements : de nombreux travailleurs étrangers ou originaires de Polynésie arrivent à Makatea, tandis que d’importantes infrastructures industrielles sont édifiées. L’exploitation du minerai transforme profondément les paysages.
Jusqu’en 1966, date de l’arrêt de l’exploitation, Makatea est l’un des moteurs économiques de la Polynésie française. Depuis, l’île est habitée par une petite population qui vit de la pêche et de l’agriculture, mais aussi du tourisme et, plus récemment, de l’escalade sportive.
Le patrimoine industriel, mémoire de l’île
Aujourd’hui, ce patrimoine fait l’objet d’une réflexion sur sa reconnaissance et sa valorisation. La modernité des installations pour leur époque constitue l’un de leurs principaux intérêts.
« Ce qui frappe le visiteur averti lorsqu’il visite Makatea, c’est l’étonnante modernité, pour l’époque, des installations industrielles. Certains ouvrages présentent une valeur patrimoniale liée à leur éloignement, à leur isolement et au déploiement technologique associé à l’exploitation par la Compagnie française des phosphates d’Océanie. »
La valeur historique de ces aménagements est aussi liée au rôle joué par l’île dans l’histoire mondiale de l’exploitation du phosphate.
Le climat tropical et la richesse du substrat accélèrent le retour de la végétation. « Les vestiges de l’exploitation du phosphate sont donc des marqueurs historiques essentiels : sans eux, l’histoire de Makatea risque d’être oubliée », souligne Jarvis Teauroa. Parmi ces vestiges, le patrimoine ferroviaire occupe une place particulière. Le réseau permettait de transporter le phosphate, mais aussi les populations et constituait, selon Jarvis Teauroa, « la colonne vertébrale » de Makatea.
Les lignes sont aujourd’hui globalement moins bien conservées. Les locomotives restent visibles, mais les tôles souffrent d’une corrosion feuilletante et de nombreuses perforations, à l’exception de la locomotive de la mairie, entretenue par l’application successive de couches de peinture. « Les lignes sont malheureusement difficiles à identifier aujourd’hui. Un travail de repérage reste à faire pour établir la carte du réseau et nourrir un projet de dégagement et de mise en valeur de ce patrimoine. » Le phosphate ayant été exploité dans l’ensemble de l’île, les traces de cette activité sont en effet disséminées sur le territoire.
Préserver les traces de l’exploitation
Les vestiges matériels permettent de comprendre comment l’exploitation du phosphate a structuré le territoire de Makatea à l’échelle industrielle, avec des aménagements conçus pour optimiser la rentabilité.
La conservation des matériaux constitue aujourd’hui un enjeu majeur, notamment celle des métaux et des bétons qui forment les structures des anciens bâtiments. « La conservation des bétons est essentielle : ils constituent les principaux éléments de structure en élévation et permettent de percevoir la troisième dimension des bâtiments. Leur matérialité est également originale, puisqu’ils associent des matériaux locaux, comme la soupe de corail, à des techniques de pointe pour leur époque, notamment le brevet Hennebique, avec l’emploi de fers ronds lisses filants et de cadres formés de fers plats. »
Les éléments en béton du patrimoine portuaire présentent également une forte valeur plastique.
Les habitations, pour la plupart construites en bois, ont en revanche presque toutes disparu. Le cœur commerçant de Vaitepaoa, comprenant notamment la boucherie, les frigos et la lingerie, a été conservé parce qu’il était bâti en dur. Connecté au réseau ferré, ce hameau devra faire l’objet d’une protection particulière. Les maisons en bois ont laissé peu de traces. Il n’en reste qu’une, la maison des femmes célibataires, aujourd’hui en ruine. Les citernes constituent les principaux marqueurs de ces anciennes habitations : elles ponctuent encore la brousse et témoignent de l’ampleur de la colonie.
Le patrimoine hydraulique est plus épars et difficile à redécouvrir et à valoriser. Les canalisations sont toutefois globalement bien conservées. Certaines, particulièrement préservées, sont recouvertes de lichens qui pourraient contribuer à leur conservation. La DCP a également identifié les vestiges d’un réseau de distribution d’eau potable, témoignant du degré de technicité de l’aménagement de l’île. L’eau, distribuée par gravité, était puisée à l’aide d’une pompe dont le moteur électrique était alimenté par une éolienne. Tombée dans un puits, celle-ci est encore perceptible.
La mission menée à Makatea constitue ainsi une première étape pour mieux connaître, documenter et préserver les multiples traces laissées par l’exploitation du phosphate et les occupations humaines de l’île.
