N° 84 – Tavana Salmon, portrait d’un trésor vivant

Rencontre avec Tavana Salmon

Rédaction : VH

 

 

Tavana Hare Salmon, 94 ans, est un des plus illustres représentants du renouveau culturel polynésien. Il est en effet l’un de ceux qui ont contribué à remettre à l’honneur les fondamentaux de la culture polynésienne dans les années 80, au travers du tatau ou encore des cérémonies coutumières. Rencontre avec un homme qui a dédié sa vie à la culture.

 

 

La rencontre a lieu à Paea, dans son humble fare où chiens, poulets, canards et tiki accueillent le visiteur. Tavana Salmon se tient en haut d’un escalier. Ses cheveux blancs et l’encre défraichie de ses tatouages ne peuvent que laisser penser que le temps a fait son œuvre. Et pourtant, à 94 ans, il a encore la forme et la vélocité d’un jeune homme. « Il faut parler fort », prévient-il tout de même. Sa longue vie, Tavana Salmon l’a dédiée à sa culture ; son parcours en est le témoin. Né en 1920 sur la colline de Sainte-Amélie d’une mère tahitienne et d’un père américain, Tavana rejoint Hawaii avec son père dès l’âge de 3 ans. « J’ai grandi là-bas avec une princesse. La sœur de la dernière princesse Kawananakoa m’avait adoptée, confie-t-il. J’ai fait toute ma scolarité là-bas, et j’ai longtemps été un danseur avant de créer mon propre groupe, Tavana’s. J’ai monté le plus grand spectacle que Hawaii ait jamais connu avec plus de 150 danseurs au Moana Hotel. J’ai été une star à Waikiki pendant 17 ans ! 2 000 personnes venaient voir mon spectacle chaque soir, sept jours par semaine. C’était un spectacle polynésien, surtout tahitien, mais qui mêlait aussi des danses Maori, de Samoa et de Tonga. »

À Hawaii toujours, Tavana met également son temps à profit pour abreuver sa soif de connaissance sur la culture de l’île qui l’a vu naître, Tahiti. « J’ai passé 15 années à faire des recherches. À Hawaii, il y a des livres qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Je les ai lus et étudiés pendant toutes ces années. C’est comme ça que j’ai fait revivre les ari’oi à Tahiti, poursuit-il. Les ari’oi tenaient une place importante dans la culture tahitienne avant l’arrivée du capitaine Cook. »

Sa grande connaissance de la culture et des rites ancestraux l’a amené à travailler dans l’industrie cinématographique. «J’ai participé à trois films : ‘’Le Bounty’’ avec Mel Gibson, qui a vraiment été très gentil avec moi, ‘’Captain Cook’’, et un troisième qui s’appelait ‘’The Wind and the Stars’’, qui était aussi à propos du Capitaine Cook. Ils ont fait appel à moi parce que je connaissais les cérémonies et protocoles d’autrefois. »

 

La culture dans la peau

 

Ces expériences restent de très bons souvenirs pour Tavana, mais ce dont il est le plus fier, c’est de ce qu’il a fait pour sa culture maternelle. « J’ai fait revivre une grande partie de la culture tahitienne, dit-il. J’ai fait revivre les marae, le maro – dont beaucoup pensaient à tort que c’était un accessoire amérindien –, le tiputa, le pareu… À l’époque, quand je portais le pareu, les gens disaient que c’était féminin, je leur répondais non, c’est un vêtement normal. J’ai fait revivre la flûte nasale et le kava aussi. » Sa plus grande contribution, celle pour lequel il est le plus connu, « elle marche tous les jours dans la rue !, dit-il en souriant. Toutes ces personnes tatouées, c’est un peu grâce à moi ! Il fut un temps où plus personne n’était tatoué, et j’avais ce rêve de faire revivre le tatouage. Donc je me suis rendu aux Samoa, c’était en 1982, pour demander au roi si je pouvais emmener un tatoueur et son assistant avec moi à Tahiti. Il a accepté et nous sommes venus tatouer à Papeete. C’est comme ça que le renouveau du tatouage est apparu à Tahiti. J’ai moi-même tatoué 10 personnes par jour pendant près de 10 ans. Au début, les gens disaient que les Tahitiens n’avaient jamais été tatoués, quelle fausse idée ! Aux temps anciens, les Tahitiens étaient les gens les plus tatoués de Polynésie, plus que les Marquisiens, plus que les Maori, sauf qu’ils ne tatouaient pas leur visage. Les Tahitiens se tatouaient surtout pour la beauté, ils n’aimaient pas voir une peau sans tatouage. Aujourd’hui, je suis toujours heureux de croiser une personne tatouée. C’est l’héritage que je laisserai derrière moi, un héritage bien vivant… »

 

 

De la transmission du savoir et savoir-faire

 

Selon la définition de l’UNESCO, les « Trésors humains vivants » sont des personnes qui possèdent à un haut niveau les connaissances et les savoir-faire nécessaires pour interpréter ou recréer des éléments spécifiques du patrimoine culturel immatériel. Tavana Salmon fait sans conteste partie de ces personnes. Ses connaissances, ô combien importantes, il les partage volontiers, mais uniquement avec ceux qui veulent en faire bon usage, par amour pour leur pays, « pas avec ceux qui le font pour l’argent », précise-t-il. « C’est pour cela que j’ai choisi de travailler avec Marguerite Lai. Elle est honnête et son groupe est authentique. »

Tavana Salmon a contribué à plusieurs spectacles du groupe O Tahiti E, notamment en confectionnant les costumes de la cour royale pour sa dernière création, Te Feti’a Avei’a, présentée en juillet au marae de Paea. Un savoir-faire qu’il a transmis à Marguerite, qui a bien l’intention de le faire perdurer.

Tavana a également transmis ses connaissances et savoir-faire à son fils, Malala Salmon, qui vit à Hawaii, et à sa petite-fille Nia. De son propre aveu, transmettre ce pour quoi il a dédié sa vie est important, « mais pas à n’importe quel prix ».

 

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