Hiro’a n°224 : UN VISAGE, DES SAVOIRS

CENTRE DES MÉTIERS D’ART (CMA) – TE FARE ANOIHI (CMA)

Rencontre avec Heiata Aka, professeure de gravure au Centre des métiers d’art. Texte : Isabelle Lesourd – Photos : Isabelle Lesourd et Heiata Aka

Heiata Aka : enseigner la gravure sans imposer son style

Après un parcours professionnel riche et varié, Heiata Aka a finalement trouvé sa voie au Centre des métiers d’art où elle enseigne la gravure depuis huit ans. Artiste passionnée, elle transmet bien plus qu’un savoir-faire : elle encourage ses élèves à croire en leur potentiel et à être fiers de leur travail. Rencontre.

Bien qu’encore jeune, Heiata Aka a déjà vécu plusieurs vies… Née aux Marquises, elle y passe ses sept premières années. Ses parents se séparent et elle suit alors sa maman à Tahiti. La création est presque une histoire de famille. Son père marquisien, Moana Aka, chanteur, danseur et musicien, est bien connu dans le monde artistique local. Sa mère peint pour le plaisir. Petite, Heiata aime se mettre dans sa bulle pour dessiner, peindre, sculpter, tresser, lire ou encore écrire. « J’aimais toucher les matières. Ma mère nourrissait mon imaginaire avec ses peintures et mon père, même à distance, m’inspire beaucoup. Il est présent dans tout ce que je suis aujourd’hui. »

Un rêve mis entre parenthèses

Très vite, elle se distingue en arts plastiques à l’école. Au lycée, elle obtient la note de 20/20 au baccalauréat et rêve déjà d’intégrer une école d’art dans l’Hexagone pour devenir professeure d’arts plastiques. Mais les circonstances en décident autrement. Sa mère refuse de la voir partir seule en France. « Dans ma famille, et à l’époque, du côté maternel, artiste n’était pas considéré comme un vrai métier. » Son rêve devra attendre. Elle s’inscrit en histoire-géographie à l’Université de Polynésie française, mais cette voie ne lui correspond pas.

Quinze ans d’expériences variées

Heiata rentre alors dans la vie active. Pendant quinze ans, elle travaille comme secrétaire dans différents services de l’Éducation nationale, puis surveillante dans un collège et enfin, secrétaire comptable au ministère de la Santé. « Ces expériences m’ont appris la rigueur, l’organisation et l’adaptation. J’ai découvert des univers très différents, des personnes talentueuses qui m’ont beaucoup appris et aussi le monde des élèves lors de mon année comme surveillante. » Parallèlement à son activité professionnelle, l’art reste son refuge à travers la peinture et aussi en dansant avec la troupe de ‘ori tahiti, Nonahere, puis en mettant en place sa propre école de danse tahitienne. Elle décroche également le titre de Miss Heiva en 2006. « J’ai adoré la scène. C’était une autre façon de m’exprimer. »

 

Le Centre des métiers d’art, une révélation

Le déclic survient presque par hasard lorsque son compagnon lui parle du Centre des métiers d’art. « Jamais entendu parler ! Mais je me suis dit : “C’est exactement ce que je cherche depuis toujours !” » En 2013, alors qu’elle est jeune maman depuis à peine un an, elle décide de reprendre ses études. Un véritable défi. Pendant trois ans, elle suit la formation certifiante du CMA. Après une première année consacrée aux enseignements communs, elle se spécialise en gravure. Elle découvre alors un univers qui ne la quittera plus. « J’ai adoré ces études. Il y avait une véritable exigence, autant chez les enseignants que chez les élèves. Je me suis imposé une rigueur pour être à la hauteur et honorer le Centre des métiers d’art. » Diplômée major de promotion, elle crée sa propre activité avant qu’une opportunité inattendue ne se présente.

Une enseignante née… sans le savoir

Le Centre des métiers d’art recrute de nouveaux enseignants. Heiata hésite. Elle apprécie la liberté que lui offre sa petite entreprise. Mais le directeur l’inscrit au concours de la fonction publique. « J’aime les challenges. Je suis allée au concours sans rien réviser, juste avec mes connaissances. » Elle est reçue. Depuis la fin de l’année 2018, elle forme à la gravure au CMA. « Je me suis découverte en tant qu’enseignante. J’aime transmettre autant que j’aime graver. » Au fil des années, elle construit ses cours en s’appuyant sur les référentiels, mais aussi sur sa propre expérience d’ancienne élève et de cheffe d’entreprise.

La gravure, un dialogue avec la nacre

Artiste reconnue pour ses bijoux en nacre, Heiata entretient une relation intime avec cette matière. « Lorsque je cherche une nacre, ce n’est pas moi qui la choisis. C’est elle qui m’appelle. »

Chaque création débute par cette rencontre. Ensuite viennent les compositions inspirées des motifs des Australes, des symboles océaniens, du soleil ou de l’ombre, de la lumière. « Tout est une question d’équilibre entre les pleins, les vides et la lumière. » Ses bijoux racontent toujours une histoire. Elle imagine la femme qui les portera et pour quelle occasion avant même de commencer à graver.

Enseigner sans imposer son style

Si Heiata aime profondément son métier, elle refuse pourtant de fabriquer des copies d’elle-même. « Je ne veux pas créer une armée de moi. Les élèves doivent développer leur propre univers artistique. » Pour cela, elle apprend parfois à s’effacer. « Mon rôle est de leur donner des bases, des techniques et des outils. Ensuite, leur style doit leur appartenir. » Plus qu’une enseignante, elle devient souvent une coach de vie. Elle se souvient notamment d’une élève, jeune mère de famille, persuadée de ne rien valoir. « Je lui ai simplement dit : “Laisse parler tes mains.” » Quelques mois plus tard, cette élève obtenait son diplôme, le premier de sa vie. « Elle m’a serrée dans ses bras. C’est un moment que je n’oublierai pas. »

Se tromper pour mieux avancer

Dans son atelier, l’erreur n’est jamais une faute. Au contraire ! « J’apprends à mes élèves à comprendre grâce à leurs erreurs. C’est en se trompant qu’on développe des solutions et qu’on progresse. » Au fond, le plus important reste la confiance. « Le plus important, au-delà du talent, c’est aussi qu’ils deviennent fiers d’eux, de leur travail et de leurs compétences. » C’est d’ailleurs le message qu’elle aurait aimé entendre plus jeune. « Si j’avais été étudiante aujourd’hui, j’aurais aimé avoir une enseignante qui me dise :Aie confiance. Crois en toi. Moi qui suis une éternelle insatisfaite dans mes créations. »

Curieuse et avide d’apprendre, Heiata ne s’est pas arrêtée à son diplôme du Centre des métiers d’art. En 2024, elle obtient sa licence DN MADE et vise aujourd’hui un nouvel objectif : décrocher un master. Avant cela, elle s’accordera cette année une parenthèse pour retrouver pleinement sa vie d’artiste. « Quand on enseigne beaucoup, on oublie parfois de créer. On manque de temps. Cette année, je vais faire une pause pour revenir plus forte, avec de nouveaux projets et une inspiration renouvelée. »

+ 3 portraits au choix ©isabellelesourd

+ Photos personnelles de ses créations. ©Heiata Aka

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