Hiro’a n°221 – 10 QUESTIONS À
Amtsi Temanu, enseignant au Centre des métiers d’art (CMA) – Te Fare Anoihi
Propos recueillis par Isabelle Lesourd – Photo : Isabelle Lesourd

« On n’a pas la même vision du monde lorsqu’on parle français ou tahitien »
Amtsi Temanu est enseignant au Centre des métiers d’art (CMA) de Papeete depuis 2025. Il intervient en reo mā’ohi ainsi qu’en histoire et civilisation polynésiennes, contribuant à la transmission des savoirs culturels auprès des élèves de l’école.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a amené à enseigner au Centre des métiers d’art ?
« En 2024, j’ai obtenu ma licence en langues polynésiennes à l’UPF. Pour moi, ce choix d’études était une évidence dès le lycée. Je viens d’une famille où l’on parle toujours le tahitien. J’avais envie d’approfondir mes connaissances, dans la langue polynésienne ou dans l’étude de la civilisation et de l’histoire polynésiennes. L’envie d’enseigner est venue après. »
Depuis quand enseignez-vous au CMA et qu’est-ce qui vous plaît dans ce rôle ?
« J’ai commencé l’année dernière. C’était tout nouveau pour moi. J’enseigne la langue polynésienne et l’histoire de la civilisation à des élèves en classe de certificat polynésien des métiers d’art (CPMA), l’équivalent d’un CAP, en BPMA, le Brevet polynésien des métiers d’art niveau baccalauréat et aux étudiants du DN MADE, le diplôme national des métiers d’art et du design, niveau licence. Ces élèves ont un véritable lien avec la langue tahitienne ainsi qu’une véritable affection pour elle. Je me sens utile à aider les jeunes à renouer avec leur langue et à les encourager à pratiquer davantage le tahitien. C’est formidable de partager ma passion avec eux. »
Pourquoi est-ce important pour vous de transmettre le reo mā’ohi à ces élèves ?
« En apprenant la langue tahitienne, les élèves deviennent acteurs de la revalorisation du tahitien. C’est aussi un plus pour leur pratique artistique et artisanale au sein du CMA. On n’a pas la même vision du monde lorsqu’on parle français ou tahitien. À travers la découverte de la langue, et aussi des légendes, des traditions orales, ils comprennent mieux ce qu’ils font, ce qu’ils créent, ne serait-ce qu’en connaissant les noms des objets qu’ils réalisent ou qu’ils copient. C’est un travail en profondeur, une immersion dans le patrimoine polynésien. »
Comment abordez-vous l’enseignement de l’histoire et de la civilisation polynésiennes avec vos élèves ? Quelles sont, selon vous, les clés pour rendre ces savoirs vivants et accessibles ?
« Pour la langue tahitienne, je mets l’accent sur la pratique en maximisant les activités et les exercices en tahitien. On aborde la langue également à travers le chant. Cette année, on a mis en place un projet avec les élèves ; celui de produire un pāta’u, un chant traditionnel. Pour l’enseignement de l’histoire et la civilisation polynésiennes, c’est une matière qu’ils découvrent, car elle n’est pas enseignée à l’école. Il faut attendre l’université pour accéder à ces cours. Je les encourage à apprendre par eux-mêmes avec des extraits de textes, des études de documents que je sélectionne. En général, pour les deux matières, langue et histoire, j’essaie d’adapter mes cours au programme de leurs ateliers. »
Vous êtes aussi représentant du personnel : qu’est-ce que cet engagement vous apporte ?
« C’est un rôle que j’ai accepté et qui me plaît. Je constate qu’il y a un réel besoin d’écoute de la part des différents agents du Centre des métiers d’art afin d’améliorer leurs conditions de travail. Nous sommes une dizaine d’agents administratifs et pédagogiques. Je suis aussi référent qualité en lien avec la DTI, la Direction des talents et de l’innovation. Je veille à l’amélioration continue du service que l’on rend aux usagers externes et internes. »
Vous êtes aussi très impliqué dans les projets artistiques et pédagogiques ; quel est celui qui vous a le plus marqué récemment ?
« Un projet que j’ai beaucoup aimé : la réalisation des visuels à graver sur les médailles pour les Jeux du Pacifique ! On avait comme consigne de créer un visuel représentatif de la culture polynésienne. À mon niveau, j’ai fait un travail de recherche au cœur de nos traditions, dans notre histoire et dans notre culture pour trouver un objet, un concept qui correspond le mieux à la notion des Jeux du Pacifique. Le domaine de la navigation m’est apparu comme une évidence en raison de sa diversité. On a mis en avant des voiles différentes représentant les archipels, des étoiles et des oiseaux, les repères des navigateurs. J’aime beaucoup m’impliquer dans les projets du CMA, car j’adore dessiner. »
Au-delà des compétences techniques, quelles valeurs cherchez-vous à transmettre ?
« J’incite vraiment les jeunes de ma génération à pratiquer cette langue qui est la leur. Il faut se lancer, parler, se tromper. Les erreurs font partie de l’apprentissage. Il faut persévérer. J’ai la sensation qu’il est aujourd’hui vraiment important de s’inscrire dans une activité de notre patrimoine comme la danse, l’art ou encore faire des études supérieures en lien avec notre patrimoine et notre culture pour qu’elle continue de vivre. »
Comment arrivez-vous à concilier tradition et création contemporaine dans votre travail ?
« Ce n’est pas évident, j’ai tout de même l’étiquette traditionnelle de par les matières que j’enseigne. Les collègues enseignants m’aident. Travailler au Centre des métiers d’art est une ouverture pour moi. »
Quels sont vos projets ou vos envies pour la suite ?
« Je suis quelqu’un qui aime apprendre ; j’aimerais poursuivre des études avec un master en ingénierie de la formation. »
Une phrase en tahitien pour conclure ?
« I te u’i hou, e ‘auhune ana’e i tō reo, e pīna’ina’i au mau ho’i nō ‘oe na. ‘Ia a’a mau ā te fenua. »
« Que la jeunesse s’abreuve à la source de sa langue, qu’elle embrasse toute sa richesse, car elle est la rivière où chantent les âges passés. »
