Hiro’a n°219 – LA CULTURE BOUGE
Before the moon falls et Ma rue primés au Fifo
Texte : Jenny Hunter – Photo : DR et Vaikehu Shan – Fifo Tahiti
Fifo 2026 – Le Festival international du film documentaire océanien s’est achevé le 15 février dernier. Deux portraits de femmes inspirantes ont été primés. Le grand prix du jury Fifo-France Télévisions a été décerné à Before the moon falls. Ma rue, seul film polynésien en compétition, a été récompensé par le prix du public.
La 23e édition du Festival international du film documentaire océanien (Fifo), qui s’est tenu du 6 au 15 février à la Maison de la culture, a une fois de plus tenu toutes ses promesses. Chaque année, le Festival célèbre les récits, les regards et les luttes des peuples du Pacifique. Il rassemble à Tahiti des cinéastes, des conteurs, des penseurs, des spectateurs, des jeunes et des anciens autour d’un médium puissant : le documentaire.
Le Fifo, c’est bien plus qu’un festival : c’est un lieu de mémoire, de transmission et de rencontres entre les cultures insulaires et le reste du monde. Cette année, deux documentaires puissants consacrés à des femmes inspirantes ont été récompensés. Le grand prix du jury Fifo-France Télévisions a été décerné à Before the moon falls, réalisé par la Hawaïenne Kimberlee Bassford. Durant huit ans, la réalisatrice a suivi Sia Figiel, une immense écrivaine samoane, reconnue par ses pairs dans toute l’Océanie. Le film retrace le douloureux combat de la poétesse face à ses propres démons.
Sia Figiel, génie tourmenté
À la suite d’un diagnostic de maladie mentale, Sia Figiel entreprend de remonter à la source de sa souffrance. Mais le chemin vers la guérison révèle un prix indicible, plongeant son parcours intime dans une lumière à la fois bouleversante et nécessaire. « Je voulais que le public connaisse l’histoire de Sia avant la tragédie et comprenne que la santé mentale est quelque chose de complexe et multidimensionnel. Ce n’est pas une réalité que l’on devrait affronter seul », explique la réalisatrice du documentaire. Fière d’avoir remporté le grand prix à Tahiti, elle souligne : « Cela m’a fait vraiment plaisir que le film soit honoré de cette manière. J’ai beaucoup pensé à Sia pendant le Fifo, d’autant plus qu’elle avait évoqué un jour l’idée d’aller ensemble en Polynésie française pour y partager son histoire. D’une certaine manière, j’ai l’impression que cela réalise ce rêve. »
Un hommage au-delà de la tragédie
Sia Figiel n’a jamais pu voir le film dans sa version finale. Arrêtée en 2024 pour le meurtre présumé de son mentor, la professeure Caroline Sinavaiana-Gabbard, elle est décédée le 26 janvier dernier à la prison de Tanumalala, aux Samoa. Malgré cette trajectoire tragique, le film s’impose par sa force et sa sincérité. Dans ce portrait intimiste, Sia se livre sans aucun tabou. Le film aborde la complexité de l’humanité et traite des sujets sociétaux importants comme les agressions sexuelles, les violences physiques ou encore la santé mentale. « Comme certains le savent peut-être, Sia est décédée en prison. La projection du film au Fifo est donc un moment particulièrement émouvant pour méditer sur sa vie et l’enseignement que Sia nous lègue. Ce n’est pas facile. Comment appréhender la complexité d’une personne dont la lumière à la fois illumine et brûle de la même façon ? Je n’en ai pas la réponse, mais j’espère que ce film vous aidera à approfondir votre réflexion », a conclu Kimberlee Bassford. Si ses actes demeurent inexcusables, son œuvre continue de marquer durablement la littérature océanienne. Comme le souligne Christian Robert, éditeur chez Au vent des îles : « Ce qu’elle a fait est impardonnable. Mais cela reste une immense écrivaine océanienne. Elle a eu ce courage incroyable de dire des choses qui ont choqué. Ce sont quand même des textes très crus. Je pense à Free love, elle n’hésite pas à parler de choses qui sont taboues. Si je devais la décrire, je dirais que c’est une briseuse de tabous. »
Ma rue, prix du public : le combat d’une sans-abri
À Pape΄ete, Marama, 38 ans, porte les marques d’un handicap et d’une vie passée dans la rue depuis l’adolescence. Entre épreuves, maternité et addictions, elle avance pourtant en conservant son sourire. Aujourd’hui engagée dans un parcours d’insertion, elle reste attachée à “sa rue”, interrogeant la possibilité, et le sens, d’en sortir réellement. C’est l’histoire du documentaire Ma rue récompensé au Fifo par le prix du public. « Nous sommes heureuses de gagner ce prix à la maison », déclarent les deux réalisatrices du seul film polynésien en compétition de cette édition du Fifo, Elia Merlot et Mathilde Zampieri. Il s’agit du premier film présenté au Fifo par ces deux jeunes femmes, dont l’une, Elia, est originaire de Ra΄iātea. « Ce film est vraiment poignant. J’en ai eu des frissons. Marama a tellement l’air solaire qu’on ne voit pas forcément sa réalité. Si on ne m’avait pas dit qu’elle était SDF, je ne l’aurais pas deviné si je l’avais croisé », raconte Tevai, un spectateur, après la projection. Ma rue est une véritable immersion dans une réalité que peu de gens souhaitent voir.
« J’ai envie de m’en sortir, de sortir de la rue, mais ce n’est pas évident. J’y ai vécu presque toute ma vie. Je connais la ville et tous ses “Sans dépense fixe”. C’est pas facile pour nous, surtout pour les femmes », raconte Marama, toujours sourire aux lèvres.
Marama, la lumière dans la rue
Depuis la projection du film, Marama a annoncé qu’un logement lui avait été proposé par l’OPH et la DSFE, la Direction des solidarités, de la famille et de l’égalité. Elle devrait l’intégrer entre avril et mai. Cependant, cette nouvelle étape dans sa vie reste laborieuse. « C’est dur de trouver un travail pour payer tout ça, surtout avec mon handicap physique et quelques troubles mentaux. Mais je ne peux pas passer ma vie dans la rue, surtout que je prends de l’âge », souligne la trentenaire. Pour lui permettre de franchir ce nouveau cap, une cagnotte a été mise en place par les réalisatrices sur Leetchi.com. « À la suite des projections et de la diffusion de Ma rue, nous avons souhaité profiter du rayonnement actuel du film pour transformer cet élan en soutien pour Marama. Cette cagnotte servira à l’aider concrètement à s’installer dans son futur logement. Le film est terminé, mais Marama est toujours dans la rue aujourd’hui et a toujours besoin d’aide. C’est maintenant qu’il faut agir. Si vous avez été touché par son histoire, vous pouvez participer », ont relayé les réalisatrices sur leurs réseaux sociaux. Les cicatrices de Marama sont visibles, mais sa lumière demeure intacte, comme elle le souligne elle-même en souriant : « Je porte bien mon prénom : Marama, la lumière. »
Retrouvez tout le palmarès en page 28.
Before the moon falls est un portrait intimiste de Sia Figiel qui se livre sans aucun tabou.

« Nous sommes heureuses de gagner ce prix à la maison », ont déclaré les deux réalisatrices de Ma rue, Mathilde Zampieri et Elia Merlot, lors de la remise des prix.
