Hiro’a n°219 – DOSSIER
MAISON DE LA CULTURE (TFTN) – TE FARE TAUHITI NUI
Rencontre avec les professeurs Herearii Souming du collège Te Tau Vae Ia de Taiohae, Fenuaiti Maihota du collège Uporu de Taha΄a et Michel Yieng Kow du collège Mataura de Tubuai. Texte : Cl Augereau – Photos : TFTN
9e Heiva Taure΄a : la relève culturelle en scène
La 9ᵉ édition du Heiva Taure΄a se déroulera du jeudi 12 au samedi 14 mars sur la scène de To΄atā. Plus de 450 élèves, issus de huit établissements de Tahiti et des îles, de la 6e à la seconde, participeront à cet ambitieux projet culturel encadré par leurs enseignants. Entre danse et orchestre, transmission culturelle et créativité, les collégiens concourront pour 21 prix, un palmarès encore enrichi cette année. Pour les enseignants, le Heiva Taure΄a dépasse le cadre artistique : c’est une véritable aventure humaine et pédagogique qui permet notamment aux jeunes des archipels éloignés de se retrouver et de partager leur culture avec ceux de Tahiti.
Depuis sa création en 2018, le Heiva Taure΄a poursuit un double objectif : rassembler les collégiens autour d’un projet collectif interdisciplinaire et se servir de la culture comme levier pour renforcer leur engagement scolaire. Chaque année, ils conçoivent et présentent un spectacle original mêlant chorégraphies, chants et musique. Pour cette neuvième édition, trois établissements venus des îles éloignées relèvent à nouveau le défi.
Trois îles éloignées en lice
Aux côtés des collèges Tinomana Ebb de Teva i Uta, La Mennais, Maco Tevane, Pomare IV, Henri Hiro, trois établissements effectueront le déplacement depuis les archipels éloignés : le collège Uporu et le CJA de Taha΄a, Mataura à Tubuai et Taiohae à Nuku Hiva.
Après une participation en 2024, le collège de Tubuai fait son retour avec une soixantaine d’élèves, de la 6e à la 3e. « Nous participons tous les deux ans, car cela représente un coût important », confie Michel Yieng Kow, professeur d’éducation musicale, engagé pour la deuxième fois dans l’aventure. Entre répétitions et organisation logistique, la mobilisation est totale.
À Taiohae, la motivation est tout aussi forte. Le collège revient pour la troisième fois avec un projet porté par huit enseignants et 47 élèves, de la 6e à la seconde générale. Enfin, le collège Uporu et le CJA de Taha΄a seront également représentés par 47 élèves de 6e, 5e et 3e.
Réveiller et ancrer l’identité
À Taiohae, la démarche s’inscrit dans un véritable projet d’établissement né d’un constat préoccupant : celui d’une culture en perdition. « La plupart des adolescents ne dansent plus leur culture, ne connaissent plus les chants marquisiens traditionnels, sauf certains internes qui habitent dans les vallées, où la transmission reste plus vivante. C’est flagrant aujourd’hui à Nuku Hiva, surtout dans le village principal », observe Herearii Souming, professeure de français au collège Te Tau Vae Ia. Plus qu’une performance artistique, le spectacle devient un moyen de s’interroger sur l’identité contemporaine. « Les élèves sont partagés entre culture ancestrale et modernité. Ils sont marqués par la mondialisation, les réseaux sociaux… Il est important pour nous de les aider à prendre conscience de leur identité. » Pour l’équipe éducative, le Heiva Taure΄a est un véritable levier culturel. « C’est une forme de réveil identitaire porté par les élèves. Nous avons une identité forte. Nous voyons qu’elle est en train de se perdre, mais nous voulons la faire revivre. »
À Tubuai, l’approche prend une autre forme, tout aussi enracinée. « Cette année, par exemple, le chef d’orchestre est un élève de 5e, qui participe aussi aux fêtes du Tiurai comme batteur avec le groupe de son village », confie le professeur d’éducation musicale. Le projet donne lieu à une immersion complète avec la fabrication des instruments, la confection des costumes… Les élèves sont impliqués à chaque étape. « Cela me permet de leur transmettre bien plus que la musique. La fabrication de l’instrument, son histoire… Cela permet d’explorer de nombreuses thématiques », souligne encore l’enseignant. Les collégiens participent notamment à la confection des baguettes, dont la vente contribuera en partie à financer leur déplacement.
La culture comme moteur scolaire
Le Heiva Taure΄a constitue aussi un puissant outil pédagogique. Rassembler plusieurs centaines d’élèves autour d’un tel dessein, c’est leur permettre de vivre une expérience collective forte. « Le projet permet de fédérer les élèves, et de les valoriser. Nous arrivons à les motiver et à éviter le décrochage scolaire. Ils sont curieux, motivés et s’accrochent pour maîtriser la technique et les gestes », commente Herearii Souming.
Confiance en soi, coopération… les apprentissages dépassent largement la scène. Le montage du spectacle exige en effet écoute, organisation, sens des responsabilités et respect des idées de chacun.
Des thématiques identitaires
À Taha΄a, le spectacle s’articule autour du « souffle de Tahini », en lien avec la Nouvelle-Zélande. Selon la tradition, les ancêtres d’un des clans maoris seraient originaires d’Uporu, l’ancien nom de l’île de Taha΄a. Un fil historique qui va interroger les notions d’identité, de transmission et d’héritage.
À Tubuai, le thème choisi repose sur un travail de mémoire mené depuis deux ans autour de l’histoire du collège et de l’interdiction d’autrefois de parler la langue polynésienne : « Ce sujet a profondément marqué les élèves, qui ont découvert la souffrance vécue par les anciens. Le spectacle, c’est vraiment la recherche d’identité, mais aussi une réflexion sur l’avenir.» La création des costumes a révélé les talents des élèves, notamment ceux de 6e passionnés de manga, mis à contribution pour dessiner les croquis.
Aux Marquises, le thème retenu est plus intime : il raconte le parcours d’un enfant marquisien contraint de quitter son île pour poursuivre ses études. « Les élèves voulaient parler de ce qui leur tient à cœur : le fait qu’un jour, ils devront tous partir. Cette douleur était au centre de leurs préoccupations. » La protagoniste est une jeune fille de 12 ans, choisie comme symbole d’avenir et de transmission. Les costumes, réalisés en sac de coco, graines colorées, plumes ou peau de chèvre, symbolisent chacun un pan du quotidien et de l’économie locale : le coprah, l’artisanat et la chasse.
Un défi logistique et humain
Dans les archipels éloignés, monter un projet d’une telle ampleur relève du véritable défi. À la création artistique, s’ajoutent les contraintes administratives, logistiques et pédagogiques. « Il faut tout mener de front. Je pense sincèrement qu’une préparation sur deux ans serait idéale pour porter un projet comme celui-ci », déclare Fenuaiti Maihota, professeure de français au collège Uporu de Taha΄a.
Depuis la rentrée d’août, les équipes disposent de peu de temps pour construire le spectacle, répéter, fabriquer les costumes et les instruments et organiser le déplacement. À Nuku Hiva, le travail a commencé dès la fin de l’année scolaire précédente. « Les fonds, c’est le nerf de la guerre. Sans les financements nécessaires pour partir à Tahiti, le projet ne peut pas voir le jour », souligne Herearii Souming. Outre les subventions, élèves et professeurs ont multiplié les initiatives : vente de plats, dîners-spectacles…
À Tubuai, la mobilisation prend une dimension très communautaire : « Avec certains élèves, nous partons pêcher avec les parents, cela nous permettra d’avoir du poisson pour le séjour à Pape΄ete. »
Toute une communauté derrière ses enfants
Au fil des répétitions, des ventes solidaires et des heures passées à créer ensemble, le Heiva Taure΄a dépasse largement le cadre scolaire. Il révèle une valeur profondément ancrée dans la culture polynésienne : l’enfant est au centre de tout. « Comme on dit à Tubuai, il faut tout un village pour éduquer un enfant. » À travers ce projet, parents, professeurs, familles, tous participent pour permettre aux jeunes de vivre cette expérience. « L’enfant reste notre bien le plus précieux et la clé de notre société », insiste encore Michel Yieng Kow.
Et peut-être est-ce là la plus belle réussite du Heiva Taure΄a : faire de la culture un pont entre les générations, un moteur d’engagement et un horizon commun pour toute la jeunesse de nos îles, unie par la même volonté de faire vivre son héritage.
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Au-delà du Heiva Taure΄a
Pour Herearii Souming, professeure de français au collège Te Tau Vae Ia de Taiohae, le séjour à Tahiti ne se limite pas à la participation au Heiva Taure΄a. « Nous avons prévu des visites culturelles : le Musée de Tahiti et des Îles, la Présidence, la ville… C’est tout un circuit pédagogique. » Mais surtout, au-delà des 47 élèves sélectionnés, ce sont en réalité les 309 collégiens qui sont impliqués dans ce projet. Le point d’orgue se tiendra lors de la Journée marquisienne, organisée le 5 juin à Taiohae. À cette occasion, chaque niveau de classe présentera une danse spécifique, afin que tous les élèves soient pleinement impliqués et intégrés à leur culture.
Et pour l’équipe pédagogique de Taha΄a, l’année prochaine s’inscrira dans la continuité du thème, avec un projet de voyage en Nouvelle-Zélande pour ouvrir davantage l’école vers l’extérieur.
Au-delà de la performance, c’est donc une aventure collective qui se joue, une expérience artistique et humaine qui marquera durablement, à n’en pas douter, les élèves.
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Un jury de professionnels et deux nouveaux membres
Les membres du jury :
- Hiriata Brotherson, cheffe du département des activités permanentes à Te Fare Tauhiti Nui – Maison de la culture, auteure, danseuse et oratrice du groupe Manohiva ;
- Teruria Taimana, professeure de français au collège Anne-Marie Javouhey, danseuse, répétitrice et chorégraphe indépendante, médaillée d’or en ΄ori tahiti du Conservatoire, cheffe du groupe Gāti Toa Reva, gagnant dans les catégories ΄ōte΄a, ΄aparima, pahu nui, ΄ori tahito et grand vainqueur du prix Hura Tapairu 2025 ;
- Matani Kainuku, inspecteur de l’Éducation nationale en charge des CJA et chef du groupe Nonahere ;
- Ariiteaveura Chee Ayee, professeur d’EPS habilité à enseigner en langue tahitienne au Lycée Tuianu Le Gayic de Papara, auteur, orateur et danseur pour les Teva, meilleur ΄ōrero du Heiva i Tahiti 2025 ;
- Marama Ariipeu-Tirador, professeur de danse traditionnelle à l’école ΄Ārere et meilleur danseur du Heiva i Tahiti 2023, danseur et chorégraphe du groupe O Tahiti E.
Deux nouvelles recrues se joignent à eux :
- Annie Chang Ahsang, professeure de tahitien au lycée professionnel de Faa΄a, auteure primée au concours ΄Ārere ;
- Teihotua Tehei, enseignant en percussions traditionnelles au Conservatoire artistique de la Polynésie française, chef d’orchestre et chef du groupe Tamariki Teavaro et musicien du groupe Paka Issoré.
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Trois nouvelles récompenses
Trois nouveaux prix viennent enrichir le palmarès, portant à 21 le nombre total de récompenses attribuées : le 1er et 2e prix du Meilleur ΄ōrero et le prix du Meilleur ra΄atira ti΄ati΄a.
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Pratique
9e édition du Heiva Taure΄a du 12 au 14 mars 2026
Jeudi 12 mars à 17 heures :
- Cérémonie d’ouverture
- Collèges de Teva i Uta, Uporu et CJA de Taha΄a, La Mennais, Maco Tevane
Vendredi 13 mars à 18 h 30 :
- Collèges de Tubuai, Pomare IV, Henri Hiro, Taiohae
Samedi 14 mars à 18 h 30 :
- Remise des prix et animation musicale
Sur la scène de To΄atā et en diffusion en direct gratuite sur Facebook sur les pages suivantes : Heiva Taure΄a, Heiva des collèges – Tahiti, Maison de la culture de Tahiti, TNTV Tahiti Nui Télévision
Tarifs :
– Tribunes centrale, latérales et chaises en fosse : 500 Fcfp
– Enfants de moins de deux ans et PMR : gratuit
– Accompagnateur PMR (un par personne à mobilité réduite) : 500 Fcfp
– Billets en vente sur place et en ligne sur https://billetterie.maisondelaculture.pf
– Samedi 14 mars : soirée de remise des prix gratuite avec ticket à récupérer au guichet de Te Fare Tauhiti Nui
Renseignements au 40 544 544
Page Facebook : Heiva Taure΄a Officiel
