Hiro’a n°217 – Trésor en Polynésie
TE FARE IAMANAHA – MUSÉE DE TAHITI ET DES ÎLES (MTI)
Rencontre avec Tarama Maric et Marine Vallée du pôle de conservation de Te Fare Iamanaha – Musée de Tahiti et des Îles. Texte : Cl Augereau – Photos : Te Fare Iamanaha – Musée de Tahiti et des Îles
Nouvelles pièces majeures au Musée de Tahiti et des Îles
La coiffe taavaha et le too mata ont récemment regagné les collections du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Deux nouvelles pièces d’exception intègrent le parcours d’exposition à Te Fare Iamanaha : un tīputa tahitien de la fin du XIXᵉ siècle et un puna « requin » provenant de Taputapuātea, tous deux prêtés pour deux ans. Les conservatrices du Musée de Tahiti et des Îles nous en parlent de concert.
Dans quel contexte s’inscrit le programme de prêts établi avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac ?
« Il s’inscrit dans le cadre de la réouverture de la salle d’exposition permanente en 2023, après sa rénovation. Le musée a obtenu plusieurs prêts, notamment du British Museum, du musée d’archéologie et d’anthropologie de Cambridge et du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Avec ce dernier, nous entamons aujourd’hui la deuxième étape du programme de prêts, conçus en trois volets sur plusieurs années. »
Comment les pièces prêtées sont-elles sélectionnées ?
« Le Musée de Tahiti et des Îles a établi une sélection grâce à ses connaissances des collections, ainsi que l’exploration de la base de données en ligne du quai Branly ; elle a ensuite été étudiée par les conservateurs, la commission de prêts et les responsables du quai Branly. À l’issue de cette étude, un programme pluriannuel a été défini. »
Comment se déroule l’obtention d’un tel prêt ?
« C’est un processus long et exigeant : les premières lettres de demandes de principe ont été envoyées en 2017. »
En quoi ces prêts représentent-ils un enjeu important pour le public et le patrimoine polynésien ?
« L’objectif de cet échange est de permettre aux publics polynésiens d’accéder à des éléments du patrimoine local dispersé. Il s’agit principalement d’obtenir des pièces qui ne figurent pas dans nos collections, et qui sont exceptionnelles par leur rareté, leur état de conservation ou leur histoire. Ces prêts permettent aussi de renouveler l’intérêt du public pour l’exposition permanente, qui est alors visitée à nouveau, notamment lors d’événements comme la Nuit des musées ou les Journées du patrimoine. »
Présentez-nous les deux pièces nouvellement arrivées…
« La pierre “requin”, puna provient du marae de Taputapuātea à Ra΄iātea, site inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Issue de la collection d’Eugène Caillot et donnée au musée de l’Homme par sa sœur, elle a été identifiée en 2015 par la Polynésie comme objet appartenant à un ensemble patrimonial mondial. Cette pierre volcanique évoque une effigie de divinité ancienne. Elle présente des retouches accentuant son aspect zoomorphe : une strie pour la gueule du requin et un léger piquetage au niveau des yeux. Nous allons solliciter les spécialistes des traditions orales de la Direction de la culture et du patrimoine pour approfondir son interprétation.
La chasuble, ou tīputa, c’est un costume en tapa, richement recouvert d’un décor de rosettes végétales, composé de pae΄ore et autres fibres végétales teintées. L’un de ses éléments les plus remarquables est sa longue frange en revareva, fines panicules transparentes prélevées sur les jeunes feuilles de cocotier. Cette frange, particulièrement bien conservée, est rare dans les collections patrimoniales. Des photographies de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle montrent des chefs de district de Tahiti, ainsi que des femmes, portant des chasubles à décors similaires lors des cérémonies du Tiurai. Nous le présentons à côté du livre Viénot, recueil de tressages du XIXᵉ siècle, ce qui permet de comparer matériaux, teintures et techniques. »
Quelles sont leurs particularités ?
« Ces objets, peu connus du public et rarement exposés, témoignent de la richesse et de la vivacité des productions artistiques au-delà de la période coloniale, période qui sera davantage considérée dans le projet d’extension du musée. »
Comment s’organise le transport et la sécurité de ces pièces ?
« C’est une longue aventure. Leur emballage est confié à des sociétés spécialisées, suivant les recommandations des restaurateurs, des régisseurs et des conservateurs. Les conditions de transport (conditionnement, manipulation, environnement, température) sont strictement encadrées. Les pièces voyagent en avion dans des caisses isothermes réfrigérées, accompagnées par un convoyeur du musée prêteur, conformément aux protocoles internationaux de convoiement d’œuvres.»
Que se passe-t-il à leur arrivée ?
« Les caisses doivent d’abord s’acclimater en salle. Puis vient un déballage minutieux et un constat d’état détaillé pour vérifier que chaque élément est intact. Les socles, fabriqués spécialement selon les prescriptions du musée prêteur, voyagent avec les objets. L’emplacement final est validé par l’institution prêteuse. »
Quel est le rôle des conservateurs dans la gestion et la protection de ces objets prêtés ?
« Le conservateur est le responsable légal des collections et le premier référent après la direction d’une institution muséale. Il travaille à leur bonne conservation — sécurité, conditions climatiques, prévention des infestations ou des moisissures. Il veille également à leur mise en valeur, à travers les expositions et les activités de médiation. »
Quels sont, aujourd’hui, les principaux enjeux et défis de conservation et d’exposition pour des collections patrimoniales dispersées ?
« Exposer un objet comporte toujours un risque d’altération, il faut donc concilier en permanence préservation et accès au public. Les pratiques ont beaucoup évolué. Auparavant, obtenir 17 objets en prêts simultanés était impensable. Ces avancées reposent sur des relations de confiance entre musées. Nous comptons parmi les rares institutions à avoir obtenu des prêts de deux à trois ans, par ailleurs renouvelés pour des durées encore plus longues dans certains cas.»
Légendes photos
crédit Musée de Tahiti et des Îles
– Puna « requin », Taputapuātea.

– Tīputa en tapa, Tahiti.

