Hiro’a n°217 – Dossier
Maison de la Culture (TFTN) – Te Fare Tauhiti Nui
Rencontre avec Laura Théron, déléguée générale de l’Afifo, et Heia Parau, membre du comité de présélection des films du Fifo – Texte : Lucie Ceccarelli – Photos : Lucie Ceccarelli et Fifo
Une 23e édition du Fifo portée par ses récits et ses voix
Du 6 au 15 février, Te Fare Tauhiti Nui accueillera la 23e édition du Festival international du film documentaire océanien (Fifo). Une édition hybride, riche de 32 œuvres documentaires, et marquée par un hommage particulier à Mareva Leu, figure essentielle du festival. Fidèle à sa vocation, le Fifo continue de faire résonner les voix, les mémoires et les luttes du Pacifique, tout en affirmant son engagement auprès de la jeunesse.
Cette année, l’émotion accompagne l’annonce de la programmation. Le Festival international du film documentaire océanien 2026 est dédié à Mareva Leu, ancienne déléguée générale et membre du comité de présélection, mais surtout cinéphile passionnée et figure engagée de la culture polynésienne, qui nous a quittés en novembre.
« Mareva a été, pendant de nombreuses années, l’une des voix et l’un des moteurs du festival (…). Lui dédier cette édition, c’est affirmer que son esprit continue de nous accompagner », a rappelé en conférence de presse Laura Théron, déléguée générale de l’Association du Festival international du film documentaire océanien (Afifo).
L’affiche, elle-même, porte la trace de cette figure centrale : c’est le vote de Mareva, avant sa disparition, qui avait permis de départager les propositions et d’orienter le choix final vers cette création de l’agence Aracom Consulting, qui nous fait voyager jusqu’à l’archipel de Rotuma, aux Fidji. La jeune femme figurant sur l’affiche est issue du film Armea de Letila Mitchell, présenté lors de la 22e édition du Fifo.
Un festival hybride, ancré dans toute l’Océanie
Comme depuis cinq ans, l’événement se tiendra en format hybride en salles, dans les différents espaces de la Maison de la culture, et en ligne via la plateforme du festival. Un dispositif désormais bien rodé : « Ce double accès permet au public de tous les pays d’Océanie, mais aussi de l’Hexagone et de l’Outre-mer, de découvrir les films en version numérique », souligne Laura Théron.
Au total, 178 documentaires et 50 fictions ont été soumis cette année. De ce foisonnement, 32 œuvres documentaires ont été retenues : 10 films en compétition, 15 hors compétition et 7 courts-métrages documentaires, auxquels s’ajoutent 12 courts-métrages de fiction qui seront présentés en Off lors de la 16e Nuit de la fiction.
La sélection témoigne d’un cinéma océanien toujours plus affirmé, entre récits identitaires, luttes environnementales, héritages coloniaux revisités et portraits inspirants de femmes du Pacifique, depuis l’autrice samoane, Sia Figiel, dans Before the Moon Falls à la sportive d’élite et future médecin dans Manae Feleu, Captain Futuna.
L’unique film du fenua sélectionné en compétition cette année retrace la trajectoire d’une femme en reconstruction au cœur de Pape΄ete, racontée par Mathilde Zampieri et Elia Merlot ; un documentaire poignant intitulé Ma Rue. La Polynésie française sera également présente hors compétition avec quatre films (De Gaulle, la bombe à tout prix !, Fenua Vice, L’Héritage des Lapita et Les Mots qui blessent), ainsi que lors de la Nuit de la fiction, avec la projection des deux courts-métrages lauréats du précédent Mini-Film Festival, dont c’était la première édition l’an dernier.
Le retour du Mini-Film Festival
Lancé en 2025, le Mini-Film Festival revient pour une seconde édition. Ouvert aux moins de 26 ans, il permet aux jeunes cinéastes d’exprimer librement leur créativité à travers des films de moins de cinq minutes, tous formats confondus (documentaire, reportage, portrait, fiction, expérimental…), à condition d’être réalisés en paysage.
« Ce que je veux, c’est que les jeunes racontent des histoires, leurs histoires. Des choses qui les font rêver, qui les préoccupent ou qui les amusent », insiste Laura Théron. Les inscriptions sont encore possibles jusqu’au 16 janvier, que ce soit en individuel, en groupe ou dans le cadre d’un projet scolaire.
Les œuvres retenues seront projetées le dernier dimanche du Fifo. Les lauréats intégreront ensuite la sélection proposée au comité de présélection pour l’édition 2027, renforçant la vocation de tremplin du dispositif.
La jeunesse au cœur du festival
Depuis deux ans, le Fifo a également renforcé son engagement envers le jeune public avec un dispositif original : l’accès gratuit à toutes les projections sur site pour les moins de 26 ans. Une mesure reconduite en 2026. « On y tient beaucoup, parce qu’on est aussi des enfants du Fifo et qu’on sait ce qu’il nous a apporté », affirme Laura Théron, rappelant l’importance pédagogique et culturelle de cet accès privilégié.
Le premier lundi du festival sera, comme chaque année, entièrement consacré aux scolaires, avec des projections, des animations et des rencontres. Les établissements sont invités à réserver leur venue pour les séances du 9 au 13 février, ainsi que pour les ateliers gratuits dont le programme détaillé sera annoncé courant janvier.
Un cinéma océanien toujours plus vivant
Sans thème imposé, le Fifo 2026 offre un panorama révélé par la vitalité des récits océaniens. Les films explorent l’histoire et les fractures de la colonisation, la défense des terres et des environnements menacés, l’art, la création et les imaginaires océaniens, ainsi que les mémoires et héritages qui unissent les peuples du Pacifique.
« Toutes ces œuvres racontent ensemble une Océanie vivante, fière, résiliente, qui continue d’affirmer ses voix », résume Laura Théron. Dans cette mosaïque de regards, le Fifo confirme sa mission : offrir un espace où l’Océanie se raconte, dans toute sa diversité, sa créativité et son désir de transmission.
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<<encadré avec photos films en compét>>
Les dix films en compétition
. Before the Moon Falls (USA/Samoa)
À la suite d’un diagnostic de maladie mentale, l’écrivaine samoane, Sia Figiel, entreprend de remonter à la source de sa souffrance. Mais le chemin vers la guérison révèle un prix indicible, plongeant son parcours intime dans une lumière à la fois bouleversante et nécessaire.
Réalisation : Kimberlee Bassford (2025)
. Being Niuean (NZ/Niue)
Le film raconte l’histoire de nombreuses îles du Pacifique où les départs successifs transforment les villages en villes fantômes. C’est le récit de ceux qui sont restés, de ceux qui sont partis et de ceux qui reviennent ; une réflexion sur la façon dont l’identité se transforme, entre la diaspora dispersée et les irréductibles restés au pays.
Réalisation : Shimpal Lelisi (2024)
. Emily: I Am Kam (Australie)
Ce film rend hommage à l’héritage d’Emily Kam Kngwarray, figure majeure de l’art australien et artiste d’une rare prolificité. Il explore la puissance de son œuvre et la manière dont sa création contribue à protéger sa terre, Alhalker.
Réalisation : Danielle MacLean (2025)
. Ma Rue (PF)
À Pape΄ete, Marama, 38 ans, porte les marques d’un handicap et d’une vie passée dans la rue depuis l’adolescence. Entre épreuves, maternité et addictions, elle avance pourtant en conservant son sourire. Aujourd’hui engagée dans un parcours d’insertion, elle reste attachée à “sa rue”, interrogeant la possibilité, et le sens, d’en sortir réellement.
Réalisation : Mathilde Zampieri, Elia Merlot (2025)
. Manae Feleu, Captain Futuna (France/Wallis-et-Futuna)
Captain Futuna dresse le portrait de Manae Feleu, capitaine de l’équipe de France féminine de rugby, future médecin et ambassadrice de l’île méconnue de Futuna. À travers son parcours et son engagement, le film interroge l’identité, la tradition et les enjeux des Outre-mer, dessinant un voyage entre enracinement culturel et modernité.
Réalisation : Tarik Ben-Ismaïl (2025)
. The Haka Party Incident (NZ)
Le 1ᵉʳ mai 1979, un groupe de jeunes activistes māori et pasifika, qui deviendra plus tard connu sous le nom de « He Taua », confronte des étudiants en ingénierie de l’Université d’Auckland alors qu’ils répétaient un « faux » haka pour leur parade de fin d’année. L’affrontement qui a suivi a poussé toute la nation à faire face au racisme systémique et a déclenché un véritable processus de changement.
Réalisation : Katie Wolfe (2024)
. The Promise (Pays-Bas)
Dans les années 1960, la Papouasie occidentale s’engageait sur la voie de l’indépendance. Mais les luttes géopolitiques en ont décidé autrement. Grâce à des archives exceptionnellement restaurées et colorisées, The Promise ravive cette histoire méconnue et révèle comment tout un peuple a été progressivement trahi et opprimé.
Réalisation : Daan Veldhuizen (2025)
. The Stolen Children of Aotearoa (NZ)
Une exploration historique et contemporaine de la guerre systémique menée par les gouvernements néo-zélandais contre les enfants māori. The Stolen Children of Aotearoa dévoile un héritage de politiques destructrices et leurs répercussions durables sur les familles et les communautés autochtones.
Réalisation : Julian Arahanga (2025)
. The War Below: Restoring Hope in the Solomon Islands (NZ/Salomon)
Chaque année, aux Îles Salomon, épicentre oublié de la guerre du Pacifique, des bombes de la Seconde Guerre mondiale continuent de tuer et de blesser des familles. Le film suit Loretta, veuve et handicapée, qui lutte pour élever ses enfants, et Maeverlyn, marquée à vie. À travers leurs récits, il révèle une crise humanitaire que le monde refuse encore de regarder en face.
Réalisation : Tuki Laumea (2025)
. Yurlu | Country (Australie)
Une ode vibrante à la terre et le portrait intime d’un ancien aborigène dans sa dernière année de vie, engagé dans un combat déterminé pour reprendre possession de son territoire, ravagé par « le Tchernobyl australien », le site le plus contaminé de l’hémisphère Sud.
Réalisation : Yaara Bou Melhem (2025)
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<<encadré avec photo Heia>>
Trois questions à Heia Parau, membre du comité de présélection des films en compétition :
« Cette année, il y a une forte présence des Maoris quant à leur combat pour la terre, leur identité, leur langue »
C’est la première fois que vous étiez membre du comité de présélection, comment cela s’est-il passé ?
« Cette année, j’ai eu le privilège de faire partie de ce comité, qui m’a permis de découvrir l’Océanie à travers de nombreux documentaires, qui, pour certains, n’ont pas été retenus, mais ont néanmoins été très enrichissants d’un point de vue personnel. J’ai ainsi compris à quel point le choix pouvait être difficile pour sélectionner les documentaires du festival, parce que tous les membres du comité ont des sensibilités différentes. Malgré tout, nous nous sommes rejoints autour de certains thèmes de prédilection, mais aussi quant à la nécessité de mettre en avant ou de soutenir une cause ou un pays opprimé ou méconnu, comme Wallis-et-Futuna par exemple. C’est la première fois que l’on choisit en compétition un documentaire de cette petite collectivité. Il s’agit de Manae Feleu, Captain Futuna, le portrait d’une très belle femme qui va nous révéler ce choc culturel entre tradition et modernité au travers de sa passion pour le rugby. »
Avez-vous eu d’autres surprises par rapport aux pays participants cette année ?
« On a reçu beaucoup de films de Aotearoa, la Nouvelle-Zélande, sur leurs combats identitaires et culturels, ainsi que de Nouvelle-Calédonie, qui est très engagée dans l’écologie, l’histoire, les faits de société… Ce sont les deux pays qui ont présenté le plus grand nombre de documentaires, courts-métrages inclus. Cette forte présence de la Nouvelle-Calédonie et de la Nouvelle-Zélande était très intéressante, cette présence des Maoris surtout, quant à leur combat pour la terre, leur identité, leur langue…
Du côté de la Polynésie française, il y a eu une vingtaine de films soumis, mais on en n’a retenu qu’un seul, car les autres ne respectaient pas vraiment les critères du Fifo. Il faut que le thème soit fortement et directement lié à l’Océanie. On a vu plusieurs documentaires polynésiens très intéressants, mais pas suffisamment axés sur nous, les Océaniens. »
Quels sont les thèmes qui vous ont le plus touchée ?
« Pour ma part, les femmes, dans leur authenticité, leur histoire, leurs souffrances, leur parcours, leurs combats… Par exemple, le film sur l’auteure samoane Sia Figiel est extraordinaire. On a tous été touchés et on est tous tombés d’accord sur le fait qu’il fallait le mettre en avant, même si c’est un film douloureux qui relate l’évolution de sa maladie et de sa souffrance. La réalisatrice a fait un travail exceptionnel en passant plus de dix ans avec Sia, avec qui elle a lié une forte amitié et une relation de confiance. C’était bouleversant.
La tendance, cette année, portait également sur des sujets écologiques et environnementaux. La Nouvelle-Calédonie a présenté plusieurs documentaires sur la préservation des ressources marines et le rāhui, des problématiques communes, donc c’était facile de nous retrouver dedans. Il y a eu aussi des films sur les combats identitaires et culturels, un autre sujet qui nous parle forcément à tous.
Globalement, il n’y a pas eu de débats vraiment animés entre nous, on est rapidement tombés d’accord sur la nécessité de mettre en avant certaines thématiques bien précises, afin d’en soutenir la cause. Nous avons également veillé à ce que les films collent avec l’actualité et parlent à notre jeunesse. C’est aussi notre rôle, le rôle du Fifo, non seulement d’informer, mais également d’éduquer. »
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<<encadré>>
Le jury international du 23e Fifo
Pour sa 23e édition, le Fifo accueille un jury résolument tourné vers la diversité culturelle et la force des récits océaniens. À sa tête, Aaron J. Salā, figure majeure de Hawaii, spécialiste du tourisme régénératif et ancien président de la Hawaii Tourism Authority. Directeur général du Festival des arts et des cultures du Pacifique (FestPac) en 2024, il incarne une approche profondément ancrée dans les savoirs autochtones et l’innovation culturelle.
À ses côtés, cinq personnalités issues de différents horizons du Pacifique et du monde audiovisuel. Venue d’Australie, Anusha Duray, responsable des acquisitions pour la National Indigenous Television (NITV – SBS Australia), défend depuis des années la visibilité des voix autochtones. Le producteur néo-zélandais Taualeo’o Stephen Stehlin, fondateur de SunPix Ltd., est quant à lui une référence incontournable des médias Pacifika, engagé depuis près de quarante ans dans la mise en lumière des histoires et identités du Pacifique.
La Nouvelle-Calédonie est représentée par Delphine Ollier-Vindin, actrice clé du cinéma calédonien et fondatrice du festival RECIF, qui poursuit le travail amorcé par le Festival du cinéma de La Foa. Deux membres polynésiens complètent ce jury : Lucile Guichet, journaliste et réalisatrice, et Tuarii Tracqui, artiste des arts vivants, tous deux porteurs d’un regard intimement lié au fenua.
« Nous avons le plaisir, comme chaque année, d’accueillir un jury international dont la présence en Polynésie est un véritable honneur », a souligné Laura Théron en conférence de presse. Leur mission : visionner les dix documentaires en compétition et attribuer le Grand Prix du jury Fifo – France Télévisions, ainsi que les deux prix spéciaux du jury.
<<encadré>>
Oceania Pitch : un tremplin professionnel pour les docs océaniens
Relancé en 2024 après une pause de dix ans, l’Oceania Impact Pitch for Indigenation s’est imposé comme un rendez-vous clé du Fifo. Organisé de façon biennale, il revient en 2026 dans son format « année Pitch ». L’appel à candidatures devait se clôturer le 15 décembre.
Pour qui ?
Le Pitch s’adresse aux porteurs de projets documentaires en développement, qu’ils soient en Polynésie française comme dans toute l’Océanie. L’objectif : donner vie à des récits engagés, sensibles aux enjeux sociaux, culturels, environnementaux ou politiques, en phase avec les valeurs du Fifo.
Le dispositif
Entre quatre et huit projets sont retenus à chaque édition. Les lauréats bénéficient d’un accompagnement sur mesure : formation au pitch, élaboration d’une stratégie d’impact, prise de parole…, encadrés par des formateurs internationaux. Les projets sont ensuite présentés devant un jury et un parterre de professionnels, dans un format de 7 minutes de pitch et 7 minutes d’échanges.
Les enjeux
Le meilleur projet remporte un prix de 200 000 Fcfp. Mais au-delà de l’aide financière, l’Oceania Pitch offre surtout une plateforme de visibilité et de rencontre avec des professionnels internationaux essentielle pour le développement d’un film documentaire. « Chaque année, des collaborations naissent dans les couloirs du Fifo. On est heureux de créer cet espace pour continuer à écrire des films sur notre région », souligne Laura Théron.
Une alternance avec le Lab
Les années impaires, le festival opte pour le format Oceania Lab, centré sur l’accompagnement, la formation, les master class et les workshops. Ce cycle biennal vise à faire mûrir les idées avant de les soumettre au Pitch, un « chemin » progressif mis en place afin de structurer la création documentaire régionale.
Pour en savoir plus : www.fifotahiti.com/oceania-lab/oceania-pitch/
<<encadré avec photo affiche Fifo 2026 : en coupant les emplacements vides des QR code en bas>>
Pratique
Du 6 au 15 février, à Te Fare Tauhiti Nui – Maison de la culture
En ligne sur www.fifotahiti.com / Facebook et Instagram : fifo.officiel / YouTube : FIFO Tahiti
Légende :
Le Fifo revient pour sa 23ᵉ édition à Te Fare Tauhiti Nui, avec un jury international chargé de sélectionner les meilleurs documentaires océaniens et de célébrer la richesse des récits du Pacifique.
