Hiro’a n°226 : LE SAVIEZ-VOUS ?
Service du patrimoine archivistique et audiovisuel (SPAA) – Te Piha faufa΄a tupuna – (Les Chercheurs du SPAA)
Notice réalisée par l’équipe du SPAA, « LIVRES RARES, JOURNAUX ANCIENS, DOCUMENTS INÉDITS, « ANECDOTES DU PASSÉ » – Sources : La Revue des Deux Mondes, janvier 1850 et Tahitiens, Répertoire biographique de la Polynésie française, de Patrick O’Reilly, 1975.
1846 : réflexions d’un Anglais à Tahiti
Dans La Revue des Deux Mondes de janvier 1850, on peut lire le compte rendu du « journal » de Frédéric Walpole[1], lieutenant à bord du navire anglais Collingwood [2]. Le SPAA-TPFT, en publie les chapitres consacrés à Tahiti et les îles environnantes.
Le récit de Frédéric Walpole — lieutenant de bord du navire anglais Collingwood — mis en forme après son retour en Angleterre, comporte, en ce qui concerne les chapitres relatifs aux Établissements français d’Océanie, des incohérences rédhibitoires aux yeux d’un historien, mais qui ne gênent pas le lecteur amateur de récits de voyages.
Quatre chapitres sont consacrés à Tahiti, Moꞌorea et les Îles de la Société en général (117 pages). L’auteur y parle de la beauté des paysages et des habitants, de l’action missionnaire protestante et de la présence française. C’est sur ces deux derniers points que porte la notice du SPAA.
L’occupation française et la résistance tahitienne
Comme une sorte d’avertissement au lecteur, Frédéric Walpole prévient dans son journal : « La politique du lieu ne me regarde pas. Pendant mon séjour, comme par devoir, je me suis rangé du côté des indigènes et, fervent adepte du code de Nelson, j’ai haï les Français le plus cordialement ». En gardant en tête ce préambule, on comprend mieux ses prises de position : il se range « du côté des indigènes » parce que ceux-ci restent encore imprégnés des enseignements des missionnaires protestants anglais, mais c’est une attitude « par devoir » parce que l’action missionnaire lui semble très critiquable. « Haïr les Français » relève de la posture intellectuelle, car la présence française à Tahiti ne le dérange pas personnellement outre mesure. Bien qu’en 1846, la reine Pōmare reste exilée volontaire à Raꞌiātea, refusant tout échange avec Bruat, Frédéric Walpole sait que son gouvernement a, depuis 1842 et la signature en septembre de la demande de protectorat au roi Louis-Philippe, considéré que l’action de la France était légitime, et qu’il n’y aurait aucune action militaire pour modifier la situation. « On avait déjà répété à plusieurs reprises aux indigènes que l’Angleterre ne pouvait pas les aider ; mais malgré tout, il y avait une détermination à espérer contre tout espoir, et un sentiment d’attachement si profond à l’Angleterre qu’il était impossible de ne pas s’intéresser chaleureusement à eux. »
Il insiste sur la volonté persistante de groupes de Tahitiens à s’isoler : « Les indigènes, lors de notre visite, se tenaient à l’écart, s’étant retirés dans leurs camps fortifiés, où ils restaient, attendant l’aide de l’Angleterre. » Mais il ajoute aussitôt : « Un grand nombre, cependant, étaient du côté des Français. »
Avec un peu de cynisme, il précise : « Actuellement, les indigènes sont, sans aucun doute, sincères dans leur résistance, et s’ils étaient attaqués, résisteraient vaillamment ; s’ils étaient menés avec audace, excités comme ils le seraient sans doute par les femmes, ils se battraient noblement. Mais les Français ne le souhaitent pas. Le temps les épuisera. Indolents et paresseux de constitution, ils se lasseront d’une résistance prolongée […] jusqu’à ce qu’enfin leur possession tranquille devienne une évidence. Dans trente ans, les indigènes seront aussi complètement français que la France le souhaite. » Il estime que les Français sont solidement installés et que rien ne pourra les faire partir, ayant perçu « la grande valeur du port de Tahiti et les avantages qu’ils retireraient de sa possession ».
À côté des évocations de scènes de combats (qui lui ont été rapportées), il brosse un tableau bon-enfant de l’occupation française : « À l’arrière du village de Papeete se trouve le village d’Amélie ; il est de style européen et construit en blocs de corail ; les maisons, conçues pour être défendues, sont occupées par les artisans du gouvernement. Il n’y a qu’une seule rue, avec de jolis jardins à l’arrière ; ceux-ci sont soigneusement entretenus par leurs occupants et produisent des produits de jardinage en abondance. De nombreux soldats français vivent également dans de petites huttes autour desquelles ils ont planté de jolis jardins, dont certains sont aménagés avec beaucoup de goût. Presque tous ces hommes parlent le tahitien et sont généralement doux et bienveillants envers les indigènes, se conformant à bien des égards à leurs habitudes. »
Regard sur les missionnaires
Walpole n’est pas tendre avec ses compatriotes missionnaires. « De jour en jour, le missionnaire perd son emprise ; il n’a plus de pouvoir temporel pour appuyer ses préceptes, et ses prédications et ses pratiques sont balayées par les vices démoralisants d’une importante garnison. »
Si l’Anglais constate du relâchement dans les mœurs, il est très critique envers l’action passée des envoyés de la « London Missionary Society » : « Les mœurs et coutumes des indigènes ont maintenant perdu toute originalité, et il ne reste que de nombreux vices de la civilisation, hélas !, et la plupart des folies du sauvage. À mesure que les relations se multiplient, il est fort à craindre que le vice ne s’accroisse également. […]. Le climat et leurs propres inclinations les égarent beaucoup, et l’avenir sera sombre, à moins d’un grand changement. […] Il n’y a aucune occupation pour les garder à la maison, les tâches ménagères sont effectuées par les anciens ; la nourriture est à cueillir, donc leur occupation habituelle consiste à dormir toute la journée et à flâner le soir avec leurs compagnons, à tresser des couronnes pour seule occupation. Les bains, autrefois interdits, sont désormais de nouveau pratiqués, et peu à peu, toutes les règles et tous les préceptes enseignés à tant de frais et avec une motivation si pure et sincère, cesseront d’influencer leur conduite. »
Les bouleversements engendrés par les Européens
Frédéric Walpole dénonce l’aveuglement des hommes de foi qui pensaient que la connaissance de l’Évangile suffisait pour faire des païens de bons civilisés.
« Malheureusement, les missionnaires ne leur enseignaient aucun travail utile ni aucun divertissement occupant ; tous leurs plaisirs leur étaient interdits et rien ne les remplaçait. Leur littérature ne se résume qu’à une demi-douzaine de livres ; ils ne savent rien, n’ont aucun métier et n’ont pas besoin de travailler. Les rares domestiques des maisons ne restent que jusqu’à ce qu’ils aient amassé suffisamment d’argent pour acheter l’objet convoité, ils partent aussitôt.
C’est un triste tableau, et il faut toujours regretter que tout cela soit venu de nous, Européens ; que, bien que l’Évangile éclaire faiblement le pays, il ne fasse qu’approfondir l’obscurité qui s’installe. »
Il revient plusieurs fois sur cette incompréhension des mœurs locales : « La baignade et la danse étaient également strictement interdites par le code de Pōmare (ou par les missionnaires, car c’est d’eux qu’il est issu) ; les Français ont aboli cette interdiction et ont légalisé ce qui était presque le seul emploi, et certainement le plus grand plaisir des indigènes. Que ces divertissements mènent à l’immoralité, nul ne le niera, mais la politique qui les a si rigoureusement interdits, sans leur substituer d’autres occupations plus avantageuses, est, à mon avis, sujette à caution. »
Il met en doute, lui, Anglais, les aptitudes de ses compatriotes à accomplir la tâche qu’on leur avait assignée. Il sait que ce qu’il écrit n’est pas « politiquement correct » : « Il est dangereux de toucher aux missionnaires ; mais en toute humilité, je demanderais qu’on les examine d’abord chez eux pour voir si le prédicateur est apte à sa tâche, s’il est réellement capable de prêcher et d’expliquer les Écritures à un sauvage illettré. À ceux qui s’apprêtent à entreprendre cette tâche, je demanderais sérieusement s’ils sont prêts à faire leur devoir ; il y a plus nécessaire que de simples prédications et explications ; leur vie doit être un brillant exemple ; et avec la religion, ils devraient enseigner certains de ces arts de la civilisation et de l’utilité qui occuperont avec profit et innocence les loisirs d’un peuple dont la nature subvient aux besoins physiques sans travail.
Un emploi, voire un divertissement, devrait remplacer l’oisiveté totale à laquelle ils sont presque condamnés. »
Il va jusqu’à accuser les religieux de mentir, ou tout du moins de dissimuler la vérité : « Et qu’ils ne racontent pas au monde des histoires aussi exagérées de difficultés et de dangers ; la fausseté de ces affirmations fait douter beaucoup de la véracité de tous leurs récits. Que les premiers pionniers aient subi de nombreuses épreuves ne fait aucun doute, mais que ces jours difficiles soient révolus est tout aussi vrai. »
Mais son cœur d’Anglais ne peut que se réjouir — même s’il sait que c’est pour une cause perdue — d’être, lui et ses camarades, accompagnés « sur la route, nous prenant par les bras, chantant et heureux de nous honorer. Juste avant d’atteindre le village, ils entonnèrent avec grand plaisir « God save the Queen », reprenant leurs propres paroles (God save Victoria et Pōmare) sur notre air. »
Dans son Répertoire biographique de la Polynésie française[3], O’Reilly évoque plusieurs fois le passage à Tahiti du navire anglais Collingwood (capitaine Smart, pavillon du contre-amiral Sir George Seymour, commandant en chef). Parti d’Angleterre en 1844, il y fut de retour en 1848. Toujours selon O’Reilly, après des escales sur la côte Atlantique de l’Amérique du Sud, il longea la côte ouest de la côte sud-américaine. Du Pérou, il s’élança vers Tahiti, puis sa navigation l’amena aux Îles Hawai’i, aux Samoa, à nouveau à Tahiti, sur les côtes californiennes, mexicaines et chiliennes, avant son retour par le Cap Horn.
Il est difficile de connaître les dates exactes de ses deux séjours à Tahiti. On apprend, selon O’Reilly, que, d’une part, il quitte Bora Bora au début du mois de juillet 1846 ; d’autre part, il est aux Îles Sandwich du 6 août au 3 septembre ; enfin il revient à Tahiti pour trois semaines. Dans le journal bimensuel de Honolulu The Friend du 1er octobre 1845, on signale l’arrivée du Collingwood venant de Tahiti sans y avoir jeté l’ancre.
[1] Frederick Walpole (1822-1876), lieutenant à bord du Collingwood de 1844 à 1848. Four years in the Pacific in Her Majesty’s Ship “Collingwood”, from 1844 to 1848, volume II, London, 1850 (Second edition).
[2] Le HMS Collingwood fut lancé à Pembroke en 1841. Il s’agissait d’un navire de guerre en bois de 80 canons. Il jaugeait 2 585 tonnes, mesurait 58 mètres de long et comptait 750 hommes d’équipage. Son armement comprenait quatre canons de 68 livres, soixante-huit canons de 32 livres et quatre canons de 18 livres, ainsi que quatre caronades de 32 livres. Il fut l’un des derniers cuirassés en bois construits.
[3] Patrick O’Reilly, Tahitiens, Paris, 1975.
