Hiro’a n°226 : 10 QUESTIONS

Dix questions à Moana’ura Tehei’ura, président de l’association Littéramā‘ohi

Propos recueillis par Jenny Hunter

La 16e édition de Pinai’na’i va vous faire rougir de plaisir

Chaque édition de Pina‘ina‘i propose une création inédite qui fait dialoguer les mots, la musique, la danse et le théâtre. Cette année, le spectacle a pour thème « Navenave », « le plaisir ». Rencontre avec son metteur en scène, Moana’ura Tehei’ura, également président de l’association Littéramā’ohi à l’initiative de cet événement.

Pouvez-vous nous présenter cette 16ᵉ édition de Pina’ina’i, son thème, ses auteurs et ses participants ?

« La 16e édition de Pina’ina’i aura pour thème Navenave, le plaisir dans tous ses états. On parle de plaisir de tous les jours, des petits plaisirs quotidiens, des plaisirs cachés. On va explorer également les vices du plaisir. Le plaisir de soumettre l’autre pour son propre plaisir. Cette année, nous avons eu de la chance, car nous avions mis en place un atelier d’écriture spécialement dédié à Pina’ina’i. Nous avons donc dix autrices, dix auteurs et quatorze danseuses et danseurs qui participent à cette édition ainsi que trois figurants. Pour déclamer les textes, nous avons le plaisir d’avoir douze oratrices et orateurs. »

Qu’est-ce qui distingue cette édition des précédentes ?

« Chaque édition de Pina‘ina‘i est particulière, a sa singularité, mais surtout sa liberté d’expression, car nous avons la plupart du temps des textes contemporains qui parlent de la société, de nous en tant que peuple. »

Comment Pina’ina’i contribue-t-il aujourd’hui à faire vivre et rayonner la littérature polynésienne, en Polynésie comme à l’extérieur ?

« Le mouvement, la musique et la scénographie collent à cette contemporanéité. C’est au mouvement de faire vibrer le mot. C’est à la musique de faire en sorte que les mots soient l’écho de notre société. Les mots entre eux vont s’entrechoquer pour créer un sens communautaire. L’acte d’écriture est un acte individuel. Sur le paepae a Hiro à travers Pina‘ina‘i, ces mots vont former une communauté et résonner ensemble. Grâce au mouvement et à la musique, ces mots vont vibrer sur ce paepae. »

Quelle place la littérature en langues polynésiennes, notamment en reo tahiti, occupe-t-elle dans cette édition ?

« Lorsque je propose Pina‘ina‘i à Littéramā‘ohi, avant la première édition, il s’agissait de soutenir notre littérature autochtone et de trouver un moyen d’y parvenir. Avant, nous faisions des lectures au marché de Pape‘ete et publiions la revue Littéramā‘ohi. Pina‘ina‘i lui-même est un concept unique. Et nous voulions vraiment faire sortir les mots des livres pour les délivrer aux spectateurs. C’était un moyen pour nous de réconcilier notre peuple avec la lecture. On a beau dire que le peuple autochtone de Polynésie n’est pas lecteur, car nous sommes issus d’une tradition orale, la lecture est finalement ancrée dans notre société, dans notre histoire. Il faut l’embrasser et dire que nos auteurs et autrices écrivent autre chose que des légendes et des histoires.

Pina‘ina‘i n’est pas forcément le défenseur des langues, mais nous tenons à ce qu’il y ait du reo mā‘ohi dans son ensemble. Notre objectif est donc de trouver des auteurs qui puissent écrire en reo tahiti. Nous avons la chance d’avoir, au sein de notre association Litteramā‘ohi, Odile Purue qui est une des référentes, sinon presque la seule en langue mangarévienne. Cette année, nous avons beaucoup de Mangaréviens, alors beaucoup vont sûrement se dire qu’ils ne comprennent pas cette langue. Je peux vous dire que, rien qu’en écoutant la musicalité de cette langue et l’illustration scénique et chorégraphique, on peut tomber amoureux de cette langue. »

Quels sont les principaux objectifs de Littéramā’ohi à travers l’organisation de cet événement ?

« Le premier objectif de Littéramā‘ohi, c’est de soutenir notre littérature autochtone auprès de notre peuple et montrer qu’elle existe et que nous sommes tous capables d’écrire. Pina‘ina‘i a déjà accueilli des auteurs de 8 ans jusqu’à un âge avancé. Nous n’avons pas de censure ou de préjugés sur la qualité des auteurs. Nous n’avons pas la même histoire par rapport à l’écriture que l’Occident, donc nous ne mettons pas de barrières. Le but est de rappeler que nous pouvons tous écrire sur nos émotions, sur ce que nous voyons de la société contemporaine, et qu’il est primordial, comme l’a dit Henri Hiro dans les années 1980, que le Mā‘ohi écrive. L’écriture, c’est laisser d’autres traces de notre mémoire collective. »

Cette année, l’événement affiche déjà complet, comment expliquez–vous cela ? Y aura-t-il d’autres représentations prévues en plus de celles du 17 octobre ?

« Le samedi 17 octobre, nous avons prévu deux séances, une à 18 h 30 et l’autre à 20 h. Les billets, comme chaque année, partent à une vitesse phénoménale. Pina‘ina‘i a été reconnu comme un événement du pays à côté du Heiva et du Hura Tapairu. »

Cette scène vivante est proposée gratuitement depuis une décennie, pourquoi ce choix ? Est–ce important pour vous que cet événement reste gratuit ? Est–ce pour attirer un plus large public ?

« Nous proposons une autre facette de notre pays. Nous ne sommes pas là pour faire de l’ombre au Heiva ou au Hura Tapairu. Nous voulions faire une autre proposition culturelle et gratuite qui parle aux gens. Pina‘ina‘i fait écho à des chemins de vie qui nous ressemblent. C’est une prise de distance qui permet de connaître le chemin que l’on veut suivre par la suite. Nous tenons absolument à ce que cet événement soit gratuit parce qu’il y a peu d’événements gratuits dans notre pays et il était important pour nous que notre littérature soit diffusée gratuitement. Chaque année, nous n’avons jamais remis en cause cette gratuité. Étonnamment, certains demandent que cela soit payant pour être sûrs d’avoir un billet ! Pour la petite histoire, une fois, j’ai remarqué trois dames très bien fleuries avec leur plus belle robe et leurs petits-enfants, qui étaient très en avance. Je leur ai demandé pourquoi et elles m’ont répondu : “Il n’y a pas de spectacle gratuit et on ne peut pas payer. Donc on vient pour assister au spectacle.” Rien que pour cela, on a la réponse à la gratuité de Pina‘ina‘i. »

Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels est confrontée la littérature polynésienne : accès au livre, édition, lecture, transmission des langues ou encore visibilité internationale ?

« Les défis sont nombreux : la mondialisation des réseaux sociaux, une consommation qui a évolué ; il faut évoluer avec les désirs des consommateurs. C’est pour cette raison que Littéramā‘ohi a pour projet de faire des podcasts : il y a déjà deux saisons où les gens peuvent retrouver des textes de chez nous. »

À l’heure où les pratiques culturelles évoluent avec le numérique et les réseaux sociaux, comment Littéramā’ohi envisage-t-elle l’avenir du livre et de la création littéraire en Polynésie ?

« La création littéraire ne mourra pas. Ni dans le monde, ni chez nous. La littérature est un art à part entière. Les gens sont attachés aux livres imprimés. Bien sûr, nous allons nous adapter et proposer aussi des éditions numériques. »

Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Polynésiens qui aimeraient écrire, publier ou simplement se rapprocher de la littérature ?

« Nous encourageons tous les jeunes autochtones à écrire. Ils peuvent nous proposer leurs ouvrages. Cette année, nous avons une nouvelle rubrique où des classes de collège nous ont proposé des écrits avec leurs professeurs. Nous les avons publiés dans notre revue pour montrer qu’il ne faut pas avoir honte face à l’écriture. Nous voulons aujourd’hui être leur porte-voix, leur écho. »

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