Hiro’a n°224 : LE SAVIEZ-VOUS ?
Service du patrimoine archivistique et audiovisuel (SPAA) – Te Piha faufa΄a tupuna
Rencontre avec l’équipe du SPAA – note livres rares, journaux anciens, documents inédits, anecdotes du passé au service du patrimoine archivistique et audiovisuel de la Polynésie française. Source Les Nouvelles, 12 août 1964.
Les égarés de la Papeno’o : 20 jours involontaires au cœur de Tahiti
En août 1964, ce qui devait être une simple randonnée de quatre jours s’est transformée en une expédition de trois semaines pour trois promeneurs imprudents… Grâce au travail de mémoire du Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel – Te Piha Faufa’a tupuna (SPAA-TPFT), retour sur un fait divers qui s’est heureusement bien terminé.
Tout commence le 26 juillet 1964. Philippe Audouin, présenté par le quotidien Les Nouvelles comme un amateur aguerri des sentiers de l’île, décide de se lancer dans la traversée de Tahiti en partant de Papeno’o jusqu’à Mataiea avec deux compagnons : Jean Montagneux et Toutoune Vahinetua (aussi appelée Tutu Vahine). Le trio quitte Papeete en deux-roues — l’un chevauchant un « Solex », les autres une Vespa — et confie ses engins à une habitante de Papeno’o, Mme Pihatarioe.
À la propriétaire du logement d’Audouin, Mme Aimée Teiva, le petit groupe annonce un périple de quatre jours. Prudents — pensent-ils —, ils emportent pour huit jours de vivres. Entre boîtes de conserve, couteau à débroussailler, imperméables et moustiquaire, l’aventure s’annonce sous de bons augures. Pourtant, dès les premiers pas, l’imprudence s’invite.
Une succession d’erreurs de logistique
Au lieu de suivre le lit de la grande rivière Vaitū’oru de la vallée de Papeno’o, les randonneurs commettent une erreur fatale : ils s’engagent sur le chemin des crêtes et des plateaux, un parcours bien plus long et abrupt. Très vite, la montagne impose ses règles : Jean Montagneux casse l’une de ses sandales en plastique et se retrouve contraint de déambuler « la plante des pieds légère et fragile », rapporte le quotidien.
Au troisième jour de marche, des pluies diluviennes s’abattent sur la vallée. Le trio se met à l’abri et attend sagement pendant trois jours que le ciel se dégage. L’ambiance reste alors presque bucolique : au fond des bois, on prend le temps de manger normalement, sans oublier le « petit chocolat du matin avec toasts » !
Mais au bout de huit jours, les réserves s’épuisent et l’évidence s’impose : ils sont bel et bien perdus et tournent en rond dans le relief accidenté du cirque de la Māroto.
Plus de 50 hommes et deux avions mobilisés
Pendant ce temps, en ville, l’inquiétude grandit. Le 12 août 1964, Les Nouvelles titre : « 2 avions, plus de 50 hommes à la recherche de Philippe Audouin et de ses deux amis ».
Une vaste opération de secours est orchestrée par le commandant Brault, chef du groupement de gendarmerie. Des survols aériens sont menés par les pilotes Japy et Gillot. Au sol, la mobilisation est générale : une section de militaires du BIMAT, une vingtaine de gendarmes sous les ordres du lieutenant Verrat, ainsi que les guides et porteurs du Club alpin menés par le jeune Jay s’enfoncent dans le cœur sauvage de Tahiti. Équipés de postes radio portatifs, de cordes et de jumelles, ils établissent un camp de base pour passer les vallées au peigne fin.
Au 14ᵉ jour de leur errance, les trois égarés entendent vrombir les moteurs au-dessus de leurs têtes. Ils agitent frénétiquement un imperméable jaune, mais la végétation dense les rend invisibles depuis le ciel. C’est alors que la culpabilité les rattrape : réalisant la tempête médiatique et logistique qu’ils ont déclenchée par pure insouciance, ils redoutent presque la facture de « tout ce tintouin » !
Les oranges comme planche de salut
Pour survivre en montagne, les trois compagnons développent des trésors d’ingéniosité. La course au mā’a[1] devient leur obsession : ils piègent des ‘Ōura pape‘[2] à l’aide de leur moustiquaire, cueillent du fāfā[3] et font tomber des cocos. Mais le véritable salut viendra des vergers sauvages des plateaux. L’orange devient l’aliment de base de leur survie — Audouin confiera en avoir englouti jusqu’à quarante en une seule journée !
Décidés à mettre fin à leur « promenade incohérente », ils choisissent de redescendre vers la rivière.
Le miracle se produit au 18ᵉ jour de leur épopée : l’orange à la bouche et le sourire aux lèvres, ils tombent nez à nez avec les soldats du BIMAT qui remontaient la vallée à leur rencontre.
Un dénouement heureux et surtout quelques leçons
Si cette mésaventure s’est terminée par des embrassades et un bon repas partagé avec les militaires, le bilan physique reste léger au vu des vingt jours passés dans la jungle : quelques kilos en moins, un ongle de pied perdu pour Jean Montagneux, mais des souvenirs inoubliables pour Toutoune Vahinetua, qui s’empresse de raconter son aventure à ses copines.
À l’époque, la presse ne manquait pas de rappeler les deux règles d’or de la montagne tahitienne : ne jamais s’enfoncer dans une vallée sans guide ou sans itinéraire précis, et ne jamais trop compter sur les repérages aériens pour se faire secourir. Une leçon de prudence qui, soixante ans plus tard, reste d’actualité.
[1] Mā’a’ : nourriture en général, aliment, repas, chère, lippée. – Fare Vāna’a (www.farevanaa.pf)
[2] ‘Ōura pape’ : chevrette ou crevette d’eau douce, Palaemon eupalaemon’. On en rencontre deux variétés : ‘ōnana qui vit dans les cours d’eau des hautes vallées, plus petite avec des pinces massives, cette variété est aussi de couleur plus claire ; ‘oiha’a, cette variété est la plus commune. – Fare Vāna’a (www.farevanaa.pf)
[3] Fāfā : jeunes tiges de taro ou taruā destinées à être mangées comme des épinards. Le fafa est la feuille issue d’une variété de taro (aussi appelé songe, madère, chou chine ou dachine). – Fare Vāna’a (www.farevanaa.pf)
