Hiro’a n°223 : DOSSIER
SERVICE DE L’ARTISANAT TRADITIONNEL (ART) – TE PŪ ‘OHIPA RIMA’Ī
Rencontre avec Vaiana Giraud, cheffe du Service de l’artisanat traditionnel – Te Pū ‘Ohipa Rima’ī. Texte : Cl Augereau – Photos : ART
Cap sur 2030 avec le schéma directeur de l’artisanat traditionnel
Le 28 mai, l’Assemblée de la Polynésie française a approuvé à l’unanimité le schéma directeur de l’artisanat traditionnel – Puta arata‘i nō te Rima‘ī Peu Tumu pour les cinq prochaines années. C’est le fruit de plusieurs mois de consultations avec plus de 600 artisans de tous les archipels et une centaine d’acteurs et partenaires du secteur (communes, institutions…), menées par le Service de l’artisanat traditionnel. Sur les 70 préconisations recueillies, le plan en priorise 45 en vue de développer, professionnaliser et protéger ce secteur à forte valeur identitaire et culturelle, qui concerne des milliers de familles polynésiennes.
Derrière chaque nacre gravée, chaque création tressée et chaque pièce de bois et ou de pierre sculptée se cache une réalité complexe : l’artisanat traditionnel polynésien est une mosaïque de métiers différents où les techniques varient d’île en île.
Des forces et des faiblesses
Si cette diversité fait la richesse de notre culture, elle isole et fragilise aussi les artisans. Chacun se retrouve souvent seul, travaillant avec son propre réseau, sans véritable cohésion sectorielle. Selon l’IEOM et le Service de l’artisanat traditionnel – Te Pū ‘Ohipa Rima’ī, près de 2 000 artisans et 700 associations font vivre le secteur, injectant ainsi entre 2 et 3,1 milliards de francs par an dans l’économie de nos îles. Pourtant, 41 % des artisans recensés exerce sans statut officiel. Ainsi, même si elle représente une vraie force économique, la filière reste fragile.
Par ailleurs, un artisan sur deux a entre 40 et 59 ans ; un sur quatre a entre 60 et 79 ans. Et la jeune génération des 18-25 ans, quant à elle, ne représente qu’un artisan sur cinquante. On assiste donc à un vieillissement de la profession et à un risque de perte des savoir-faire. Parmi les autres menaces figurent aussi la raréfaction des matières premières, la concurrence des produits importés, ainsi que les difficultés réglementaires et administratives auxquelles doivent faire face les artisans.
Pour autant, l’artisanat traditionnel occupe une place essentielle dans la vie culturelle, économique et sociale de la Polynésie française. Porteur de savoir-faire hérités des tupuna, il contribue à l’identité des archipels, à l’attractivité du fenua notamment au niveau touristique et au développement de nombreuses activités économiques.
Une démarche collective et transversale
Depuis quarante ans, le Service de l’artisanat traditionnel – Te Pū ‘Ohipa Rima’ī travaille à mettre en valeur et à accompagner le secteur, notamment grâce à des feuilles de route élaborées chaque année. Aujourd’hui, ce schéma directeur pensé collectivement a pour ambition de « donner tous les outils nécessaires pour que ce secteur se développe pleinement », comme le souligne Kainuu Temauri, ministre en charge de l’Artisanat au moment où le Schéma a été finalisé, d’autant que cette filière est à la fois « vecteur de notre identité culturelle, puissant outil d’ancrage territorial et formidable levier de rayonnement international ». Plus de 600 artisans traditionnels ont été rencontrés lors de réunions collectives ou individuelles entre fin 2024 et début 2025 sur les cinq archipels. « Cela représente plus de 25 % du secteur. Ce plan illustre aussi une continuité de la volonté politique puisqu’il est né sous un précédent gouvernement et se finalise sous celui-ci. Par ailleurs, nous sommes sur un ensemble de préoccupations et de sujets qui s’étend sur plusieurs années en termes de réalisation. Les enjeux sont beaucoup plus larges », commente Vaiana Giraud, cheffe du Service de l’artisanat traditionnel.
Trois grands objectifs pour nos artisans
Le cap est clair pour 2030 : un secteur mieux valorisé, plus solidaire, plus structuré, mieux protégé, et pleinement intégré à l’économie moderne locale et internationale. Pour y parvenir, le plan se concentre sur trois objectifs majeurs :
- « Transmettre et former la relève » : la transmission des savoir-faire doit se faire à plus grande échelle, en mettant en avant l’attractivité des métiers ;
- « Structurer la gestion et l’approvisionnement en matières premières » : pour pouvoir créer sereinement, les artisans ont besoin de visibilité sur les ressources disponibles (bois, nacre, coquillages…) ;
- « Connecter l’artisanat aux autres forces du pays » : le plan vise à créer des passerelles solides avec l’éducation, la formation professionnelle, la culture, le tourisme et le commerce.
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Les principales préconisations du schéma directeur
Sur les 70 préconisations recueillies lors des travaux préparatoires, la commission de cadrage en a retenu 45 prioritaires. Ces préconisations associent des objectifs stratégiques à des actions directes, articulés autour de trois axes de déploiement : la gouvernance, la structuration et la commercialisation.
La gouvernance, pour accompagner au mieux nos artisans
« Le Service de l’artisanat traditionnel – Te Pū ‘Ohipa Rima‘ī va évoluer pour mieux répondre à toutes les missions et à tous les besoins identifiés. C’est un travail de fond qui va s’étaler sur plusieurs années », explique Vaiana Giraud, cheffe du Service de l’artisanat traditionnel. Cette transformation s’appuiera à la fois sur une meilleure communication portée par une cellule de coordination, ainsi que sur une réflexion portant sur la création d’une structure complémentaire inspirée des modèles existants dans les secteurs du tourisme, de la jeunesse et des sports.
Le schéma directeur prévoit également :
- La mise en place d’un cadre réglementaire et de protection et le développement du label Fenua Original afin de protéger la production locale ;
- Un ancrage local et culturel grâce à un rapprochement avec les communes, les services publics, ainsi que les groupes de danse et les associations culturelles ;
- Des synergies sectorielles en développant des partenariats avec les acteurs du sport et de la jeunesse, qui agiront comme des ambassadeurs de l’artisanat lors de leurs déplacements internationaux ;
- Un soutien opérationnel et un meilleur accompagnement des artisans à travers une convention avec la CCISM, couvrant les démarches administratives, les dispositifs d’aides, la cellule export et la formation.
La structuration, pour des actions concrètes et engageantes
Ce plan vise également à valoriser le secteur en développant les liens entre les fédérations et en accentuant la communication. Plusieurs outils clés seront déployés, notamment :
– La création d’une instance représentative des artisans qui se réunira régulièrement pour porter la voix du secteur ;
– La mise en place d’un suivi statistique grâce à un observatoire économique, créé en partenariat avec l’ISPF (Institut de la statistique) et la CPS, afin de disposer d’un tableau de bord précis sur la santé économique du secteur et le volume d’artisans actifs ;
– La création d’un espace de valorisation et de transmission, gérée par le Service de l’artisanat traditionnel, qui centralisera expositions et formations.
La commercialisation, pour une visibilité accrue
Le troisième volet concerne notamment la professionnalisation des artisans, une gestion optimisée et solidaire des matières premières et une meilleure visibilité, une plus grande harmonisation des lieux de vente et une meilleure garantie d’authenticité des achats.
La commercialisation mise tout d’abord sur la montée en compétences des artisans grâce à des formations axées sur la vente en ligne, le commerce international et les obligations réglementaires.
Pour la gestion des matières premières, plusieurs mesures sont envisagées :
- La préservation et la durabilité avec un recensement des ressources sensibles et un accompagnement des artisans en collaboration avec les services publics concernés (agriculture, ressources marines, environnement) pour la mise en œuvre de solutions ;
- Une meilleure gestion grâce à une coordination globale pour rationaliser la production, organiser la collecte et garantir une redistribution équitable des ressources.
Enfin, pour améliorer la reconnaissance de l’artisanat traditionnel auprès du grand public et des touristes, les quarante fare artisanaux seront harmonisés pour mieux valoriser les créations locales, et l’ensemble des marchés et boutiques sera référencé et géolocalisé en ligne afin de favoriser l’accès à un artisanat traditionnel authentique.
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Chiffres clés de l’artisanat traditionnel
Pour bâtir ce schéma directeur, le Service de l’artisanat traditionnel – Te Pū ‘Ohipa Rima’ī a mené une enquête inédite pour mesurer le véritable poids économique du secteur. Plus de 600 artisans ont été rencontrés entre fin 2024 et début 2025 dans tous les archipels. Il en ressort :
3 artisans sur 4 sont des femmes et plus de la moitié d’entre elles ont plus de 50 ans
1 artisan sur 2 a entre 40 et 59 ans et 1 sur 4 a entre 60 et 79 ans
70 % des artisans exercent leur activité comme métier principal
80 % de la clientèle est locale
600 heures par an c’est le temps moyen que chaque artisan consacre uniquement à la fabrication et à la création, l’artisan devant aussi gérer sa petite entreprise, commercialiser, communiquer, tenir sa comptabilité…
1,6 million de francs c’est le chiffre d’affaires moyen réalisé par un artisan en une année, soit un salaire moyen mensuel d’environ 133 000 F CFP
Les artisans bijoutiers représentent 39 % des artisans recensés
Les sculpteurs-graveurs 18 % et les vanniers 15 %
Plus de 59 % de l’activité artisanale se situe en dehors des îles-du-Vent (Tahiti et Mo’orea).
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Le label Fenua Original renforce sa crédibilité
Lancé en 2023 pour protéger l’artisanat local face aux importations, le label Fenua Original va renforcer ses contrôles et s’appuyer sur une cartographie précise de chaque métier. Complémentaire à la taxe sur l’importation, il vise à valoriser la démarche du créateur. « L’idée, c’est d’aider l’acheteur à repérer les produits authentiques et de lui assurer qu’il réalise un achat qui a une valeur morale et culturelle », explique Vaiana Giraud, cheffe du Service de l’artisanat traditionnel – Te Pū ‘Ohipa Rima’ī. « Il compte actuellement une centaine d’adhérents, un chiffre en constante augmentation grâce à sa promotion lors des salons. » Le Salon des Tuamotu, en novembre dernier, en a fait la démonstration puisque sa présidente a exigé que l’ensemble des exposants disposent du label, devenant ainsi le « premier salon 100 % Fenua Original ».
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Le CoPil Artisanat : un plan sous surveillance
Pour concrétiser les ambitions de ce schéma directeur, une gouvernance solide et collective a vu le jour : le CoPil Artisanat. Créé par le Conseil des ministres et présidé par le ministère de l’Artisanat, ce comité de pilotage réunit jusqu’à 34 membres issus du terrain et des institutions : des artisans venus de tous les archipels et de tous les corps de métiers, les forces vives du Pays (représentants des communes, de l’Assemblée de la Polynésie française, du Cesec et du Centre des métiers d’art), ainsi que ceux de nombreux ministères (Tourisme, Éducation, Culture, Environnement…). Le Service de l’artisanat traditionnel, pour sa part, sera chargé d’assurer un suivi régulier pour identifier les réussites et les blocages du plan et, dans un souci de transparence, publiera des rapports qui seront rendus publics chaque année.
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Parole d’artisane
Iaera Tefaafana, experte en vannerie et présidente du comité des Australes
Quel est ton sentiment après avoir participé à l’élaboration de ce schéma directeur ?
« C’est rassurant de voir que l’on pense à l’avenir de l’artisanat traditionnel. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’importations qui risquent de changer la pratique de nos artisans polynésiens. D’ailleurs, dans les paniers, on remarque déjà des mélanges entre des tressages traditionnels et des produits extérieurs. Pour moi, c’est important de discuter tous ensemble et de faire en sorte de protéger nos savoir-faire, notamment dans le cadre de la transmission. C’est la première fois que je participais à des réunions pour débattre du secteur avec tous les artisans. Ce que je pense : heureusement qu’il y a eu cette rencontre, mais il ne faut pas que ce soit la dernière. »
Comment se sont passées les discussions entre les artisans de différents corps de métiers et archipels ?
« Entre l’archipel des Tuamotu, des Marquises et des Australes, nous travaillons déjà très bien ensemble. Il reste à renforcer les liens avec les artisans des îles Sous-le-Vent. À Tahiti, il y a vraiment une dynamique particulière : c’est un carrefour des artisans issus de tous les archipels. Ce lien entre la capitale et les îles éloignées, c’est notre force. Il est important de le préserver. »
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Parole d’artisan : Teva Fauura, expert en gravure et enseignant au CMA
« C’est le socle indispensable pour professionnaliser l’artisanat polynésien et structurer sa transmission »
Quel est ton sentiment après avoir participé à l’élaboration de ce schéma directeur ?
« Ce schéma directeur de l’artisanat traditionnel, attendu depuis des années, fixe des objectifs clairs et des axes précis pour l’ensemble des artisans. Il permet de tendre vers une professionnalisation et un accompagnement adapté, sans privilégier une spécialité ou un archipel. Mon rôle a été d’apporter un avis objectif et global, au-delà de ma spécialité et des doléances spécifiques des archipels éloignés. Ce plan doit servir de socle clair et solide pour permettre aux artisans de se projeter et permettre de structurer le secteur, ce qui facilitera l’accès à des financements plus importants. »
Quel est ton regard sur la transmission avec ce schéma directeur ?
« Il ne faut pas confondre un workshop, simple atelier de démonstration, et un enseignement basé sur un référentiel ou un canevas existant. Ce cadre doit aussi permettre de professionnaliser l’enseignement. Au niveau de l’artisanat, un sculpteur des Marquises n’enseigne pas de la même manière qu’un sculpteur des Australes : il n’y a pas de pédagogie commune, ni de livre ni de référentiel existant qui uniformise cet enseignement. De son côté et pour mieux être accepté de ses élèves, l’enseignant doit maîtriser son sujet, mais aussi afficher un parcours solide et prouver sa légitimité par la qualité de ses réalisations. »
Pour découvrir le Schéma directeur : https://www.service-public.pf/art/le-schema-directeur-de-lartisanat-traditionnel-2030-est-adopte
