Hiro’a n°223 : 10 QUESTIONS…

Dix questions à Mā Zinguerlet, présidente du jury du Heiva i Tahiti 2026

Propos recueillis par Isabelle Lesourd – Photo : Isabelle Lesourd

Heiva i Tahiti : le jury doit rester garant de l’équité

Bercée par les chants traditionnels dès l’enfance, Mā Zinguerlet a été chanteuse, cheffe de groupe, auteure, compositrice et plusieurs fois lauréate du Heiva. Déjà membre du jury à deux reprises, elle en assure cette année la présidence. Rencontre avec une gardienne de cet héritage vivant, à l’aube du Heiva i Tahiti 2026.

Vous présidez cette année, pour la deuxième fois, le jury du Heiva i Tahiti. Quel sentiment vous habite à l’approche de cette nouvelle édition ?

« J’ai hâte que le Heiva commence, un sentiment partagé par l’ensemble des groupes. Après de longs mois de préparation, l’impatience est forte. Certains groupes de danse répètent depuis octobre 2025, les pupu hīmene depuis février ou mars. Tous attendent désormais avec enthousiasme de présenter le fruit de leur travail au public et au jury. Tout le monde est prêt ! »

Vous avez participé à de nombreuses éditions du Heiva, et avez été souvent récompensée, notamment en chant traditionnel. Comment passe-t-on du rôle de concurrente à celui de présidente du jury ?

« Sur scène avec son groupe de chant ou de danse, toute notre attention est tournée vers notre prestation. On travaille pendant des mois avec un seul objectif : donner le meilleur de soi-même et espérer figurer parmi les groupes récompensés. En tant que concurrente, mon regard est naturellement centré sur ma propre formation. En rejoignant le jury, la perspective change complètement. Le regard prend de la hauteur et se porte sur l’ensemble des groupes et la qualité globale du Heiva. Chaque prestation est évaluée dans son contexte, avec le souci d’être juste et équitable envers tous les participants. »

 

Que représente ce rôle pour vous ?

« Intégrer le jury, et plus encore en assurer la présidence, c’est aussi une manière de contribuer à l’évolution du Heiva i Tahiti. C’est participer à la préservation de cet événement culturel majeur, veiller à son intégrité et accompagner sa transmission dans les meilleures conditions pour les générations futures. C’est un honneur. »

Le jury est souvent observé, commenté et parfois critiqué. Comment vivez-vous cette pression ?

« Le jury applique un règlement qui est élaboré et validé par l’ensemble des chefs de groupes de chant et de danse avant le début du concours. Une fois adopté, ce document devient notre référence tout au long du Heiva. Les jurés le considèrent véritablement comme une bible, car il garantit une évaluation équitable et cohérente pour tous les participants. Bien sûr, je comprends la déception que peuvent ressentir certains chefs de groupe lorsqu’ils estiment mériter un meilleur classement. C’est humain. Mais un jury ne peut jamais faire l’unanimité. En général, il est surtout apprécié par ceux qui remportent les premiers prix ! Pour ma part, j’arrive à prendre du recul face à ces réactions. En tant que présidente, mon rôle est avant tout de veiller au bon déroulement des évaluations et au respect du règlement. La pression, finalement, c’est davantage moi qui la porte en m’assurant que chacun puisse travailler dans les meilleures conditions et avec la plus grande impartialité. »

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans l’exercice de la notation ?

« La difficulté réside dans le fait de rester constamment fidèle aux critères de notation. Chaque membre du jury s’appuie donc sur ce règlement précis ainsi que sur une fiche de notation qui a été validée en amont par les chefs de groupe et le jury. Ce cadre est notre référence tout au long du concours. Pendant les soirées du Heiva, nous avons, bien sûr, cette grille sous les yeux, mais nous devons également être pleinement attentifs à ce qui se passe sur scène. Lorsqu’on assiste à une prestation de danse particulièrement émouvante ou spectaculaire, il faut être capable de dépasser son ressenti personnel et de noter en fonction des critères établis. Il en va de même pour les pupu hīmene. Nous nous laissons porter par les voix, l’émotion et l’énergie du groupe, mais notre évaluation doit toujours rester fondée sur les éléments définis dans le règlement. Tout l’enjeu consiste à trouver cet équilibre entre l’appréciation artistique d’une prestation et la rigueur nécessaire à une notation juste et objective. »

 

 

Cette année, le jury passe de neuf à onze membres. Pourquoi ce changement ?

« Au cours des dix dernières années, nous avons constaté que certains aspects des prestations nécessitaient une expertise encore plus approfondie, notamment en matière de langue, d’écriture, d’art oratoire et de percussions. Lorsque les groupes présentent des œuvres, les jurés chargés d’évaluer les textes doivent effectuer un important travail de recherche et de vérification afin de s’assurer de l’exactitude des informations et de la qualité de la langue employée. À la demande des groupes et avec le soutien de l’organisateur, il a donc été décidé de renforcer le jury en intégrant deux membres supplémentaires. L’objectif est d’apporter un regard encore plus précis sur ces domaines spécifiques. Concrètement, nous disposons désormais d’un deuxième spécialiste de la langue et de l’écriture, ainsi que d’un deuxième expert des percussions, du chant et de la musique. »

Y a-t-il d’autres nouveautés ?

« Oui, une autre nouveauté importante concerne les soirées des lauréats. Te Fare Tauhiti Nui, le jury et l’ensemble des chefs de groupe ont souhaité élargir la visibilité accordée aux lauréats. Cette année, les deuxièmes et troisièmes prix des concours de chant auront également l’occasion de remonter sur scène et de se produire devant le public. C’est une manière concrète de valoriser l’engagement et le talent de l’ensemble des groupes récompensés. »

Justement, vous avez déclaré souhaiter mieux mettre en lumière les groupes de chant. Pourquoi ce sujet vous tient-il à cœur ?

« Ce sujet me tient particulièrement à cœur parce que je viens moi-même du monde du hīmene. Mais au-delà de mon parcours personnel, je suis préoccupée par le fait que la jeunesse polynésienne se détourne aujourd’hui du chant traditionnel, alors qu’il constitue à mes yeux l’un des plus précieux joyaux de notre culture. On oublie souvent que le premier Heiva s’est construit autour du hīmene. Ce patrimoine est bien plus qu’une pratique artistique : c’est un formidable outil de transmission. À travers le chant, on apprend non seulement à chanter, mais aussi à parler, comprendre et maîtriser notre langue. Le hīmene contribue à une bonne élocution du reo mā’ohi, à l’enrichissement du vocabulaire et à la compréhension de notre histoire et de nos traditions. J’encourage donc les jeunes à rejoindre un groupe, quel qu’il soit, afin de découvrir cet univers et participer à sa transmission. Le hīmene fait partie de notre identité. C’est une richesse que nous avons la responsabilité de préserver pour les générations futures. »

 

Comment pourrait-on alors susciter davantage l’intérêt auprès des jeunes ?

« Aujourd’hui, beaucoup rejoignent un groupe par amitié ou admiration pour un chef de groupe. C’est une bonne chose, mais les pupu hīmene étaient autrefois de véritables communautés. Il y a trente ou quarante ans, lorsque des villages, comme par exemple Tautira, se déplaçaient pour participer au Heiva, il n’y avait plus personne dans le village ! Le hīmene rassemblait les familles, les voisins et plusieurs générations autour du chant. Aujourd’hui, ce sont davantage les paroisses qui se mobilisent et se transforment en pupu hīmene le temps du concours. Notre rôle est de redonner envie à la jeunesse en leur montrant que le chant traditionnel n’est pas seulement une pratique artistique, mais aussi un lieu de partage, de transmission et d’appartenance. Une communauté. »

Qu’espérez-vous que le public retienne de cette édition 2026 ?

« J’espère avant tout que le public retiendra la qualité exceptionnelle des prestations proposées cette année. Cette édition 2026 s’annonce particulièrement riche, avec le retour très attendu de groupes emblématiques comme Tahiti Ora, mais aussi l’arrivée de nouvelles formations qui participent pour la première fois au concours et qui s’annoncent déjà très prometteuses. Nous retrouverons également les grands noms du Heiva, ces groupes expérimentés qui, année après année, continuent de nous impressionner par leur créativité, leur engagement et leur capacité à transmettre notre culture. J’invite donc les spectateurs à venir se laisser surprendre par la magie du Heiva, par la diversité des prestations et par le talent des groupes. Cette année encore, le public devrait vivre de très belles émotions. »

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