Hiro’a n°222 : LE SAVIEZ-VOUS ?
Service du patrimoine archivistique et audiovisuel (SPAA) – Te Piha faufa΄a tupuna
Sources : Les Nouvelles de Tahiti et la Dépêche de Tahiti, éditions du 30 juin 1966. « Passe de Papeete : une étude d’impact à creuser », Tahiti Infos, publication du 7 avril 2026.
Port de Papeete : ambition économique et défis environnementaux
Soixante ans après son inauguration historique, le 29 juin 1966, le poumon économique de la Polynésie française s’apprête à vivre une transformation majeure. Le projet de déroctage de la passe de Papeete suscite espoirs de développement mais aussi inquiétudes et vigilance environnementales.
Aujourd’hui, le Port autonome de Papeete fait face aux exigences du commerce mondial. Pour éviter que Tahiti ne soit durablement contournée par les grandes routes commerciales, le port doit s’adapter à la nouvelle génération de porte-conteneurs internationaux, de plus en plus imposants. C’est tout l’enjeu du projet de déroctage et d’approfondissement de la passe, un chantier colossal intégré dans une modernisation globale comprenant la rénovation des quais, l’extension des zones de stockage et le réaménagement de Motu Uta (partie de la zone portuaire de Fare ‘Ute). L’objectif principal est de creuser la passe pour faire passer sa profondeur de 12,50 mètres à 14 mètres et de l’élargir d’environ 20 mètres.
1966 : le jour où Papeete a brisé son isolement
Ce grand saut vers l’avenir résonne intimement avec l’histoire du territoire. Il y a 60 ans, à la fin du mois de juin 1966, Papeete vivait au rythme d’une effervescence mémorable. Après deux années de travaux intensifs, la Polynésie française inaugurait en grande pompe ses toutes nouvelles installations portuaires.
« Sur terre comme dans les airs, l’isolement est entièrement rompu et cette terre française va s’ouvrir toujours plus largement sur le monde », annonçait à la tribune, Pierre Billotte, ministre d’État chargé des départements et territoires d’Outre-mer qui avait fait le déplacement pour cette inauguration, mais aussi pour le premier essai nucléaire, dénommé Aldébaran, à Moruroa en Polynésie française et à l’implantation du Centre d’expérimentation du Pacifique (CEP).
Ce 29 juin 1966, l’événement prit la forme d’une immense fête populaire et de la jeunesse. En présence du Gouverneur et de Marie Moua (Miss Tahiti 1965), la population s’était massée en nombre pour assister aux défilés à terre et sur l’eau avec des pirogues traditionnelles, aux danses traditionnelles et aux compétitions de natation. Plus de 1 500 invités triés sur le volet célébrèrent ensuite l’événement lors d’un grand vin d’honneur et d’un bal.
Les défis de la modernité à l’époque
Avant cette date charnière, le port de Papeete souffrait de maux paralysants : un manque criant d’accostage, « un avitaillement en eau lent et irrégulier », un stockage de carburant défectueux et surtout l’absence d’un balisage nocturne efficace qui rendait l’accès à la rade dangereux la nuit. De plus, le fuel y coûtait jusqu’à onze fois plus cher qu’au Japon ou qu’au Panama.
Financé conjointement par l’État, le Territoire et le tout jeune Port autonome, ce complexe moderne avait alors pour but d’attirer plus de navires de croisière, mais aussi des minéraliers et des navires de commerce « trampers », ces navires qui n’effectuent aucun trajet régulier d’un port à l’autre, mais qui font escale dans tout port où le fret peut être chargé. Il s’agissait, en 1966, d’en faire un port international étroitement lié au développement du territoire, même si des lacunes étaient encore bien identifiées. Comme le soulignait le ministre lors de son allocution, il fallait poursuivre des efforts, notamment sur l’amélioration du balisage de la route dite de la « passe des Tuāmotu » et la passe de Papeete ainsi que sur les services offerts aux navires.
Même ambition et défis écologiques
Si l’ambition du Port autonome en 2026 est toujours d’être un maillon du développement économique de la Polynésie française et en particulier de l’économie maritime, la question de l’environnement — sujet totalement absent en 1966 — est au cœur de la stratégie de développement. Soumise à une consultation publique au premier trimestre 2026, l’Étude d’Impact sur l’Environnement (EIE) rappelle que si la zone de la passe est historiquement altérée par l’activité humaine, des arbitrages écologiques majeurs sont obligatoires pour limiter les dégâts. Le déroctage va en effet soulever d’importantes masses sédimentaires. Pour éviter d’étouffer les récifs coralliens voisins, le déploiement obligatoire d’écrans anti-turbidité (rideaux de géotextile plombés) est imposé. Les contrôles s’effectueront en temps réel, avec une suspension des travaux si les seuils fixés par la Direction de l’environnement (Diren) sont dépassés. Les engins mécaniques (brise-roche, bennes lourdes) devront stopper net si des cétacés ou des tortues marines sont repérés à proximité immédiate de la passe grâce à une procédure de veille visuelle. Les coraux et communautés de poissons des récifs frangeants et barrières feront eux aussi l’objet de suivis stricts avant, pendant et après le chantier. Pour autant, certains élus et le monde associatif craignent encore que l’impact réel sur la faune et les courants marins n’ait été sous-évalué. Des préconisations ont été apportées, comme le suivi de la courantologie, la transplantation de 20 % des colonies coralliennes présentes dans les zones d’emprise des travaux et des actions de restauration.
Qu’il s’agisse de l’ambition économique d’hier ou des défis d’ingénierie durable d’aujourd’hui, la formule prononcée par le ministre M. Billotte et publiée dans la Dépêche de Tahiti du 30 juin 1966 reste d’une brûlante actualité : « Le bénéfice qu’en tirera l’économie polynésienne sera à la mesure des efforts que vous consentirez tous, chacun dans votre domaine, pour l’utiliser au mieux. »
Légende : C’est également lors de cette cérémonie que le ministre Billotte décora des personnes clés du chantier : MM. Noguier, Lacroix et Laporte furent faits chevaliers dans l’ordre national du Mérite, tandis que MM. Le Caill et Faivre reçurent le Mérite maritime.
