Hiro’a n°222 : 10 QUESTIONS À…
YANN PAA, AUTEUR POUR LE CONSERVATOIRE ARTISTIQUE DE POLYNÉSIE FRANÇAISE (CAPF) – TE FARE ‘UPA RAU
Propos recueillis par Lucie Rabréaud
« Adapter le rāhiri à la société d’aujourd’hui »
Le prochain gala du Conservatoire artistique va mettre en avant le rāhiri et le thème du Pehe Tumu, les racines du monde de la musique, l’apprentissage des fondamentaux. Yann Paa, l’auteur, interroge sur le lien entre ces rythmes du patrimoine et le rāhiri, une cérémonie ancienne que l’on ne voyait jusqu’à présent qu’au Heiva i Tahiti. Cette cérémonie traditionnelle sera désormais organisée plus souvent, notamment pour l’accueil de délégations au Conservatoire.

Le thème du gala est pehe tumu, est-ce un retour aux bases ?
« C’est un retour aux fondations, aux gestes premiers, aux rythmes essentiels, à la compréhension des valeurs qui structurent l’art polynésien. Car avant de créer, il faut apprendre. Avant d’innover, il faut comprendre. Avant de transmettre, il faut maîtriser. Ainsi, à l’image du rāhiri qui ouvrait autrefois l’espace cérémoniel, ce travail sur les bases devient aujourd’hui notre manière de consacrer ce temps d’apprentissage. Un moment où l’on pose les fondations, où l’on prépare chacun à entrer dans la continuité culturelle. »
Justement qu’est-ce que le rāhiri ?
« Le rāhiri tel qu’on le connaît aujourd’hui, c’est une cérémonie d’ouverture des festivités qui a lieu chaque année au Heiva i Tahiti. Les chefs de troupe et les membres du jury se présentent tous avec une feuille de bananier. L’objectif est d’ouvrir les festivités dans la paix, sachant que c’est un concours. Les chefs de troupe s’engagent à respecter le règlement, l’organisation et la délibération du jury. C’est lorsque j’ai commencé à participer au Heiva que j’ai pris part au rāhiri. Je ne sais pas si tout le monde connaît le sens réel de cette cérémonie, mais, pour le jury, c’est important de l’organiser ; elle a beaucoup de sens pour eux. Peut-être moins pour le public qui n’y voit probablement qu’un aspect folklorique. »
Est-ce une cérémonie ancienne ?
« Depuis l’année dernière, Fabien Dinard m’a demandé d’instaurer un protocole traditionnel pour le Conservatoire. Et j’étais curieux de savoir si le rāhiri existait à l’époque ancienne, car je n’en retrouvais aucune trace. Jusqu’à ce que je découvre le manuscrit Orsmond Papers (John M. Orsmond, 1784-1856), disponible dans la bibliothèque en ligne Ana’ite, qui contient un chapitre entier sur le rāhiri. À l’époque, il existait plusieurs cérémonies de rāhiri, en fonction de ce qui se déroulait ensuite. »
Comment cela se passait-il ?
« C’était, comme aujourd’hui, une cérémonie qui avait lieu pour ouvrir les festivités. Les ‘arioi procédaient au rāhiri avant chacune d’elles. On utilisait un bouquet de nī‘au blanc – appelé rāhiri –, et non une feuille de bananier. Il y avait des règles : seuls les romatāne pouvaient assurer le protocole de cette cérémonie. Parfois, entre ‘arioi, ils nommaient celui qui allait faire office de romatāne. »
Il s’agit donc de proposer un rāhiri adapté aux cérémonies du Conservatoire ?
« J’ai effectivement proposé de reprendre le rāhiri en l’adaptant à notre société d’aujourd’hui. Il faut tout repenser, mais en restant fidèle aux traditions liées au rāhiri. L’idée est de mettre en place un protocole d’accueil au Conservatoire, pour le gala d’abord, puis pour des réceptions, l’accueil des écoles étrangères, de délégations ou de personnalités. Les Hawaïens respectent déjà un protocole lors de ce genre de rencontres, mais nous nous contentions d’un chant d’accueil. Le directeur voulait un protocole plus officiel. Hiriata Millaud nous a aussi conseillés. »
Depuis quand cette cérémonie a-t-elle pris place au Heiva i Tahiti ?
« Il me semble que c’est Coco Hotahota qui a fait cette proposition, expliquant que la feuille de bananier symbolisait la paix. À l’époque, lorsque les missionnaires sont arrivés en Polynésie, la reine Purea les avait accueillis avec une feuille de bananier. On a gardé ce symbole. Je ne pense pas qu’on va reprendre le bouquet de nī‘au blanc ; c’est un produit rare et donc coûteux. Cela montre que le rāhiri était important car on utilisait des produits précieux. »
Est-ce important pour la culture du pays de remettre le rāhiri en lumière et de le voir plus souvent ?
« Bien sûr ! C’est intéressant et on nous encourage maintenant à rédiger un rapport à partir de nos recherches qui pourrait être remis au ministre de la Culture. Aujourd’hui, on fait toujours la cérémonie du kava, alors que ça pourrait être bien plus que ça. D’ailleurs, je n’ai encore trouvé aucune trace de cette cérémonie dans mes recherches. Finalement, peut-être a-t-on repris une tradition qui venait d’autres îles du Pacifique. »
Comment va s’organiser le rāhiri pour le gala du Conservatoire ?
« Il va demander toute une organisation. Nous voulons que tous les élèves soient sur scène pour participer. Il va donc y avoir beaucoup de monde. Il y aura des pahu. À l’époque, le romatāne déclamait un discours. J’ai repris ce texte ancien pour l’adapter au Conservatoire. Le soir du gala, il célèbrera l’enfant et sera chanté. Puis la fête pourra commencer. »
Durant vos recherches, avez-vous eu des surprises ?
« Certaines choses m’ont fait rire. Quand les ‘arioi allaient dans les îles, ils n’emmenaient pas de prêtre avec eux et c’est pour cette raison qu’ils devaient nommer une personne chargée d’assurer le rôle de romatāne parmi eux. C’était par discrétion, ils voulaient rester libres et ne pas être surveillés par un prêtre qui aurait pu ne pas apprécier leurs activités… Cela m’a fait sourire. Certaines parties en tahitien étaient difficiles à comprendre. Ils n’utilisaient pas la graphie d’aujourd’hui et il fallait éviter les contresens. Certains mots pouvaient prêter à confusion. »
Ces recherches pour le gala ont dû être passionnantes !
« Ah oui, cela m’a passionné. C’est beaucoup de travail aussi. Lorsqu’il faut écrire une cérémonie adaptée à aujourd’hui, on sent le poids de l’histoire sur ses épaules… Il ne faut pas écrire n’importe quoi. »
——————————-
Pratique
Pehe Tumu et rāhiri – Gala des arts traditionnels du Conservatoire Artistique
Samedi 13 juin à 17h30, place To’atā
Billets disponibles au guichet de Te Fare Tauhiti Nui ou en ligne sur
www.maisondelaculture.pf
Tribune centrale : 1 500 Fcfp ou 2 000 Fcfp,
Tribunes latérales 1 000 Fcfp ou 1 500 Fcfp
Renseignements : 40 50 14 14 – [email protected]
