Hiro’a n°221 : UN VISAGE, DES SAVOIRS

CENTRE DES MÉTIERS D’ART (CMA) – TE FARE ANOIHI

Rencontre avec Hivinau Rativeau. Texte : Isabelle Lesourd – Photos : Isabelle Lesourd et Hivinau Rativeau

Hivinau Rativeau, diplômée du DN MADE : du dessin à la gravure

À 22 ans, Hivinau Rativeau termine son master en Illustration et édition en Belgique. Spécialisée en gravure, elle effectue actuellement un stage de quelques semaines au Centre des métiers d’art de Papeete. L’occasion de la rencontrer pour évoquer son parcours, ses projets et sa démarche artistique.

« Je ne me considère pas comme une artiste. Je suis une technicienne ! » En quelques mots, Hivinau Rativeau pose les bases de son identité et de sa démarche. Elle revendique un ancrage dans les arts appliqués, où le savoir-faire, la maîtrise des techniques et le rapport aux matériaux priment. Cette vision a guidé l’ensemble de son parcours, de ses choix d’études à sa spécialisation en gravure. Retour en arrière.

Du dessin aux arts appliqués

Au départ, Hivinau est sensibilisée au dessin par son père, instituteur à l’époque, qui peignait des tableaux en amateur. « J’ai toujours aimé dessiner et, à la fin du collège, je me suis dit que je voulais dessiner toute ma vie ! » Tout naturellement, la collégienne choisit la voie des arts appliqués avec un bac STD2A (Sciences et technologies du design et des arts appliqués) au lycée Raapoto. Pendant ces années de lycée, elle y découvre des matières telles que le design, les arts textiles ou encore l’architecture d’intérieur… autant de connaissances qui lui permettent d’apporter de la profondeur et une autre dimension à ses dessins.

Une fascination pour les lettres

À la sortie du bac, Hivinau décide de poursuivre ses études avec un Diplôme national des métiers d’art et du design (DN MADE), mais la filière n’existe pas encore au Centre des métiers d’art de Papeete. La jeune Polynésienne quitte alors la Polynésie pour Lille, une rupture marquante mais décisive. « Au départ, c’était difficile de quitter mon pays, mais aujourd’hui, cinq ans plus tard, je ne regrette rien. J’ai beaucoup appris et j’adore Lille ; les habitants du Nord de la France sont très chaleureux… » Elle opte pour une spécialisation en typographie, où elle développe une fascination pour les lettres, leur forme et leur puissance visuelle. « C’est un monde très riche. J’ai toujours été fascinée par la forme des lettres. »

Découverte de la gravure

Son choix de master la mène en Belgique, reconnue comme un pays majeur de l’édition et de l’illustration, notamment dans le domaine de la bande dessinée. L’étudiante intègre un master en Illustration et édition avec une spécialisation en gravure et médiation culturelle. C’est là qu’elle affine son langage artistique, entre texte et image, et qu’elle explore plus intensément les techniques d’impression.

La gravure devient centrale dans sa pratique. « Je travaille sur des plaques de zinc ou de cuivre et j’utilise différentes techniques, comme la gravure à l’eau-forte, qui consiste à dessiner sur une plaque avec une pointe, puis à utiliser de l’acide pour creuser les traits. On applique ensuite l’encre. La profondeur des creux définit les teintes et les nuances, avec des effets parfois proches du dessin au crayon. Il existe de nombreuses autres techniques de gravure. »

Retour aux sources

En fin de parcours, avant la validation de son master, Hivinau effectue actuellement un stage au Centre des métiers d’art. Un retour aux sources à la fois symbolique et professionnel, en lien avec son mémoire portant sur l’acculturation par la religion. « Je m’interroge sur la manière dont les pratiques culturelles et religieuses, très proches ici, façonnent les identités artistiques et artisanales. » Ayant grandi dans un environnement marqué par une église pentecôtiste, elle observe avec intérêt la place du religieux dans les expressions artistiques locales, notamment en sculpture et dans la transmission des savoir-faire.

Elle participe activement aux ateliers de l’école et en anime également. L’étudiante souligne l’importance de la transversalité entre les disciplines : bois, sculpture, impression, design. « J’explique aux élèves en sculpture, par exemple, qu’une pièce de bois peut devenir un outil pour graver. C’est intéressant de découvrir que l’on peut faire de l’impression avec les matériaux qui nous entourent, comme le bois mais aussi la pierre. J’ai également animé un atelier de reliure et je travaille actuellement sur un logo pour un futur projet du Centre. »

L’art, l’argent et la transmission

Hivinau porte un regard critique sur le monde artistique, qu’elle juge parfois trop dépendant des logiques économiques. « L’art devrait être accessible à tous et moins fermé. » Elle refuse l’idée d’un art guidé par la rentabilité. Ses créations ne sont pas pensées pour être vendues, mais pour être partagées, diffusées, parfois même offertes ou abandonnées dans l’espace public, comme elle a pu le faire avec son « faux » journal distribué dans les rues d’une commune.

Pour cette raison, Hivinau souhaite poursuivre ses études avec un doctorat en médiation culturelle afin de rendre la culture plus accessible et, à terme, devenir enseignante, « pour transmettre et apprendre des autres ».

Un journal « gratuit » comme projet d’études

En master 1, Hivinau a réalisé un journal illustré, imprimé artisanalement en gravure et en sérigraphie. Présenté comme un faux journal communal, il aborde des thématiques fortes telles que la manipulation de l’information, les mécanismes d’accusation collective, le capitalisme ou encore la condition des femmes – des sujets récurrents dans son travail.

Distribué gratuitement dans la rue, ce projet reflète sa vision de l’art : un outil de réflexion, accessible, et non un objet de marché. « C’est un faux journal gratuit de commune, comme il en existe beaucoup en Belgique. En partant d’un fait divers, un meurtre, l’article provoque une sorte de chasse aux sorcières. Quatre témoignages accusent différentes personnes. Je me suis dit que les personnes habituées à ce format de journal pourraient peut-être y croire ! »

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