Hiro’a n°219 – LE SAVIEZ-VOUS ?
TE FARE IAMANAHA – MUSÉE DE TAHITI ET DES ÎLES (MTI)
Texte de Georgia Domingo, assistante de conservation au Musée de Tahiti et des Îles.

Te Fare Iamanaha : le sens d’un nom retrouvé
En retrouvant son nom tahitien, le Musée de Tahiti et des Îles ne s’est pas contenté d’un geste symbolique. Avec Te Fare Iamanaha, il s’inscrit dans une mémoire ancienne, profondément ancrée dans la société polynésienne. Un choix qui éclaire autrement sa mission : préserver, transmettre et faire vivre le patrimoine.
Le 4 mars 2023, le Musée de Tahiti et des Îles rouvrait ses portes après plusieurs années de transformation. Un bâtiment modernisé, conforme aux normes muséales internationales, capable désormais d’accueillir des objets provenant de musées étrangers. Mais au-delà de cette nouvelle enveloppe, un autre changement s’est opéré, plus discret et pourtant fondamental : le musée a retrouvé son nom en tahitien, Te Fare Iamanaha. Et derrière ces mots se déploie tout un héritage, une conception ancienne du sacré, du savoir et de la responsabilité collective.

Une maison bien plus qu’un bâtiment
Dans la société tahitienne ancienne, le terme fare ne désignait pas seulement une construction matérielle. Il évoquait un espace investi d’une dimension sociale, politique et religieuse. Un lieu où se jouaient des équilibres essentiels.
Parmi ces édifices, le Fare Iamanaha occupait une place à part. Les sources et dictionnaires ne lui donnent pas une définition unique et figée : sa signification varie, révélant la richesse symbolique de cette maison sacrée. Une pluralité d’interprétations qui dit la complexité de l’institution qu’elle désignait.

Le Fare Iamanaha était un édifice hautement sacré, construit en une seule journée. Entièrement fermé, doté d’une seule porte, il obéissait à des règles strictes. William Ellis [1] rapporte que, durant sa construction, chacun devait s’abstenir de nourriture et qu’aucune pirogue ne devait être mise à l’eau. Le temps du chantier était un temps suspendu, consacré.
Sa fonction ? Teuira Henry [2] précise que l’on y conservait « les trésors et les images du marae ». Le grand dieu ΄Oro y était représenté par un to΄o, reposant sur un lit de plumes. Les vêtements des prêtres, les tissus sacrés, les tambours et d’autres objets rituels y trouvaient place. Le Fare Iamanaha était ainsi la demeure des dieux et des esprits, un sanctuaire au cœur du dispositif religieux.
Une construction rituelle et collective
Ériger un Fare Iamanaha ne relevait pas d’un simple savoir-faire technique. La construction était dirigée par des spécialistes appelés tahu΄a fare, détenteurs d’une science ihi. Ils encadraient chaque étape, de la coupe du premier arbre à la consécration finale.
Douglas Oliver [3] rappelle que des rites accompagnaient la construction et la consécration des dépendances du marae, notamment les « maisons des trésors ». Prières, offrandes, chants et danses rythmaient les préparatifs. L’implantation du pilier central, souvent à proximité des marae royaux, pouvait même nécessiter une offrande humaine. Teuira Henry rapporte qu’un homme était enterré sous le poteau central afin d’assurer la stabilité de la construction.
Les matériaux eux-mêmes étaient investis d’une essence divine. Bois, fibres végétales, pandanus : rien n’était prélevé sans précaution. Les arbres n’étaient pas coupés sans avertir les dieux. Le capitaine James Cook [4] note que les arbres et même les pierres étaient considérés comme dotés d’une âme, rejoignant la divinité qui leur était destinée au moment de leur mort.
Le choix de l’emplacement faisait aussi l’objet d’une attention particulière. Situé près du marae, le terrain devait être purifié par les prêtres, aspergé d’eau de mer pour être rendu propre au sacré.
Une fois construit, le Fare Iamanaha était confié à des gardiens, les opu-nui. Choisis parmi le peuple par les prêtres, ces hommes entretenaient les lieux, chassaient rats et insectes, confectionnaient le ΄apa΄a sacré — tissu épais parfumé servant de couverture aux dieux — et habitaient eux-mêmes le fare. La préservation du sacré était une tâche continue.
Un nom porteur de vision
À la lumière de cette histoire, le choix du nom Te Fare Iamanaha pour le Musée de Tahiti et des Îles prend une résonance particulière.
Le musée, comme son ancêtre symbolique, est un lieu de conservation. Il abrite des objets porteurs d’histoire, d’identité et de mémoire. Il protège des trésors, non plus seulement religieux, mais culturels et patrimoniaux. Il veille sur des œuvres qui disent la relation des Polynésiens à leur terre, à leurs ancêtres, à leurs dieux.
En retrouvant son nom tahitien, l’institution affirme qu’elle ne se limite pas à répondre à des normes muséales contemporaines, aussi nécessaires soient-elles. Elle s’inscrit dans une continuité. Elle reconnaît que conserver n’est pas une action neutre : c’est un engagement.
Te Fare Iamanaha insuffle ainsi un nouveau mana au musée. Le bâtiment rénové permet d’accueillir des objets venus d’ailleurs ; le nom, lui, ancre l’institution ici, dans une histoire longue. Il rappelle que le patrimoine polynésien n’est pas un simple ensemble de pièces exposées, mais un héritage vivant.
Préserver, transmettre, faire vivre
Dans la société ancienne, le Fare Iamanaha était la maison des dieux. Aujourd’hui, le musée devient maison du patrimoine. Le parallèle ne relève pas d’une assimilation simpliste, mais d’une filiation symbolique.
Préserver, c’est protéger ce qui a été confié. Transmettre, c’est rendre accessible sans trahir. Faire vivre, c’est permettre aux générations actuelles et futures de se reconnaître dans ces objets et ces récits.
En adoptant le nom Te Fare Iamanaha, le Musée de Tahiti et des Îles affirme cette ambition. Il ne se contente pas d’exposer ; il assume un rôle de gardien, à l’image des opu-nui. Il devient un espace où l’histoire polynésienne se conserve, mais aussi se partage.
Un nom n’est jamais neutre. Celui-ci porte en lui la mémoire d’une maison sacrée, construite dans le respect des dieux et des rites. En le faisant sien, le musée rappelle que le patrimoine n’est pas un vestige figé : il est une responsabilité collective. Te Fare Iamanaha, c’est la promesse d’un lieu qui veille, qui transmet et qui relie.
[1] Ellis, W. (1972). À la recherche de la Polynésie d’autrefois, Société des Océanistes, n°25, Paris, Musée de l’Homme.
[2] Henry, T. (1962). Tahiti aux temps anciens, Société des Océanistes, n°1, Paris, Musée de l’Homme.
[3] Oliver, D. L. (1974). Ancient Tahitian Society, The University Press of Hawaii.
[4] Anderson in Cook J. (1785), Troisième voyage de Cook de 1776 à 1780 (vol. 2).
