Hiro’a n°219 – LE SAVIEZ-VOUS ?

Service du patrimoine archivistique et audiovisuel (SPAA) – Te Piha faufa΄a tupuna

Source La Dépêche de Tahiti 1966, reproduction de l’article du Père Hervé Audran paru dans le Bulletin de la Société des Études Océaniennes (1917) – Film d’Angelo Oliver – « Napuka – impressions pour mémoire », janvier 1990 – ICA _ Texte : Alexandra Sigaudo-Fourny  – Photos : extrait du film « Napuka – impressions pour mémoire », janvier 1990 – ICA

Nāpuka, face au temps

Connaissez-vous Nāpuka, à l’extrémité nord des Tuāmotu ?  Nāpuka n’est pas seulement un point isolé sur la carte, c’est une terre où les rites ancestraux, une solidarité communautaire sans faille et une résilience extraordinaire ont forgé un mode de vie unique, résistant longtemps aux influences extérieures.  

L’histoire de Nāpuka avec le monde occidental débute sur une rencontre musclée. Lorsqu’en 1765, l’équipage du commodore John Byron tente une approche, il est accueilli par des hommes armés de lances et de massues. Le message semble clair : les étrangers ne sont pas les bienvenus. Dans son journal, le navigateur britannique décrit même une scène de mimes où les « sauvages » simulent une mort brutale pour signifier le sort réservé aux envahisseurs. Cette hostilité vis-à-vis des étrangers valut à Nāpuka mais aussi à l’atoll de Tepoto Nord (qui traitait les visiteurs de la même manière) le nom d’Îles de la Désolation ou Îles du Désappointement.

Autrefois nommée Tepukamaruia (ou Te Puka Maruia), l’atoll tirerait ses racines, selon certaines traditions ancestrales, d’une colonisation venue des Îles Marquises, sous l’autorité de Maruia, fille d’une reine marquisienne.  En 1878, c’est au tour des missionnaires de s’y installer, découvrant, entre autres, un culte dédié à la chevelure des ancêtres.  L’arrivée de l’Église impose quelques nouvelles règles : les enfants sont baptisés et apprennent à lire et à compter, les couples sont mariés religieusement et un village (trois routes et quelques cases), baptisé « Sacrés cœurs de Jésus Christ et de Marie » sort de terre. Pourtant, sous le vernis chrétien, les traditions pakumotu perdurent.

Rites autour de la tortue

La vie à Nāpuka est en effet rythmée par des cycles immuables. Cela commence par l’observation des astres. Fin mai, les initiés surveillent l’apparition des Pléiades, signe du retour des tortues pour l’accouplement puis la ponte. Animal sacré associé aux ancêtres, la tortue fait l’objet de rituels précis sur les marae de l’atoll. À Nāpuka, les marae connus sont O Tanariki, à Tematatoa ; O Ragihoa, au village même, et un troisième sur l’îlot Tepoto, connu sous le nom de Havana. Les jours de grande fête religieuse et principalement à l’époque du sacrifice ou de l’offrande des premières tortues capturées de l’année, on se réunit sur le marae, les anciens formant en quelque sorte la classe « sacerdotale » avec leurs lances en bois de cocotier.  Comme le raconte le Père Hervé Audran dans le Bulletin de la Société des Études océanienne de 1917, les amulettes (Tokiofa) faites de deux bâtonnets décorés et ornés de tresses en feuille de cocotier, sont posées sur la victime puis ramenées à leur place tandis que les chants, les gestes et les prières rythmés accompagnent ces préliminaires. Ensuite, l’exécuteur désigné, assisté du « pāragi », homme chargé de la partie rituelle ou liturgique de la cérémonie, tranche la gorge de la tortue, puis le tout est déposé dans un four de terre traditionnel où la viande cuit pendant de longues heures, accompagnée en continu de chants et de prières. Une fois la cuisson terminée, on apporte à nouveau les tokiofa, puis le partage commence. Sur des feuilles de « gatae » (Pisonia grandis) choisies et préparées pour la circonstance, chacun reçoit sa part, à l’exclusion cependant des femmes tenues à l’écart de ces fêtes et qui n’ont point le droit de manger de la tortue.

La force de la communauté

Sur un atoll où les ressources dépendent de la météo, la solidarité n’est pas un vain mot ; c’est une condition de survie. À Nāpuka, on consomme principalement les produits de la mer et la pêche se pratique de manière communautaire, à l’instar de la technique de l’encerclement pour attraper un banc de perroquets monté sur le récif à marée haute. La manœuvre d’encerclement avec des paniers et des filets permet une pêche abondante. Et c’est dans le même esprit collectif que les jeunes hommes vont pêcher le napoléon au harpon. Si le poisson est une prise de choix, sa chair cuite au four traditionnel est réservée exclusivement aux anciens. Une croyance veut que si un jeune en consomme, il devienne paresseux et reste « dans son trou à ne rien faire » comme le napoléon. Le tressage aussi se fait ensemble pour la préparation d’une fête communautaire. Pour les femmes, les activités sont routinières et tournent autour du ramassage des bénitiers sur le récif, mais uniquement lorsqu’elles n’ont pas leurs règles. Le bénitier est la principale ressource alimentaire quand la météo ne permet pas de pêcher en mer. Consommé cru ou cuit, il est aussi séché et permet aux habitants de tenir durant les temps de disette.

Le tournant du XXe siècle : l’ère du coprah

En 1880, Nāpuka devient français, sans que cela ne perturbe véritablement le quotidien des 300 habitants de l’île, car jusqu’au début du XXe siècle, les contacts avec l’extérieur sont finalement épisodiques et concernent principalement les religieux. Certes, il y a bien un peu de troc avec les rares navires de passage, Nāpuka se situant sur la route maritime qui mène de Tahiti aux Marquises. On y échange du poisson et de la noix de coco contre des morceaux de métal.

Mais c’est un événement naturel qui va réellement sortir Nāpuka de son isolement. Entre 1903 et 1905, plusieurs cyclones d’une rare violence frappent et ravagent l’atoll. Sous l’impulsion de l’État français et des missionnaires, les habitants plantent en masse des cocotiers. Dès 1925, les cocotiers sont à maturité et la production de coprah s’intensifie, créant une dépendance économique vis-à-vis des goélettes qui assurent désormais le lien régulièrement avec le reste du monde.

Si le mode de vie a inévitablement changé, l’âme de Nāpuka reste imprégnée de cette « indolence » apparente qui n’est, en réalité, qu’une forme de sagesse : une vie simple, tournée vers la satisfaction des besoins quotidiens et le respect des valeurs ancestrales.

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