Hiro’a n°218 – LE SAVIEZ-VOUS ?

CONSERVATOIRE ARTISTIQUE DE POLYNÉSIE FRANÇAISE (CAPF) – TE FARE ΄UPA RAU

Rencontre avec Vahine Ahu΄ura Rurua, enseignante en culture et civilisation polynésienne, et Frédéric Cibard, chargé de communication au CAPF. Texte : Lucie Ceccarelli – Photos : CAPF

La culture polynésienne comme socle de la création

Au Conservatoire artistique de la Polynésie française, la formation des danseurs et musiciens ne repose pas uniquement sur la technique. Depuis plusieurs années, un cours de culture et civilisation polynésienne vient nourrir la réflexion, la créativité et l’ancrage culturel des élèves. Aujourd’hui assuré par Vahine Ahu΄ura Rurua, docteure et chercheuse en archéologie polynésienne, cet enseignement obligatoire s’impose comme un pilier du cursus en danse traditionnelle, mais il est également ouvert à tous les élèves désireux d’en savoir plus sur l’histoire et la culture du fenua.

Le cours de culture et civilisation polynésienne (CCP) est une unité de valeur (UV) incontournable dans le parcours diplômant de haut niveau du Conservatoire artistique de la Polynésie française (CAPF). « C’est le seul cours obligatoire pour tous les élèves dans le cadre de l’obtention du diplôme d’études traditionnelles, qu’ils préparent sur trois ans », rappelle Frédéric Cibard, chargé de communication de l’établissement.

« Par exemple, pour les danseurs visant la médaille d’or, il faut valider la dominante — la danse — avec une moyenne de 17 sur 20, ainsi que quatre UV, dont le cours de CCP qui est évalué en contrôle continu. » Si l’exigence artistique reste centrale, la culture générale constitue la constante du cursus, celle qui permet d’ancrer la pratique dans une compréhension fine des références culturelles.

Une enseignante issue de la recherche

Depuis près de deux ans, ce cours est animé par Vahine Ahu΄ura Rurua. Âgée de 35 ans, chercheuse en archéologie polynésienne, elle intervient au CAPF comme prestataire. « C’est ma première expérience d’enseignement », confie-t-elle. Arrivée juste après le départ de John Mairai, elle s’inscrit dans une longue lignée d’intervenants reconnus. « Il y a également eu Manouche Lehartel et d’autres enseignants qui, tous, maîtrisaient la matière, mais chacun dans leur domaine, avec des approches différentes », souligne Frédéric Cibard.

Avec Vahine, le cours prend une coloration universitaire assumée. « Les élèves ont une approche de très haut niveau, avec une grande précision. On apprécie beaucoup l’exigence qu’elle met à leur donner une discipline de l’apprentissage afin qu’ils acquièrent une solidité d’analyse et de compréhension », ajoute-t-il.

Une progression pensée sur trois ans

Le cours accompagne les élèves tout au long de leur cursus en danse traditionnelle. « Les élèves passent trois ans avec moi pour pouvoir, in fine, valider leur diplôme de danse », explique Vahine. Les cours ont lieu le lundi en fin d’après-midi pour les adultes, et le mercredi après-midi pour les adolescents.

Le contenu est structuré de manière évolutive. « En première année, on voit le peuplement de toute l’Océanie. En deuxième année, on travaille sur ce que l’on connaît des archipels constituant l’actuelle  Polynésie française aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Et la dernière année est consacrée aux personnages mythiques et historiques, avec notamment les icônes de la culture populaire locale. » Une approche qui permet de replacer dès le début la culture polynésienne dans un espace plus large. « On ne nous apprend pas assez ce qu’est l’Océanie, alors que ce sont les cultures qui se rapprochent le plus des nôtres », insiste-t-elle.

Donner des outils, pas des vérités figées

L’objectif du cours n’est pas de livrer un savoir clos. « Je ne veux pas leur donner des savoirs clés en main. Il n’y a pas de vérité vraie, il y a des récits et des points de vue selon les époques. » Connaissance des sources, esprit critique et diversité des regards sont au cœur de sa démarche.

« Je transmets aux élèves les grandes références de la littérature, des outils disponibles sur Internet, de l’iconographie…, afin de les inspirer dans la constitution de leurs thèmes, leurs danses et leurs costumes. » L’idée est de leur permettre de construire leurs créations en connaissance de cause. « Pour danser l’histoire d’un marae par exemple, c’est toujours mieux de savoir ce que c’est, de quels éléments il est composé, depuis quand il existe, qui l’utilisait, etc. »

Une culture au service de la scène

Cette base culturelle se révèle essentielle lors de la préparation des différents événements du CAPF, mais aussi lorsque les élèves se présentent aux examens de fin de cursus. « Ils doivent fournir un mémoire qui explique leur création, et c’est là que le cours de CCP les aide à être au niveau », confirme Frédéric Cibard.

Le cours s’enrichit également de sorties pédagogiques. « Nous avons organisé deux visites de marae avec des intervenants extérieurs sur les sites de Marae-Ta’ata à Paea et Tupuhaea à Hamuta, nous prévoyons également des visites thématiques au Te Fare Iamanaha-Musée de Tahiti et ses îles, raconte Vahine. Ces moments sont l’occasion de transmettre une éthique. « L’idée, c’est de montrer aux élèves que le cours de CCP leur donne une base solide mais qu’il est toutefois nécessaire de s’appuyer sur des personnes ressources et cela tout au long de leur parcours artistiques au-dela même de leur formation au CAPF. »

Un cours ouvert et en pleine évolution

S’il est obligatoire pour les élèves en cursus, le cours est également accessible aux personnes extérieures. « Tous ceux qui veulent venir sont les bienvenus, sans obligation d’examen », précise Frédéric Cibard. Les inscriptions ont lieu à la rentrée, mais il est également possible de rejoindre la classe en cours d’année.

Pour le Conservatoire, l’enjeu est clair : « Notre mission, c’est de donner à nos élèves les moyens de relever les défis qui les attendent à l’issue de leur diplôme, qu’ils aient les pieds dans le terreau culturel et qu’ils sachent ensuite s’orienter et orienter les autres », conclut Frédéric. D’où l’importance de cet enseignement qui, au fil du temps, prend une place de plus en plus centrale dans la formation artistique polynésienne.

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