Hiro’a n°218 – LA CULTURE BOUGE
MAISON DE LA CULTURE (TFTN) – TE FARE TAUHITI NUI

Rencontre avec Tamatoa Teriierooiterai, Ken Hardie, Alexander Lee, Guillaume Machenaud et Taunatere Terooatea, artistes. Texte : Lucie Rabréaud – Photos : ©DR et ©Cité internationale des arts/Maurine Tric/ADAGP, Paris 2025
« Mārēria e ΄ōrama » ou « Entre matières et vision » : une exposition éclectique
Les cinq artistes en résidence à la Cité internationale des arts de Paris en fin d’année dernière sont revenus chargés. Chargés de leurs œuvres produites sur place mais aussi chargés d’idées et d’inspiration pour la suite de leur carrière. Tous parlent d’une expérience unique et irremplaçable.
Tamatoa Teriierooiterai, Ken Hardie, Alexander Lee, Guillaume Machenaud et Taunatere Terooatea ont été les heureux élus du programme Firi Anoihi de 2025. Ils ont passé trois mois à la Cité internationale des arts de Paris, du 3 septembre au 27 novembre, se consacrant chacun à leur œuvre. Ils n’avaient aucune obligation de produire même s’ils ont dû présenter au Pays un projet artistique bien ficelé et précis pour candidater à cette résidence. Trois mois à visiter des expositions, des salons, à rencontrer des artistes, à travailler sur la matière, à réfléchir, à pousser leur créativité… Et les derniers jours, ils ont tous présenté le fruit de cette réflexion : une exposition intitulée « Mārēria e ΄ōrama » ou « Entre matières et vision » en français, proposée à la Délégation polynésienne à Paris et qui sera de nouveau montée à la salle Muriāvai de la Maison de la culture en février, avec quelques évolutions car leurs œuvres continuent à vivre.

Tamatoa Teriierooiterai : la mode en héritage
Tamatoa Teriierooiterai, styliste, montrera des pièces de mode inspirées de la Polynésie, de la France hexagonale et des expositions qu’il est allé voir. « Les robes purotu m’ont toujours impressionné, par leur longueur, le mélange de dentelle et de tissus. C’est une ode à la mode polynésienne qui s’est créée avec l’histoire du Pays. Ça rejoint un peu les codes de la mode française d’antan. Elles sont un mélange de mes souvenirs de visites d’exposition et de mes inspirations polynésiennes. » Pendant cette résidence, il dit s’être nourri d’autres domaines artistiques, de ce foisonnement de la Cité et d’avoir aussi affiné son propre univers. « Cette exposition vient finaliser notre résidence. »
Ken Hardie : le bois en partage
Ken Hardie, lui, a passé un mois sur les routes du Sud de la France, à la rencontre de tourneurs sur bois professionnels. Son projet artistique était de fabriquer des pièces en collaboration avec d’autres artistes. « C’était un peu comme le compagnonnage, je suis allé chez eux, j’ai observé comment ils travaillaient, partagé leur atelier, leur village… C’était très intéressant. » L’idée était de fabriquer avec ces six tourneurs sur bois deux pièces à quatre mains. Ken Hardie reprenait la pièce préparée par l’artiste français, qui devait terminer la pièce commencée par Ken Hardie. Douze œuvres en tout. « Tous ces échanges, ce travail sur des formats sur lesquels je n’ai pas l’habitude de travailler, m’ont obligé à sortir de mon style, forcer la créativité ; l’environnement de chacun était très inspirant et formateur. » Il a ensuite passé un mois dans son ancienne école de tournage, Escoulen à Aiguines, pour ensuite remonter à Paris. Bien sûr, son art a évolué mais comment ? Il est trop tôt pour le dire. « Des graines ont été plantées, on va laisser pousser les idées. » Ces collaborations ont représenté beaucoup de travail. « C’était aussi un gros défi logistique pour réussir à coordonner les agendas de chacun, se déplacer, le temps de trajet. » Sur les douze pièces, cinq ont été vendues, on pourra donc voir les sept restantes.
Alexander Lee : matière et intangible
Alexander Lee, artiste multidisciplinaire, qui travaille le dessin, la peinture, la sculpture, la photographie, la gravure, la vidéo, l’installation, la performance, l’écriture, les nouveaux médias et ce qu’il appelle « l’intangible », a commencé depuis 2021 une série d’œuvres autour de différents concepts liés à la matérialité. Il avait déjà participé à une résidence en 2022, ces trois mois de 2025 lui ont donc offert l’opportunité de poursuivre la réflexion entamée il y a trois ans et de mener à bien les projets. Il a profité de Paris pour développer son réseau dans le domaine de l’art contemporain, voir le plus d’expositions possible, « sentir la “vibe” des pratiques créatives actuelles », utiliser le confessionnal en bois d’une petite église de la Meuse qu’on lui avait donné et travailler dans les ateliers de gravure et de céramique de la Cité. « Cette exposition est une sorte de restitution de cette résidence. Mais pour moi, c’est aussi le processus créatif de toute une vie… N’ayant pas la place pour tout montrer, je compte faire une mini-installation avec quelques sculptures en bois de confessionnal, des céramiques et des dessins. Ces œuvres ont en commun le concept de rā΄au et notre relation matérielle au bois et plus récemment au papier. »
Guillaume Machenaud : la pierre et le vivant
Guillaume Machenaud, lui, présentera des sculptures en pierre. Des pierres qui viennent de Polynésie et qu’il avait emmenées avec lui jusqu’à Paris pour en faire des poissons. « Nous avons la chance de pouvoir les voir en vrai chez nous, mais ce n’est pas le quotidien de tout le monde. » En effet, en France hexagonale, impossible de voir des aiguillettes, des poissons papillons ou encore des taurillons à longue nageoire… Alors Guillaume Machenaud les a fabriqués. Il voulait aussi faire un parallèle entre l’immuabilité de la pierre et la fragilité des animaux. En plein processus de sculpture, il a aussi profité des salons, des expositions, des rencontres avec des artistes. « C’était aussi une première porte d’entrée dans le milieu artistique français. Ça nous permet de rêver, et de confronter nos travaux avec nos homologues. » Il est revenu avec des idées nouvelles comme se lancer dans une démarche de street art en produisant des œuvres à partir de déchets…
Taunatere Terooatea : la promesse de la graine
Taunatere Terooatea, elle, travaille le bois et la peinture. Pour ses trois mois de résidence à la Cité, elle avait prévu de fabriquer des luminaires. Mais une rencontre avec un maître verrier dans une petite rue de Paris a bouleversé ses plans. « J’ai travaillé avec lui, sur la lumière et les couleurs. Cette pratique est venue nourrir un autre sujet : plus je parlais avec les Polynésiens installés en France, et plus je pensais au hotu pāinu, cette expression pour identifier quelqu’un qui est perdu (littéralement “la graine qui dérive”, ndlr). Des Polynésiens installés là-bas… et, quand ils rentrent, ils ne sont plus considérés comme de vrais Polynésiens : leurs manières ont changé, leur façon de s’habiller a changé… “La graine” est devenue le sujet de toute cette résidence. Mais la promesse de la graine, c’est un arbre et tout ce qu’on a à accomplir. » C’est de sa vie que Taunatere Terooatea tire son œuvre. Elle avoue d’ailleurs être en plein brainstorming après ses trois mois de résidence : « Je décante ! », s’amuse-t-elle. Toujours chez ses parents, elle connaît sa chance et cherche un moyen de prendre son autonomie tout en laissant l’art au cœur de sa vie.
Pratique
Exposition « Mārēria e ΄ōrama » ou « Entre matières et vision »
Du 16 au 21 février
Salle Muriāvai de la Maison de la culture
