Hiro’a n°218 – DOSSIER

SERVICE DE L’ARTISANAT TRADITIONNEL (ART) – TE PŪ ΄OHIPA RIMA΄Ī

Rencontre avec Marielle Gausserand, chargée de développement au Service de l’artisanat traditionnel, Mamoe Maro, artisane, et Guillaume Iotefa, artisan expert et formateur – Texte : Lucie Ceccarelli – Photos : ART

Des formations au service des artisans du fenua

Depuis 2022, le Service de l’artisanat traditionnel a profondément repensé son offre de formations à destination des artisans du fenua. Formations générales pour mieux gérer et vendre, formations techniques pour transmettre des savoir-faire rares : en 2025, le dispositif a connu une forte montée en puissance. En 2026, il se renforce encore, avec de nouveaux publics et de nouveaux partenariats.

Le Service de l’artisanat traditionnel propose deux grands types de formations, conçues comme des leviers de professionnalisation accessibles à tous les artisans, qu’ils soient déjà installés ou en devenir.

Les formations générales portent sur les compétences transversales indispensables à l’activité artisanale, comme les techniques de vente, la communication, la comptabilité-gestion, ou sont spécifiques aux dirigeants associatifs. Elles sont assurées par des organismes de formation mais aussi par des formateurs indépendants, parfois eux-mêmes artisans, afin de garantir une approche adaptée aux réalités du terrain.

Les formations techniques, quant à elles, sont dédiées à la transmission des savoir-faire. Elles font appel en priorité aux artisans experts, reconnus pour leur maîtrise et leur capacité à transmettre. Tīfaifai, raraga mātua, sculpture, fibre de coco ou travail du coquillage : ces formations, souvent organisées dans les îles, s’inscrivent dans une logique de préservation et de valorisation des techniques traditionnelles.

Gratuité et accessibilité

Ces formations s’adressent à toutes les personnes recensées au Service de l’artisanat traditionnel. Entièrement gratuites pour les participants, elles sont intégralement financées par le Service : déplacement des formateurs, hébergement, restauration, matériel et matières premières pour les formations techniques.

Les inscriptions se font principalement par l’intermédiaire des associations et des référents locaux, un maillage indispensable, notamment dans les archipels, pour garantir une organisation efficace et une bonne mobilisation des artisans.

2025 : une année de forte progression

L’année 2025 a marqué une nette montée en puissance du dispositif. « Nous avons donné 27 sessions de formations générales pour un total de 322 heures, et formé 252 artisans », précise Marielle Gausserand, chargée de développement au Service de l’artisanat traditionnel. Ces formations ont été organisées à Tahiti, pour la première fois sur les six salons subventionnés par le Service, mais aussi à Taravao et au terminal de croisière de Pape΄ete. Autre nouveauté, elles ont également été proposées dans les archipels.

Côté formations techniques, quatre sessions ont été menées en 2025 (fibre de coco à Fatu Iva, raraga mātua à Makemo, sculpture et gravure des Australes à Rurutu et sculpture sur feo à Anaa), représentant 295 heures et 69 artisans formés. « Toutes formations confondues, cela représente une augmentation de 132 % du nombre d’artisans formés par rapport à 2024. »

Certaines adaptations ont contribué à ce succès. « Sur les techniques de vente, on a séparé la formation en deux volets : un temps théorique et un temps pratique directement sur le stand du salon où était organisée la formation », explique Marielle. Une approche très appréciée, permettant aux artisans de constater immédiatement les effets sur la présentation de leur stand et sur leurs ventes.

Du côté des formations techniques, la durée a parfois été revue à la hausse. « On nous dit souvent que les formations sont trop courtes. Pour le raraga mātua, on a rallongé à trois semaines, et là, on a vraiment vu les résultats », observe-t-elle, évoquant une montée en qualité visible lors des salons (lire l’interview de Mamoe Maro).

2026 : former encore davantage

Pour 2026, le Service de l’artisanat traditionnel entend consolider cette dynamique, avec un programme ambitieux et territorialisé (voir encadré). « Cette année, on va se replonger dans la gestion des six fare artisanaux dont nous sommes responsables », annonce Marielle. Les artisans des fare de Fakarava, Rangiroa, Mahina, Huahine et Nuku Hiva (Taipivai et Taiohae) bénéficieront ainsi de formations ciblées en techniques de vente, anglais et gestion de projet, spécifiquement adaptées à la vie et à l’animation d’un fare artisanal.

Le déploiement dans les îles reste une priorité, avec notamment la mise en place de formations générales à Mo΄orea. « On s’est rendu compte que certains artisans de l’île ne venaient pas aux formations à Tahiti pour des raisons de coût. Donc cette année, on va à leur rencontre. »

Parmi les nouveautés figurent également une formation à l’export, « pour vraiment accompagner les artisans dans les démarches et obligations », ainsi qu’une initiation à des postures ergonomiques. « L’idée, c’est d’aider les artisans à adopter de meilleures postures de travail, pour éviter les douleurs et les blessures. »

Depuis quatre ans, ces formations s’imposent comme un outil structurant pour accompagner les artisans dans leur pratique, leur professionnalisation et la transmission des savoir-faire. Une dynamique appelée à se renforcer encore en 2026, au service d’un artisanat vivant, durable et tourné vers l’avenir.

Programme prévisionnel 2026

– Formations générales à Tahiti, Mo΄orea, Ua Huka, Tahuata et Rimatara (en plus des fare artisanaux, et du terminal de croisière) : techniques de vente, anglais, patente, communication, gestion de projet (nouveau volet dédié à l’événementiel), export.

– Formations techniques : sculpture sur feo (à Reao), raraga mātua (à Nuku Hiva), tīfaifai (à Tubuai et Ahe), et coquillages (à Takaroa).

Mamoe Maro, artisane : « J’ai trop de commandes maintenant ! »

Mamoe Maro, 54 ans, artisane de Makemo, a suivi l’an dernier une formation technique sur son île, puis une formation générale lors du 10e Salon des Tuamotu-Gambier. Et elle a tout de suite pu en apprécier les résultats : elle n’a jamais aussi bien vendu que lors de ce dernier salon et croûle aujourd’hui sous les commandes !

« Je suis artisane en bijouterie et tressage, avec l’utilisation de coquillages et de fibres. Cela fait très longtemps que je suis dans le métier. J’ai suivi ma première formation avec le Service de l’artisanat traditionnel en 2022, sur la fibre de coco. Elle était animée par Jean-Yves Tuihaa.

L’année dernière, j’ai voulu suivre la formation sur le raraga mātua pour approfondir mes connaissances dans cette technique de tressage, qui est très difficile. J’en faisais déjà un peu mais ce n’était pas aussi minutieux que ce qu’on a appris avec notre formatrice, Tevahine Teariki. Elle est venue à Makemo en mars pour animer cette formation pendant trois semaines.

Avec elle, on a d’abord étudié le nī΄au en détail et appris à bien le choisir selon ce qu’on souhaitait réaliser. Puis, chaque semaine, on a appris une technique de tresse différente. Toutes permettent de réaliser des paniers, des pakarere, à utiliser en pē΄ue ou comme décoration, et bien d’autres choses. La formation s’est déroulée du lundi au vendredi, de 7 h 30 à 16 heures, et même le samedi pour rattraper notre retard. Sur 25 stagiaires, on n’est que deux à avoir vraiment acquis la technique à 100 %. Moi, j’ai vraiment beaucoup progressé…

J’ai ensuite réalisé plein de paniers que j’ai été vendre au Salon des Tuamotu-Gambier, en novembre à Tahiti, avec d’autres produits diversifiés. Je participe chaque année à ce salon et, l’année dernière, j’ai également pu y suivre la formation en techniques de vente. Avant, je ne pouvais pas m’y rendre, car il fallait se déplacer au Service de l’artisanat traditionnel, mais maintenant que les formateurs viennent sur les salons, on n’est plus obligés de laisser notre stand, c’est bien plus pratique !

On a suivi un enseignement théorique pendant une matinée, afin d’apprendre comment exposer nos produits, les mettre en valeur pour attirer les clients, mais aussi en savoir plus sur les tarifs et les paiements. Puis, l’après-midi, le formateur a visité nos stands afin de voir si on savait mettre en pratique ce qu’on avait appris le matin.

J’ai tout de suite vu les résultats. J’ai très bien vendu sur ce salon, j’ai cartonné même ! J’ai beaucoup de commandes maintenant, de paniers surtout. Je n’arrive même plus à suivre, il y en a trop ! Il va falloir que je forme à mon tour d’autres personnes pour prendre la relève… »

Guillaume Iotefa, artisan expert et formateur : « Mon maître mot, c’est la transmission »

Guillaume Iotefa est un artisan touche-à-tout qui, après s’être formé pendant des années auprès de maîtres dans toute l’Océanie, a décidé de transmettre à son tour son savoir. Il a assuré certaines formations en sculpture sur pierre et gravure pour le compte du Service de l’artisanat traditionnel, mais également au Centre des métiers d’art, en attendant de pouvoir monter son atelier sur Tahiti.

« Je suis formateur depuis cinq ans. Pour le compte du Service de l’artisanat traditionnel, je me rends dans les îles des cinq archipels où j’enseigne la sculpture sur pierre, avec toujours une partie axée sur la gravure, le dessin, la peinture et la pyrogravure. Mais dans mon activité d’artisan, je travaille toutes les autres matières qui peuvent se sculpter ou se graver !

J’ai moi-même appris auprès de différents maîtres, en Nouvelle-Zélande, à Hawaii, à Rapa Nui… Mon dernier maître était un tahu΄a de Opoa, à Ra΄iātea, auprès de qui je suis resté pendant huit ans avant d’être intronisé tahu΄a à mon tour et de pouvoir le remplacer. À partir de là, c’était à moi de former les autres. C’est une promesse faite à mes maîtres, de transmettre le savoir qu’eux-mêmes m’ont transmis.

Quand on parle d’artisanat traditionnel, il ne s’agit pas de tailler la pierre avec des outils traditionnels en pierre. On peut utiliser les technologies d’aujourd’hui. Par contre, il faut qu’on transmette notre histoire, nos légendes, nos contes, nos attributs sincères et authentiques, à travers cet artisanat. Ces savoirs commencent à se perdre et c’est cela que j’essaye d’apprendre aux futurs sculpteurs et graveurs. Mon maître-mot, c’est la transmission.

Par le biais du Service de l’artisanat traditionnel, je peux former ces futurs artisans qui n’ont pas la chance de pouvoir venir apprendre sur Tahiti. Je suis missionné sur demande des associations des îles, qui émettent le besoin de former leurs membres. Cette année, je devrais normalement me rendre à Reao et à Rurutu.

L’an dernier, j’ai assuré une formation de dix jours à Anaa en avril pour enseigner la sculpture sur feo, cette forme de calcaire vitrifié qu’on trouve aux Tuamotu. Je leur ai enseigné un peu de théorie — histoire, éthique polynésienne, choix des outils, commercialisation… — avant de passer à la pratique, avec l’apprentissage des différentes techniques, l’étude des matériaux, l’utilisation des outils, etc. J’essaye de les former à travailler pour le hiro΄a, la connaissance, davantage que pour le gain financier, même si c’est aussi une étape obligatoire.

J’avais une quinzaine de stagiaires inscrits, mais au fur et à mesure de la formation, beaucoup se sont ajoutés. On aurait pu finir à trente si j’étais resté plus longtemps. Ils étaient très motivés, on a été très bien accueillis. Ils ont même tenté de me kidnapper à la fin pour que je ne rentre pas à Tahiti et que je me présente aux élections à la mairie (rires). »

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Encadré pratique

Vous avez identifié des formations qui seraient utiles dans vos îles ? Vous souhaitez vous inscrire aux formations organisées par le Service ?

Vous pouvez contacter le Service de l’artisanat traditionnel par email au [email protected] ou par téléphone au 40 54 54 00.

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