Hiro’a n°189 – DOSSIER

Maison de la Culture (TFTN) – Te Fare Tauhiti Nui

Rencontre avec Hitihiti Hiro, responsable du département activités permanentes de la Maison de la culture, Yann Teagai, directeur de la Maison de la culture, Eliane Tevahitua, vice-présidente et ministre de la Culture, et Makau Foster, intervenante en pa΄umotu, Mareva Leu, présidente de l’association Litteramā’ohi, Jennyfer Faremiro, artiste,Odile Purue et Edgar Tetahiotupa, membres du jury au concours ΄Ārere. Texte : Lucie Rabréaud – Photos : LR et TFTN

Festival linguistique et culturel Parau Ti’amā : libérer la parole

La première édition du festival linguistique et culturel Parau Ti’amā et le concours ’Ārere se tiendront du 1er au 3 septembre, dans les espaces de la Maison de la culture. Ce nouvel événement vise à impulser une nouvelle dynamique autour des langues polynésiennes. Il s’agit de les faire entendre. Peu importe si le public est locuteur ou non, il est invité à se plonger dans les sonorités des langues polynésiennes, uniques et multiples.

L’idée est venue de l’équipe précédente et celle d’aujourd’hui la reprise avec enthousiasme : l’organisation d’un festival autour des langues polynésiennes. « Tatiana Botty, ma prédécesseuse, voulait impulser une dynamique autour des langues, le reo Tahiti bien sûr mais aussi toutes les autres langues polynésiennes, explique Hitihiti Hiro, responsable du département activités permanentes de la Maison de la culture. Nous avons continué à développer la réflexion. On s’est pris au jeu ! » Le festival linguistique et culturel Parau Ti’amā et le concours ’Ārere se dérouleront sur trois jours au tout début du mois de septembre. Artistes, artisans, intellectuels, linguistes, membres d’associations culturelles, viendront présenter une animation, un atelier ou leurs savoirs et savoir-faire dans une des langues polynésiennes de leurs choix, dans un « village » installé dans les espaces de la Maison de la culture.

Parmi les participants : l’association Litteramā’ohi ou encore l’artiste Jennyfer Faremiro, John Mairai, Minos Tehiva, Steeve Reea de Tahiti Choir School, Speak Tahiti, l’association Faafaaite, Teraurii Piritua le chef du groupe de danse Ori i Tahiti, des artistes chanteurs… Tous devront parler dans une langue polynésienne. « Nous utilisons l’animation comme un prétexte pour faire parler les gens mais aussi pour faire entendre les mélodies des langues polynésiennes. Il faut commencer par écouter pour se familiariser. En même temps, l’animation est un moyen de découvrir et de partager une connaissance avec l’intervenant qui lui, maîtrise son savoir. L’idée est de parler en faisant : l’apprentissage par le geste. » Pour Makau Foster, qui fait partie des intervenants sur le village, « c’est un plaisir de parler en langue paumotu car elle se perd. Il y a tellement de langues différentes aux Tuamotu, tellement de choses à sauvegarder, tellement de richesses. On me dit si tu vas en France, à quoi ça sert de parler tahitien ? Mais non tu n’as pas compris. La langue, c’est mon identité. Qui va parler de mon pays si je ne parle plus la langue ? »

 Une soixantaine de personnes vont être présentes sur ce village où on pourra entendre du reo Tahiti, du marquisien, du pa΄umotu, du reo raivavae et la langue mangarévienne… « On s’est rendu compte que beaucoup de jeunes étaient impliqués dans leur culture. Ça nous rend fiers ! » Un défi pour les participants qui devront réussir à se faire comprendre et à échanger avec le public, qu’il soit locuteur ou non. Cours de chant ou de danse, atelier de tressage, de tapa, ou simples présentations, il y en aura pour tous les goûts. « À travers une animation, on dit et on fait. Il faudra utiliser des astuces pour réussir à se faire comprendre. C’est un challenge et tout le contraire de l’interdit. Il ne faut pas avoir peur de venir. Ce n’est pas une contrainte, c’est un accueil. »

Ou une libération, comme le nom du festival le suggère : parau ti’amā ou la parole libératrice. Alors que les équipes de TFTN travaillaient au programme de l’événement, Hitihiti Hiro les a réunies autour d’elle pour leur poser une question : parlez-vous votre langue ? Beaucoup répondent la comprendre mais ne pas la parler. « Qu’est-ce qui nous empêche de parler ? C’est là, mais ça reste coincé. Comment dépasser ce blocage, ce poids ? » Ils choisissent le nom du festival avec l’espoir de réussir à faire sauter ce verrou. « Ce sera un espace où on dit, tant pis si on se trompe, il faut entendre les mots, déclencher la libération et dépasser ce complexe. » Toujours pour encourager les gens à parler et à écrire, un concours accompagne le festival. ΄Ārere est ouvert aux jeunes et aux adultes qui doivent écrire un texte dans la langue polynésienne de leur choix sur le thème Pehepehe nō tō ΄u fenua ou Ode à mon pays. Le texte sera ensuite déclamé et des prix remis aux meilleurs auteurs et meilleurs orateurs. La vice-présidente et ministre de la Culture, Eliane Tevahitua, a rappelé que nous étions dans la période de Matari’i i Raro, propice aux rassemblements et aux apprentissages. « L’événement s’inscrit parfaitement dans son temps », a-t-elle souligné.

• Du 1er au 3 septembre, de 8h00 à 17h00, dans les espaces de la Maison de la culture, entrée gratuite.

Tout le programme sur le site de la Maison de la culture : www.maisondelaculture.pf

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Mareva Leu, présidente de l’association Litteramā’ohi

Pourquoi est-ce important d’être présent ?

C’est une innovation de la Maison de la culture et une manifestation qui se raccroche à l’identité autochtone de ce pays. C’est tout à fait dans la ligne des objectifs et des missions de Litteramā’ohi. C’est important pour nous d’y être.

Qu’allez-vous proposer au festival ?

Nous allons proposer la troisième édition de Parau Tumu, un concept différent de nos lectures publiques ou du spectacle Pīna΄ina΄i. Il s’agit de représentations avec une mise en scène minimaliste où nous lisons des textes écrits par des auteurs polynésiens. Nous avions proposé Parau Tumu pour la première fois en 2020, lors des Happy hour at home, proposées par la Maison de la culture. L’objectif est toujours le même : valoriser et promouvoir la littérature et les auteurs autochtones. Nous serons une dizaine de membres de l’association à participer. La sélection portera uniquement sur des textes écrits dans une langue polynésienne.

Comment trouvez-vous l’événement ?

Nous sommes très enthousiastes dans l’association ! Il n’y a pas beaucoup d’événements publics qui mettent en valeur les langues polynésiennes de cette manière. Il y a également le concours d’écriture et de déclamation qui font partie de l’événement et ce sont des choses qu’on essaye de promouvoir avec Litteramā’ohi pour inciter à prendre la plume et à s’exprimer.

Le concept est également particulier : il s’agit de libérer la parole. Pour certaines personnes, il est difficile de parler alors qu’elles comprennent très bien.

Oui, c’est mon cas : je comprends très bien le tahitien mais je suis incapable de le parler de manière naturelle et fluide. Il y a plusieurs théories pour expliquer cette situation mais il faut désormais surtout réussir à dépasser ces difficultés. Espérons que ce festival participe à une libération et une dissémination des langues polynésiennes ! En tout cas, c’est une manière d’ouvrir le dialogue.

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Jennyfer Faremiro, artiste

Que vas-tu proposer lors du festival ?

L’idée était de proposer des activités traditionnelles en rapport avec la culture, pour se réapproprier des gestes et présenter cet atelier dans une langue polynésienne. Je vais donc animer un atelier tressage en pa΄umotu. Le public pourra découvrir la technique de tressage des paua (ou pakerere). Cette année, on a eu l’honneur de faire les pakerere du Heiva i Tahiti pour la cérémonie du rāhiri, c’était une bonne idée de faire découvrir ce tressage au festival. Et je vais donner un deuxième atelier en langue tahitienne sur les contes et légendes de nos vallées. On va s’immerger dans une vallée avec les enfants en reo Tahiti pour leur faire découvrir la faune, la flore, les anciens dieux…

Tu parles plusieurs langues polynésiennes ?

Je connais le dialecte de chez moi de la langue pa΄umotu, je parle le reo Tahiti, je connais également la langue mangarévienne et j’ai des notions en marquisien. Ma mamie parle le chinois et le tahitien et ma mère le pa΄umotu.

Comment as-tu appris ?

J’habite à Moorea dans un quartier familial, j’ai connu plusieurs générations. Les grands-parents ne parlaient pas forcément le français. Pour les comprendre, il fallait faire des efforts ! J’ai également appris le reo Tahiti à l’école. Et j’ai vécu aux Gambier pendant trois ans ce qui m’a permis de parler la langue mangarévienne. Ma sœur vit toujours là-bas et nous parlons cette langue ensemble avec mes neveux. Toutes les langues polynésiennes se rejoignent un peu, lorsque tu as la méthodologie, tu peux comprendre les mots dans le contexte.

C’est un atout pour toi de parler toutes ces langues polynésiennes ?

J’aime beaucoup les histoires et mes amis à moi ce sont les vieux ! J’aime bien savoir pourquoi telle personne s’appelle comme ça et ils m’expliquent. Pour pouvoir comprendre, il faut apprendre la langue. Les Marquises, c’est une passion, j’adore la culture marquisienne et je me donne les moyens de comprendre ce qu’ils chantent et dansent.

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Le concours ΄Ārere : Ode à la Polynésie

Le concours ΄Ārere est gratuit et ouvert à tous. Plusieurs prix récompenseront les meilleurs auteurs et les meilleurs orateurs avec de nombreux lots à gagner dont un billet d’avion Papeete – Los Angeles, des billets d’avion pour les îles, des smartphones, des brunchs, des bons cadeaux, des abonnements cinéma, des goodies. Quatre catégories sont ouvertes : pour les jeunes : ΄Ārere iti (11 ans à 14 ans inclus) et ΄Ārere nui (15 ans à 17 ans inclus). Et chez les adultes : ΄Ārere ava tau (auteur amateur) et ΄Ārere tau (auteur confirmé). Un orateur déclame l’un des textes sélectionnés au concours d’écriture. Celui-ci peut être l’auteur du texte ou une personne choisie par l’auteur. L’orateur participe au concours ’Ārere pour le prix du meilleur orateur. Il n’y a pas de catégorie spécifique ni de conditions de participation pour l’orateur. Le règlement du concours ainsi que les formulaires d’inscriptions sont disponibles sur notre site Internet sur la page dédiée au festival : https://www.maisondelaculture.pf/parau-tiama/.

Les membres du jury du concours ’Ārere :

– Goenda Reea

– Mirose Paia

– Tonyo Toomaru

– Pierrot Faraire

– Odile Purue

– Edgar Tetahiotupa

– Hiriata Millaud

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Odile Purue, membre du jury au concours ΄Ārere

Qu’attendez-vous des textes et des orateurs ?

Nous nous attendons à des textes créatifs qui mettent en valeur une île, un lieu, un héros, un dieu, un monument ou simplement la beauté de la nature… des textes enthousiasmants d’admiration et d’attachement pour son île. Des textes adaptés à chaque niveau : jeunes ou adultes, novices ou confirmés. Chacun écrira librement dans la langue qu’il voudra sans aucune appréhension, tout en laissant son esprit s’immerger dans des faits passés à une certaine époque, dans un certain lieu où il a vécu, qu’il a visité, dans un rêve, un témoignage… Auteurs et orateurs sauront trouver les mots et les intonations pour exprimer les émotions, les ressentis ou un message. Ils sauront y transmettre et y mettre tous les sentiments. Écrire et déclamer amènent à revendiquer son identité culturelle.

Que pensez-vous de ce genre d’événement ?

C’est une initiative belle et louable ! Le fait de récompenser les meilleurs auteurs et orateurs les valorisera et les incitera encore plus à écrire. Cela amènera la confiance, l’estime de soi, la réconciliation avec soi-même. C’est une thérapie et un épanouissement de soi, de l’âme. C’est aussi un moyen de se replonger dans sa culture, dans son identité propre, parfois oubliées. Aujourd’hui, nous assistons à un réveil et à une réappropriation forte grâce à l’écrit et à la manière de déclamer : cette puissance et cette vibration qui pénètrent jusqu’aux tripes amèneront le Polynésien à exceller en art oratoire.

Pourquoi est-ce important de mettre les langues polynésiennes en avant ?

Tout simplement, nous sommes en Polynésie et cette terre est polynésienne avant tout. Il appartient à chacun d’écrire son histoire, avec ses vérités et sa vision d’homme polynésien sans craindre qu’elle soit dénaturée ou pervertie et les langues sont un bon moyen de le faire. Nous nous devons de rendre hommage à cette terre qui nous a vus naître et grandir. Si nous ne le faisions pas, qui le ferait ? Les autres ? C’est notre devoir de les conserver. Henri Hiro disait ceci : « Nous avons une richesse extraordinaire, une culture qu’il faut retrouver et à laquelle il faut rendre ses valeurs. Les Polynésiens doivent diffuser les traditions orales par le biais de l’écriture afin d’enrichir la société polynésienne ; écrire quelle que soit la langue choisie et le rôle de la jeunesse est essentiel dans le développement de la culture ma΄ohi. » Voilà, il a tout dit.

Quelle est la situation pour votre langue qui est parlée aux Gambier ?

Née à Mangareva, j’ai grandi baignée dans ma langue maternelle. Si je fais mon analyse de la situation de la langue mangarévienne, je la fractionnerais en trois périodes. Avant 1965, environ 500 habitants vivaient aux Gambier, tous les natifs parlaient la langue du pays partout, à la maison, dans les fêtes, les offices religieux, au catéchisme… excepté à l’école où c’était interdit… Mangareva vivait en autarcie, loin de tout. De 1965 à la fin des essais nucléaires, période de développement et de l’industrie de la perle, la langue mangarévienne fut délaissée au profit du français et du tahitien. L’arrivée massive des militaires français ou d’autres nationalités durant cette période fut très préjudiciable à notre langue. Afin d’échanger et de se faire comprendre des étrangers, les Mangaréviens se sont évertués à utiliser leur langue avec le français ou le tahitien dans une même phrase, un « chop suey » de langues. De plus, les jeunes filles de là-bas, en épousant les militaires étrangers ont également épousé leur langue. Les enfants nés durant la période du nucléaire ne parlaient presque plus spontanément leur langue d’origine, presque tous s’exprimaient en français, en tahitien, correct ou incorrect, cela n’avait aucune importance, pourvu qu’ils se fassent comprendre, d’où la perdition de la langue… L’Unesco, dans ses observations a même affirmé que la langue mangarévienne était en grand danger ! Aujourd’hui, nous assistons à un réveil et à une renaissance de la langue. Le mérite revient aux enseignants, aux parents et à quelques passionnés de la culture, aux autorités de l’île, dont le maire qui a pris l’initiative d’organiser deux festivals culturels. Le mérite revient également aux jeunes qui ont pris conscience de l’importance de leur patrimoine, de leur trésor qu’est leur langue. Ils la pratiquent de plus en plus, ce qui est encourageant. On remarque également que les habitants, tous âges confondus, communiquent entre eux au quotidien dans leur langue, en famille, entre amis et non pas uniquement lors des manifestations culturelles. La pratique de la langue au quotidien est nécessaire pour sa sauvegarde. En conclusion, je dirais que la langue mangarévienne n’est pas près de disparaître. C’est un constat que j’ai fait lors de mes différents séjours.

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Edgar Tetahiotupa, membre du jury du concours ΄Ārere

Qu’attendez-vous des textes et des orateurs ?

Je n’attends rien, je regarde, je lis… Je verrai bien. J’ai lu des tas de textes. Si je suis surpris tant mieux, je lis et je donne un avis.

Que pensez-vous de ce genre d’événement ?

C’est bien car il faut encourager ce genre d’initiatives. Il y a déjà des choses qui sont mises en place un peu partout, dans les écoles, au Heiva i Tahiti… c’est bien. Mais ce qui est intéressant avec ce festival c’est son objectif de dépasser cette idée ancrée chez certaines personnes qu’il faut parler parfaitement pour parler. Énormément de gens sont rebutés car lorsqu’on se trompe, on est toujours pointé du doigt. Il s’agit d’enlever ces peurs et que les gens aient accès à la langue. Arrêter de les culpabiliser de faire des erreurs. Dédramatiser et pouvoir dire aux gens vous avez la possibilité de parler.

Pourquoi est-ce important de mettre les langues polynésiennes en avant ?

La langue est importante partout. La France aussi se pose la question de la place de la langue française dans le monde. C’est une question légitime, que se posent tous les pays dans le monde. Encourager à parler sa langue est l’objectif de tout pays. Ce n’est pas une question particulière aux langues polynésiennes.

Y a-t-il véritablement moins de locuteurs pour les langues polynésiennes ?

Je ne sais pas mais on constate cette baisse de locuteurs dans le paysage urbain, après il y a des gens qui parlent leur langue dans les îles, les vallées. Et il existe aussi ce phénomène inverse : des gens qui accèdent à un travail et ont du temps, se passionnent pour la culture et se mettent à apprendre ou perfectionner leur langue.

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