La vallée de ‘Opu-nohu : la fertilité en héritage – Mai 2012

DOSSIER

 

Service de la Culture et du Patrimoine – Pu no te Taere e no te Faufaa Tumu

 

Rencontre avec Jennifer Kahn, archéologue au Bishop Museum d’Hawaii, Tamara Maric, archéologue au Service de la Culture et du Patrimoine, et Natea Montillier, ethnologue au Service de la Culture et du Patrimoine.

 

La vallée de ‘Opu-nohu : la fertilité en héritage

 

A Moorea, la vallée de ‘Opu-nohu  est la plus vaste, la plus abondante et probablement la plus riche en terme de vestiges archéologiques. Avant l’arrivée des Européens, ce grenier fertile était le refuge de la puissante lignée des Marama. Les lieux de vie ma’ohifare, marae et autres plateformes d’archers – envahis par les grandes racines tortueuses des mape, seraient aujourd’hui ignorés si une poignée de passionnés n’avait décidé de répertorier et de protéger les témoins de ce passé glorieux.

 

De Vaipohe à Amehiti, la vallée de ‘Opu-nohu occupe le cratère effondré d’un ancien volcan. Il s’agit d’une des plus grandes de l’archipel de la Société qui, avec ses reliefs doux et ses nombreux cours d’eau, représente un lieu de vie et un terrain agricole idéal. Rien d’étonnant à ce qu’aujourd’hui encore, le Service du Développement Rural et le lycée agricole y soient installés ! C’est un point stratégique aussi, car cet amphithéâtre naturel, face au Mont Rotui, domine les deux baies (‘Opu-nohu et Cook). « Sur la base de la série de datations au carbone 14, nous savons que l’occupation de cette vallée débute dès le 13ème siècle, explique Tamara Maric, archéologue au Service de la Culture et du Patrimoine. Ils sont parmi les plus anciens habitats fouillés à ce jour en Polynésie française. » L’étude des vestiges, de leur implantation et de leur répartition dans le temps ont permis d’établir que la vallée a été habitée de façon continue pendant six cents ans au moins. « La diversité et l’évolution des vestiges architecturaux étudiés ont révélé ensuite la présence d’une population de plus en plus nombreuse, bien organisée et socialement très mélangée. Cette croissance et cette prospérité ont probablement atteint leur apogée au cours du 17ème siècle et jusqu’à la fin du 19ème siècle », poursuit Tamara. Les traditions orales rapportent qu’environ un siècle avant le contact avec les Européens, la vallée de ’Opu-nohu fut conquise par les détenteurs du puissant titre ? membres de la lignée ? communauté ? Marama et, à l’époque des voyages de Cook, elle était la résidence de Mahine, un grand chef de la lignée Marama. Durant son troisième et ultime voyage, le capitaine Cook fut le premier Européen à jeter l’ancre à Moorea, et plus précisément dans la baie de ’Opu-nohu. Un peu plus tard, durant les guerres postérieures au contact (vers 1790), Pomare II trouva refuge dans la vallée, où « il a établi la domination politique des ari’i du district de Te Aharoa et de Papeto’ai, note Tamara. Mais les informations disponibles relatent surtout la fin de l’occupation de la vallée et proviennent des écrits missionnaires, qui décrivent le rapide déclin du pouvoir et de la société à la fin du 18ème siècle, ce qui permet de situer l’abandon de la vallée entre 1805 et 1815. »

 

Près d’un siècle d’archéologie…

 

Dès 1920, une première équipe d’archéologues hawaiiens, dirigée par Kenneth Pike Emory et financée par l’américain Medford Kellum, dressent un inventaire du patrimoine dans le but de préserver l’immense domaine de ‘Opu-nohu. A cette époque, les terres appartiennent à des familles privées et tous les vestiges archéologiques risquaient de disparaître sous l’impulsion des activités agricoles. Trois marae et quatre plates-formes de tir à l’arc à l’intérieur de la vallée sont relevés lors de ces prospections. Ce n’est qu’en 1960, 35 ans plus tard, que l’archéologue R.C. Green et son équipe ont pu y effectuer des recherches importantes et fructueuses. Après dix mois d’efforts, plus de cinq cents structures ont été inventoriées : la plus grande concentration de vestiges connue à l’époque ! « L’endroit semblait idéal car la vallée était inhabitée depuis le 18ème siècle ou le XIXè ???? et relativement bien préservée des remaniements modernes. De plus, le propriétaire du  domaine de la vallée, Kellum, était sensibilisé à l’archéologie grâce à sa rencontre avec Emory, et avait préservé les vestiges archéologiques des éventuels dommages qu’aurait pu occasionner son exploitation », affirme Tamara.

Roger Green réalisa la première prospection systématique faite en Polynésie en utilisant l’étude, innovante à l’époque, des « modèles d’occupation de l’espace » (settlement pattern*). Sur la base de datations radiocarbones faites sur les trois sites d’habitation, Green construit une séquence d’occupation de la vallée (voir encadré). Par la suite, les archéologues se sont succédé afin de dégager les sites et de comprendre le fonctionnement des sociétés ma’ohi. En 1969, le Dr. Y.H. Sinoto du Bishop Museum de Honolulu restaure les structures archéologiques des principaux marae. En 1990, c’est au tour de Descantes d’étudier les vestiges laissés par les ancêtres. « Il fait apparaître la relation de certains éléments architecturaux religieux avec le culte de ‘Oro et sa confrérie des arioi, note Tamara. Mahine était un membre de la confrérie arioi, et par la suite, les Pomare revendiquèrent leur parenté avec ‘Oro ». Toujours en 1990, Dana Lepofsky fait une étude sur les infrastructures agricoles de la vallée. Ses recherches démontrent que les ma’ohi avaient commencé à cultiver le sol il y a plus de 1 200 ans. Dès 1999, c’est Jennifer Kahn qui poursuit les recherches, en réalisant sa thèse sur les sites d’habitation de la vallée. Ses travaux ont permis de dater l’intensification de l’habitat en fond de vallée à partir du 15ème  siècle après J.-C. Depuis, elle poursuit les découvertes de nouveaux secteurs de la vallée, en particulier l’ancien district de Amehiti, qui se révèle beaucoup plus riche en vestiges archéologiques que ce qui avait été inventorié jusque-là. Actuellement, plus de 550 structures religieuses, agricoles et d’habitats ont été trouvées dans la vallée, mais beaucoup d’entre elles n’ont pas encore été étudiées. Le district d’Amehiti possède les plus anciennes d’entre elles, avec des sites et des marae datant de 650 ans. Les très récents travaux (2010) de Jennifer Kahn sur les blocs de corail utilisés dans la construction des marae ont permis de les dater avec une grande précision. Elle a d’autre part pu percevoir les reconstructions de certains marae, entreprises au cours des 17ème et 18ème siècles pour les agrandir et les dédier au nouveau dieu ‘Oro. De nouvelles informations permettant d’affiner la connaissance de cette vallée, qui est loin d’avoir fini de nous révéler toute son histoire !

 

ENCADRE

Les sites

Restaurées pour la première fois en 1969, les structures archéologiques visibles sont régulièrement entretenues depuis. Elles ne représentent qu’une petite partie d’un très grand site d’habitats anciens, où subsistent aujourd’hui :

– des petits marae familiaux et corporatifs,

– de grands marae communautaires,

– des habitations de type fare haupape (rectangulaire) ou fare pote’e (arrondi),

– de grandes maisons communautaires,

– des plates-formes de réunion,

– de nombreux aménagements de murs,

– des terrasses agricoles,

– des plates-formes de tir à l’arc.

 

Zoom sur…

 

Les vestiges cités ci-dessous sont bien mis en valeur et accessibles en suivant un sentier balisé, à partir du belvédère.

 

Le Marae Ahu o Mahine

Le nom d’origine de ce marae s’est perdu, la coutume a gardé celui de Mahine, le grand chef guerrier qui régna sur la vallée de ‘Opu-nohu à la fin du 18ème siècle. Ahu-o-Mahine est un marae unique en son genre dans la vallée de Opunohu, par son style de construction qui est en effet celui des marae côtiers des Iles-de-la-Société. Ahu-O-Mahine est probablement le dernier des marae construits dans la vallée. Sa construction correspond à la dernière période du développement de la communauté de ‘Opu-nohu.

 

Le Marae Afare’aito

L’un des mieux conservés de la vallée avant les travaux de restauration, ce marae fut érigé, selon la tradition, après la victoire des ari’i de Ha’apiti (les Marama), sur ceux de ‘Opu-nohu (les Atiro’o). Le nom d’Afareiato signifie « Maison des Guerriers ». La proximité de deux plates-formes réservées au tir à l’arc permet de supposer que le culte de Paruatetavae, dieu des archers, a pu être célébré sur le marae Afareaito, et que les arcs, flèches et vêtements cérémoniels des archers y étaient conservés.

 

Marae Tetiiroa

Titiroa est le nom de la terre sur laquelle le marae a été bâti. A proximité de ce marae, les fouilles archéologiques effectuées ont révélé que l’endroit a été occupé dès la fin du 16ème siècle, et de nombreuses traces de vie domestique datent du 17ème siècle : charbons, trous de poteaux d’habitations ou fosse de stockage de nourriture. Au cours de la restauration du marae, deux squelettes humains incomplets ont été mis au jour à l’extérieur du marae, ainsi que d’autres vestiges datant du 18ème siècle, ce qui correspond à l’époque de la construction du marae.

 

Les plates-formes de tir à l’arc

L’architecture des plates-formes de tir à l’arc est très particulière et se caractérise par sa forme concave. Des pierres dressées étaient placées dans les angles de la plate-forme, et la plus importante (au centre) marque la place de l’archer. Dans les vallées, ces plates-formes faisaient toujours face au flanc dégagé d’une colline. Il en existe au moins trois dans la vallée de ‘Opu-nohu à Moorea. Il semblerait que la pratique du tir à l’art était limitée à l’archipel de la Société, aucune plateforme n’ayant été découverte ailleurs en Polynésie (hormis Mangareva, où il en existait même une tradition guerrière).

 

 

ENCADRE

Séquences préhistoriques de la vallée de ’Opu-nohu selon Green (1996)**

 

Phase

Dates

Séquences

Pre-Atiro’o

600 (?) -1000

Grandes occupations littorales, peu d’installations intérieures ou de modifications environnementales

Atiro’o

1000-1650

Expansion intérieure significative, apparition et développement d’un système d’agriculture intensive ; déforestation et modifications notables de l’environnement

Marama

1650-1788

Conquête de la vallée par le clan Marama ; construction de la plupart des marae dans le secteur de Tupauruuru

Pomare

1788-1815

La vallée devient refuge pour les populations refusant la conquête européenne et l’évangélisation

 

‘Opu-nohu ou ‘opu-noho ?

« ‘Opu », le ventre, « Nohu », le poisson pierre. ‘Opu-nohu : « Le ventre du poisson pierre ». En réalité ? Historiquement ? « Il semblerait que l’ancien nom de la vallée soit ‘Opu-noho, ‘noho’ signifiant ‘résider, habiter’, explique Natea Montillier, ethnologue au service de la Culture et du Patrimoine. Littéralement : « le ventre dans lequel on habite ». Un titre qui correspond bien à l’occupation et aux nombreux terrains agricoles autrefois exploités. La vallée de ‘Opu-noho est-elle devenue ‘Opu-nohu par erreur ou volontairement ? La question demeure. « C’est un lieu tellement stratégique et fertile ainsi qu’un refuge adéquat, peut-être que le nom a été modifié pour éviter de divulguer ses atouts », s’interroge Natea. Tandis que l’on peut aussi imaginer que la désignation de poisson pierre fait référence à la férocité du venin de cet animal qui sait rester discret : un modèle d’attaque pour les guerriers, particulièrement nombreux dans la vallée ?  Par extension, « nohu » peut également signifier « hypocrite » : une référence à l’héritage de rivalités claniques ?

 

* Settlement patern : définir l’occupation de la vallée, historique et politique, recenser les structures lithiques et en faire des interprétations sociologiques (quelles structures associées à quelles classes sociales).

Sources :

– ** Dans Jennifer G. Kahn & Patrick V. Kirch, « Ethnographie préhistorique d’une ‘société à maisons’ dans la vallée de ’Opu-nohu (Mo’orea, îles de la Société) ».

– Dossiers d’Archéologie Polynésienne n°4, « Bilan de la recherche archéologie en Polynésie française ».

– www-culture-patrimoine.pf

 

 

 

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