Hiro’a n°151 – Dossier : Le dernier adieu vibrant à Coco Hotahota

Maison de la Culture (TFTN) – Te Fare Tauhiti Nui

 

Rencontre avec Heremoana Maamaatuaiahutapu, ministre de la Culture, Cathy Puchon, cheffe de groupe Temaeva et Marguerite La i, fondatrice du groupe de danse O Tahiti E, Makau Foster, fondatrice du groupe de danse Tamariki Poerani. Texte : Suliane Favennec

 

Le dernier adieu vibrant à Coco Hotahota

 

Lundi 9 mars, au lendemain de la disparition de Coco Hotahota, la grande famille des danseurs du ’ori tahiti, les amis et les proches de l’artiste se sont réunis à To’atā pour lui rendre un dernier hommage. Un hommage vibrant à la hauteur de l’homme qu’il était… Reportage.

151 Dossier cérémonie Coco Hotahota crédit TFTN 

≪ Je regrette de ne pas avoir pu côtoyer Coco, je regrette de ne pas avoir fait le Heiva avec sa troupe. Car, pour moi, Coco, c’est une référence de la danse, une façon de penser, une philosophie… Il s’engageait à préserver les traditions connues, sans les faire évoluer mais en les magnifiant. ≫ Taero est danseur, il participe au Heiva depuis des années. Impossible donc pour lui de ne pas être là, ce lundi soir, pour rendre un dernier hommage à celui que beaucoup considèrent comme le maitre du ’ori tahiti. Coco Hotahota, décède dimanche 8 mars, laisse derrière lui un héritage immense et inestimable. Danseurs, amis, proches… Ils sont venus nombreux à la cérémonie organisée par la Maison de la culture avec l’aide de Temaeva, la troupe mythique de Coco Hotahota. ≪ Avec O Tahiti E, on a préparé deux ’aparima pour présenter nos hommages. Je suis fier de pouvoir y participer et montrer qu’il est important de prendre le temps pour reconnaître le parcours de ce grand homme ≫, confie Taero, ému. O Tahiti E n’est pas la seule troupe à être montée sur la scène de To’atā, ce soir-là. Les danseuses et danseurs notamment de Tiare Trompette, de Makau Foster, et bien sûr de Temaeva, ont tour à tour célèbre à leur façon cet artiste qui fut adule autant que craint. ≪ Coco, c’est l’emblème de la culture polynésienne. L’authenticité et le franc-parler même si parfois ça fait mal. Il était dur, parfois très dur avec ses danseurs, mais on allait quand même chez lui ≫, confie Mahine qui a fait deux Heiva avec la troupe de Coco. La jeune femme de vingt-sept ans a grandi avec Temaeva. Avant elle, sa tante dansait déjà dans la troupe. ≪ Coco m’a transmis l’amour de la danse, aujourd’hui je suis fière de pouvoir le partager.

Les hommages des enfants de Temaeva

Du public dans les tribunes aux artistes sur la scène, l’émotion est vive en ce 9 mars à To’atā. Les visages sont souriants malgré les larmes qui coulent. Coco se trouve au centre de la scène, presque caché par une pluie de guirlandes de plumes blanches, rouges et noires, ses couleurs fétiches. Aux sons des chants et des instruments, l’homme de culture est naturellement encerclé par plusieurs générations de danseurs. Parmi eux, les tamari’i de Temaeva. La famille de Coco et le ministre de la Culture ont initié cette cérémonie intitulée Poro’i, le message. Depuis 1962 et les débuts de la troupe, Coco n’a jamais cessé de véhiculer et délivrer des messages. La plupart du temps au travers de ses textes. ≪ Coco avait déjà écrit les textes pour ce Heiva, il écrit lui-même ses textes, toujours. Nous allons finir le travail et relever le défi en montant sur To’atā. ≫ Cathy Puchon laisse la place sur scène à un autre tamari’i de Temaeva, le ministre de la Culture, Heremoana Maamaatuaiahutapu,

qui a dansé longtemps avec Coco.

Sur scène, il partage quelques souvenirs avec ce grand homme. ≪ Mon père avait écrit un texte lorsque Coco avait annoncé vouloir arrêter le Heiva. Ce soir, je vais vous lire ce ōrero… ≫. Le silence se fait à To’atā, l’émotion se lit sur les visages. Fabien Mara Dinard, directeur du Conservatoire artistique de Polynésie française mais aussi et surtout danseur fétiche de Coco durant des années, aura d’ailleurs du mal à contrôler ses larmes lors de son intervention. Une intervention bouleversante. L’homme est si grand, sa trace si marquée et sa présence si regrettée, que les mots peinent à être exprimés. Entre deux sanglots, Fabien partage son histoire avec Coco… ≪ Quand on m’a dit que j’avais un temps de parole ce soir, je ne savais pas quoi dire. Il y a tellement à dire sur Coco. Puis, je me suis rappelé de ses textes. Coco écrivait tout à la main, il était vraiment traditionnel. Je me suis rappelé ce texte qu’il avait écrit pour la naissance de mon fils. À l’époque, j’étais jeune, je n’y avais pas prêté attention. Aujourd’hui, je sais qu’il ne me l’a pas remis pour rien. Alors, je vais vous le lire. ≫ Ce texte est une prière pour la Polynésie, une ode au pays. Un pays qu’il faut préserver pour qu’il perdure.

Coco a ouvert la voie aux jeunes »

≪ Coco, c’était un fervent défenseur qui ne lâchait rien. Jamais il n’aurait trahi ou vendu l’âme de son peuple. Il est une base pour moi. ≫ Patu a fait ses premiers pas au Heiva en 1995 lorsque l’évènement se déroulait encore place Vaiete. Cette année, il devait danser avec la troupe de Temaeva mais finalement il a choisi d’aider une troupe amateur qui se présente pour la première fois à To’atā. ≪ Coco a ouvert la voix aux jeunes. Il a toujours été dans l’authenticité. Il a posé les fondations, à nous désormais de continuer à construire l’édifice. ≫ Cet édifice, Rachel, 83 ans, a contribué à le bâtir en commençant à danser avec Coco lors de ses débuts. ≪ A l’époque, c’était tabou de danser, surtout pour les femmes. Mais j’ai suivi Coco et je ne l’ai plus jamais lâché. Aujourd’hui, je ne peux plus danser mais je suis toujours là pour les répétitions, pour aider.  Pour Rachel, Coco était tout : un maitre, un père, un guide. Cet hommage qui lui est rendu par le monde de la culture est donc essentiel et important. ≪ Il était pour moi le seul à maintenir les traditions et tenir tête au progrès. Il avait l’amour de son pays. ≫ Ce 9 mars sur To’atā, le public et les artistes ont rendu à Coco l’amour qu’il a transmis durant près de soixante ans. Et ce fut la peut-être le plus bel hommage qu’il était possible de rendre à cet homme qui a tant contribué à défendre et qui a tant aimé son fenua.


Marguerite Lai : « C’était mon maître, mon modèle »

 

Que laisse Coco derrière lui ?

Coco parti, c’est tout un pan, un temps qui s’en va. Coco était celui qui nous secouait tout le temps : ne faites pas des choses qui ne sont pas nous, mais on est sourds. Je fais partie de la génération proche de Coco, on a eu des mots durs tous les deux. Quand j’ai commencé, ça n’a pas été facile avec lui, je lui ai tenu têt. Puis après, on s’est reparlé.

Que représente Temaeva pour toi ?

Temaeva, c’est l’ainé. Il nous a montré la voix. Même si les temps changent, je ne perds pas espoir. Il y a eu Madeleine Moua, Coco Hotahota, d’autres viendront. Mais je leur dis : parlez la langue et ne faites surtout pas des spectacles pour plaire, ne faites pas des ≪ copier-coller ≫ des Occidentaux. Gardez l’authenticité, gardez ce que nous avons, car c’est notre pays, notre culture, notre langue. Nous devons danser pour notre pays et non pour plaire.

Que représente Coco pour toi ?

C’était mon maitre, mon modele. La voix qu’il a choisie, c’est cette voix-là que O Tahiti E gardera jusqu’à ce que je ne sois plus là.


Cathy Puchon, cheffe de groupe de Temaeva : « On va se battre pour rendre hommage à Coco »

 

Depuis des années, tu accompagnes Coco…

J’ai commencé toute jeune, j’avais à peine dix-sept ans. C’était en 1974. À cette époque, je ne connaissais rien à la danse, ni de Coco. Je me rappelle qu’il était très sévère sur l’exécution des pas de danse. Dès que je faisais un faux pas, il me pinçait. Et quand il me pinçait, il ne faisait pas semblant ! Mais, j’ai compris que c’était pour me faire grandir, pour que je puisse bien assimiler les pas de danse. Coco, c’était un homme très humble et modeste mais très sévère quand on allait au Heiva. Il nous disait à chaque fois : ≪ Même si vous êtes derrière, le public et le jury vous verront en train de mal danser ! ≫ Son vœu le plus cher était que son groupe aille dignement représenter Temaeva. Il voulait que ce soit parfait et beau !

Coco a parfois quitté la scène mais il est toujours revenu…

J’étais là l’année ou il a annoncé son dernier Heiva. C’était à Tarahoi. On a tous pleuré. Il s’est arrêté un ou deux ans mais c’était plus fort que lui, il est revenu faire le Heiva. Il faisait toujours passer un message aux membres du jury et à ce pays : il faut revenir sur les traditions, sur notre culture à nous, Mā’ohi. C’est vrai qu’aujourd’hui on dit que Temaeva n’est plus à la page, qu’on danse toujours avec des pas de l’époque. Mais je crois que Coco est dans le vrai. Aujourd’hui, on voit des groupes avec des danses qui ressemblent à de la gymnastique, des danses modernes et on ne retrouve pas ces pas authentiques de la danse polynésienne. Coco nous mettait en garde : il faut sauver notre culture et l’authenticité.

Temaeva devait participer au Heiva* cette année, tu assures la relève ?

Coco dit toujours que je suis la relève, oui pour faire fonctionner le groupe et l’organisation, mais au niveau des écrits, c’est lui. Pour ce Heiva, il avait tout écrit comme toujours. Nous sommes prêts à relever le défi. C’est un honneur pour nous de dire qu’on va se battre pour rendre hommage à Coco et lui dire : ≪ Voilà, ce qu’on a fait pour toi. Tout ce que tu nous as donné, on va te le rendre…

*Pour des raisons sanitaires, le Heiva 2020 a été annulé.

 


Makau Foster : « Je vais faire ce qu’il a demandé »

 

Tu es montée sur scène lors de la cérémonie, tu as dansé près de Coco, c’était important ?

On me l’a demandé, je pense que c’était le souhait de Coco, donc je n’ai pas refusé. J’ai dansé sur ≪ Matae ≫, une chanson très dure en paroles. Elle   dit d’enlever toutes ces méchancetés qui sont enfouies en nous et qu’il faut toujours pouvoir prendre beaucoup d’amour. Coco a toujours su mettre les paroles là où il faut. Quand j’ai danse, je l’ai regardé, j’ai presque senti qu’il était avec moi.

Qu’as-tu appris au travers de Temaeva ?

Beaucoup de choses : comment il faut décortiquer un thème, comment mettre en place une musique, tout l’apprentissage, il m’a tout donné. Quelques jours avant son décès, j’ai mangé avec lui, il m’a dit : ≪ Je t’ai préparé à manger, devant toi se trouve tout ce qui est à moi, mon savoir, comment je pense, comment je suis attaché à la culture, donc tout mon être… ≫ Il a tout étalé devant moi, tout le mā’a, comme une généalogie, comme un testament. Je me suis dit à ce moment-là qu’il allait partir.

Tu travaillais aux côtés de Coco depuis longtemps pour le Heiva, cette année encore…

Quand j’étais près de lui, je buvais ses paroles. Il va tellement me manquer… Alors, oui, je vais aider Temaeva pour le Heiva, après je les laisserai continuer. Aujourd’hui, je me retrouve avec tous ses textes, tous ses écrits. C’est encore lui pour le prochain Heiva, après ça sera différent. Tout ce qu’il voulait est que je termine ce qu’il a commencé, que je puisse apprendre toutes les danses. Chaque geste a un sens, chaque chose a sa place, il faut respecter l’ordre. Après, ils travailleront tout seuls. Alors, je vais faire ce qu’il a demandé.

Finalement, tout ce qu’il m’a donné, je vais lui redonner, je suis là pour le remercier et lui dire comme il est grand.


Heremoana Maamaatuaiahutapu, ministre de la Culture : « Coco était un avant-gardiste »

Tu étais un tamari’i de Temaeva, raconte-nous ton expérience ?

J’ai commencé comme musicien. J’étais assez timide, je me mettais à l’arrière, je ne voulais pas trop me montrer. Mais Coco m’a dit : ≪ Quand tu feras cent kilos, tu seras musicien, donc avant tu vas aller danser. ≫ C’est comme ça que je suis passé de musicien à danseur puis ra’atira. Coco savait déceler le potentiel de chacun.

Qu’est-ce que t’a apporté Temaeva ?

Les messages de Coco m’ont forgé. Il dit les mêmes choses depuis cinquante ans : aimer notre pays, défendre notre culture, il faut se battre contre la mondialisation. Quand on fait le Heiva en 1991, il a écrit une chanson qui dit : ≪ Qui es-tu, toi, l’homme qui détruit ton propre pays, ta planète ? ≫ Par pure fierté et par cette volonté de toujours gagner, on se détruit soi-même. Parfois de manière très provocatrice, il dénonçait la mondialisation et la perte des valeurs culturelles de notre pays. Coco était avant-gardiste.

A-t-il été fondateur pour la jeunesse ?

Plusieurs chefs de groupe sont sortis de Temaeva et ont continué dans ce sens. C’est par exemple le cas du groupe de Manouche Lehartel ou de Makau Foster, ce sont des enfants de Temaeva qui ont continué dans la lignée de Coco.

Quel héritage Coco laisse-t-il derrière lui ?

Un héritage immense. Lorsqu’on a essayé de faire une sélection des chants pour la cérémonie, c’était impossible. Il faudrait plusieurs tomes pour faire ce travail. La disparition de Coco, ce n’est pas seulement une perte pour notre pays, ses messages sont universels. Et sans prétention, je pense que c’est une perte pour l’humanité.

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