N°114 – Le cinéma en Polynésie française : petite histoire d’un grand art…

Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel – Te piha faufa’a tupuna58785

 

Rencontre avec Marc E. Louvat, auteur de « Petite histoire du cinéma en Polynésie française »

 

Les îles polynésiennes servent de studios grandeur nature aux cinéastes du monde entier depuis le tout début du 20ème siècle. Dès lors, une « petite histoire du cinéma » s’écrit en Polynésie au rythme des vents. Les productions internationales vont et viennent au gré des luttes d’influence, les productions locales naissent au gré des courants de pensée. Malmenée par son éloignement et son climat, la Polynésie n’en demeure pas moins très inspirante dans la sphère du cinéma d’hier et d’aujourd’hui. C’est cette histoire, qui revisite plus de 70 ans de création cinématographique dans nos îles, que Marc E. Louvat raconte dans ce livre « Petite histoire du cinéma en Polynésie française ».

 

Qu’est-ce qui t’a amené à écrire ce livre ?

Très clairement la fermeture de l’ICA fin 2011. Depuis 2003, nous nous employions à collecter, restaurer et valoriser le patrimoine audiovisuel local, à travers les séances « Cinematamua ». Je savais que la fusion opérée ne permettrait pas de continuer ce travail.

Je voulais laisser une trace de tout ce que l’on avait fait. En commençant à compiler mes notes, j’ai rapidement réalisé qu’en plus des archives cinématographiques que nous avions restaurées, il existait des quantités de films tournés dans les îles, mais qui étaient très peu connus, voire ignorés. Parfois, nous avions essayé d’en obtenir les droits mais sans succès. Certes, beaucoup de ces films ont disparu mais les organismes d’archives retrouvent encore des pellicules, des photos de tournage… Autant d’indicateurs précieux de ce qui a pu exister. Et aujourd’hui, avec internet, plus besoin de se déplacer pour avoir accès aux bases de données très élaborées des cinémathèques et des bibliothèques du monde entier. Cela permet d’étoffer l’histoire du cinéma. Mon livre traite donc de la production internationale et locale en Polynésie des années 1910 à 1980, jusqu’à l’arrivée de la vidéo qui signe la fin des films en 16 mm.

 

Comment la Polynésie est-elle entrée dans l’ère du cinéma ?

D’après mes recherches, les plus anciens tournages pour lesquels on a des traces datent de 1912. Selig Polyscope sort en avril sur les écrans américains « A trip to Tahiti in the south Pacific », et Gaston Méliès* tourne plusieurs courts métrages au mois d’août de la même année. Les films seront diffusés début 1913 aux Etats-Unis. Il y en a probablement eu avant, mais ils ont disparu. En termes de production locale, le photographe Max Bopp du Pont aurait réalisé des prises de vue cinématographiques également dès 1912, mais celles-ci ont été détruites. Au début des années vingt, Hollywood s’intéresse à Tahiti. De riches armateurs américains sillonnent le Pacifique sud, parmi eux plusieurs producteurs et acteurs qui ont fait fortune dans le cinématographe. Un certain nombre de fictions voient ainsi le jour – « Lost and found on a south sea island » (1922), « The fire bride » (1922), ainsi que des « reportages » d’explorateurs milliardaires, qui voyagent dans le Pacifique.

Les années 1930 sont très intéressantes. Les Polynésiens ne sont plus de simples figurants, ils commencent à être formés pour participer au travail des productions internationales. C’est notamment le cas pour le tournage de « Tabu », du réalisateur allemand Friedrich W. Murnau. C’est également la naissance des premières « stars » tahitiennes telles que Anna Chevalier et plus tard Charley Mauu ou Maea Flohr. D’autre part, les films de cette époque – « Tabu », « White shadows in the south seas », « The last pagan » – ont tous un véritable message, celui de condamner les vices importés par la civilisation occidentale.

 

Il y a ensuite la grande époque de l’après-guerre et les luttes d’influences dans la région…

Cette période est en effet déterminante dans l’histoire du cinéma en Polynésie. Durant la Seconde Guerre mondiale, la France est coupée de ses colonies océaniennes. Dès 1942, les Américains sont à Bora Bora et cette présence va fortement marquer la Polynésie, même après leur départ. Tahiti se dévoile sur tous les écrans américains, bien que les films soient le plus souvent tournés en studio en Californie. La France riposte en encourageant les tournages de films en Polynésie, afin de faire connaître « ses colonies » aux Français : « Tahiti ou la joie de vivre » (1957), « Houla houla », « Le passager clandestin » voient le jour… C’est à cette même période que Gaston Guilbert, né à Tahiti en 1907 et passionné de cinéma, réalise des films 16mm, des chansons illustrées, des courts métrages de fiction, des voyages mis en musique… C’est avec les films de Gaston Guilbert qu’est né « Cinematamua ».

 

Quelles sont les autres grandes lignes de cette histoire ?

Le tournage de « Mutiny of the Bounty », en 1961, est un des moments les plus forts du cinéma en Polynésie. Réalisé par Lewis Milestone avec l’acteur-vedette Marlon Brando, ce tournage a fait beaucoup pour la Polynésie en termes d’image et aux Polynésiens, en donnant du travail à des centaines de personnes – la Polynésie de l’avant C.E.P est loin d’être « riche ». Autre temps fort : l’arrivée de la télévision à Tahiti en 1965, et la mise en production progressive et régulière d’actualités, de séries, d’émissions… Les outils cinématographiques se démocratisent petit à petit et c’est le « boom » des films amateurs. Dans les années 70-80, sous l’impulsion de Henri Hiro, une unité « cinéma » est créée à la Maison des Jeunes et de la Culture. Les premières fictions tahitiennes sont réalisées : « Tarava », « Ariipaea Vahine ». Henri Hiro travaille également avec Jean L’Hôte sur « Le château », « Le pasteur et la vanille ». Angelo Oliver, qui restaurait les films 16mm pour l’ICA, a travaillé sur ces films. Il y a encore tellement à raconter, mais le mieux est de plonger dans les pages de l’ouvrage pour le découvrir !

 

 

L’auteur

Marc E. Louvat, réalisateur et responsable des fonds audiovisuels de l’Institut de la Communication Audiovisuelle de 2003 à 2011, a participé à la création, avec Heremoana Maamaatuaiahutapu et Eric Bourgeois, du ciné-club Cinematamua. C’est après le visionnage de ces centaines d’heures de films tournées à Tahiti, en Polynésie et en Océanie que Marc E. Louvat a souhaité signer cette histoire, celle du cinéma en Polynésie française.

encadré

Petite histoire du cinéma en Polynésie française, Cinematamua

Auteur : Marc. E. Louvat

Editeur : l’Harmattan

En vente sur internet et prochainement chez les libraires locaux

 

* Entre autres films de Gaston Méliès tournés en Polynésie : « The misfortunes of Mr. And Mrs. Mott on their trip to Tahiti », fiction sortie en salle en 1913 ; les documentaires « The upa upa dance » ; « A tahitian fish dive », tourné à Bora Bora, « Ballad of the south seas », « A tale of Tahiti »…

 

You may also like...