N° 79 – « Certaines sculptures me font l’effet de personnages vivants »

Michael Gunn, commissaire de l’exposition « Atua, sacred gods from Polynesia ».

La National Gallery of Australia de Canberra organise, du 22 mai au 3 août 2014, une exposition réunissant plus de 80 objets polynésiens connus pour représenter des atua, des dieux : « Atua, sacred gods from Polynesia ». Deux objets du Musée de Tahiti et des Îles – un ti’i en pierre de Tautira et un tiki en pierre des Marquises – y sont invités. Michael Gunn, commissaire de cette exposition, nous explique sa démarche et sa relation très intense à l’art polynésien.

 

 

Comment est né ce projet d’exposition et quel est son objectif ?

 

Le point de départ de cette exposition est une simple histoire de curiosité. Je suis originaire de Nouvelle-Zélande, mais en tant que pakeha*, il est difficile de travailler sur la culture polynésienne matérielle. En 1995, lors d’un séjour à Londres, j’ai pris rendez-vous avec les conservateurs du British Museum pour leur demander si je pouvais voir les oeuvres d’art de Polynésie française. Ils ont été particulièrement sympathiques et me les ont montrées une à une. J’ai réalisé que je n’y connaissais rien ! J’ai alors commencé à créer une base de données sur mon ordinateur, avec des photos et des informations sur tous les objets d’art polynésien que je découvrais.

Le but de cette exposition est de comprendre le lien entre les objets polynésiens pré-européens et les atua, les dieux, ainsi que d’essayer de comprendre ce que l’on entend par le concept de atua.

 

Quel est le point commun entre toutes les sculptures que vous réunissez ?

Ce qu’elles ont en commun : l’intérêt qu’elles suscitent. Chacun de ces objets m’a intéressé. Ils sont tous de Polynésie, ce sont tous des œuvres d’art et en général des représentations anthropomorphiques.

 

Sur quels critères avez-vous sélectionné ces sculptures ?

Le critère principal est que je voulais qu’elles datent de la période pré-chrétienne et qu’elles aient été utilisées par les Polynésiens. Si en plus ces sculptures sont chargées de mana, c’était une chance supplémentaire. Enfin, tous les objets choisis sont visuellement intéressants.

 

Pourquoi beaucoup d’entre eux font-ils peur, à première vue ?

Cette question est difficile, car je ne pense pas que les Occidentaux aient peur de ces objets. En revanche, j’ai remarqué que certaines sculptures attirent plus les femmes, d’autres les hommes. Je trouve aussi que beaucoup de gens ne savent pas comment les regarder avec intérêt, peut-être parce qu’ils ont déjà eu l’occasion d’apprécier ce genre de pièces et qu’ils pensent « en avoir fait le tour ». A contrario, et pour avoir regardé ces sculptures des centaines de fois, je ne m’en lasse jamais. Certaines me font l’effet de personnages vivants.

 

Comment expliquez-vous l’importance des yeux, des regards dans cette statuaire ?

C’est une autre question difficile. A la National Gallery of Art de Canberra, nous conservons une sculpture représentant un chef maori appelé Te Rauparaha, célèbre guerrier maori du début du 19ème siècle. Elle a véritablement une présence distincte et vivante. A l’origine, les yeux étaient incrustés de coquillages, qui ont disparu depuis. Pourtant, le regard de cette sculpture est toujours brillant. Je pense que l’étincelle qui est toujours là aujourd’hui dans ses yeux vient du varua que renferme l’objet, c’est-à-dire son âme, son esprit.

Les gens aiment regarder les yeux parce qu’ils animent, ou semblent animer les sculptures. Mais de nombreuses sculptures sans yeux sont également animées.

 

Représentent-elles des divinités ou des hommes divinisés?

Ma théorie est que la plupart des sculptures polynésiennes étaient des réceptacles divins, accueillant pour la plupart d’entre elles des âmes. C’est ce qui a animé un grand nombre de sculptures. Définir ce qu’elles représentaient est assez compliqué. Le plus souvent, il s’agissait des ancêtres des chefs (ari’i), qui ont été divinisés au fil du temps. Certains ancêtres ont vécu avec plus de 80 générations, nous ramenant 2 000 ans en arrière. Mais la plupart des représentations que nous connaissons sont plus récentes. Certains ari’i avaient un fort intérêt politique à faire valoir pour se maintenir au pouvoir. Ils ont insisté pour que la population croie que leurs ancêtres étaient des dieux. De cette façon, ils parvenaient à maintenir le contrôle sur les gens ordinaires.

Qu’est-ce qui caractérise, pour vous, l’art polynésien par rapport aux autres formes d’expression ?

Pour moi, l’élément clé qui caractérise l’art polynésien est la façon dont les gens l’ont utilisé. De nombreux types d’œuvres d’art polynésien différents ont été créés, et seulement quelques-uns ont survécu à l’iconoclasme qui a eu lieu lorsque les populations ont été converties au christianisme. De ces quelques survivants, par rapport à la mémoire du peuple polynésien et leur lien avec leur marae, mais également à partir des observations des premiers missionnaires et des explorateurs occidentaux, nous savons que de nombreux objets de la culture matérielle polynésienne étaient animés. J’entends par-là qu’ils ont été créés pour contenir la force de la vie humaine – varua. Très peu d’objets d’art en provenance d’autres mondes culturels ont été utilisés de cette manière.

 

Quelle île d’Océanie, quel peuple, a produit, selon vous, les oeuvres les plus intéressantes, surprenantes ? 

Tous les peuples de toutes les îles ont produit des œuvres fascinantes. Pour moi, les plus intéressantes sont les plus anciennes, créées à une époque où elles étaient d’abord pensées avant d’être réalisées. Je veux dire par là que ce sont les interprétations de la condition et des formes humaines qui sont particulièrement captivantes. Certains peuples semblent avoir traversé une période d’unification – ou de fusion – dans lequel un style d’art est devenu dominant, entraînant jusqu’à la destruction des autres. Puis, après une période de plusieurs décennies ou même après plusieurs centaines d’années, les différents styles artistiques ont recommencé à se fragmenter pour se développer à nouveau.

Racontez-nous votre rencontre avec la collection de ti’i et tiki du Musée de Tahiti et des Îles ?

 

Tara Hiquily et Vairea Teissier m’ont fait découvrir cette collection. Je sais par expérience qu’il ne faut pas toucher ces objets, mais parfois, mon excitation est telle que je ne peux pas m’empêcher de prendre une sculpture à mains nues. Cela me permet de sentir si elle est vivante. La première fois que j’ai ressenti cette présence dans un objet, j’ai été quelque peu choqué. C’est comme se sentir envahi. Chez moi, cela se traduit par quelques picotements dans les mains et le long des bras. Il est alors préférable de mettre l’objet à l’envers et s’en éloigner. Tara Hiquily m’a permis d’apprécier les ti’i et tiki du musée de Tahiti comme des œuvres d’art. J’ai été très surpris par le nombre d’objets qui avait été donnés au Musée par des personnes ne souhaitant plus vivre avec.

 

Quel est l’objet approché qui vous a le plus marqué, et pourquoi ?

 

Il y a en eu plusieurs, mais celle dont je me souviens le plus est ma rencontre avec un ti’i en bois originaire de Tahiti et conservé au Bishop Museum d’Hawaii. Je l’ai vu pour la première fois en 2004, dans la galerie du Pacifique du Bishop Museum. Je l’ai photographié sous différents angles. L’année d’après, j’y suis retourné, il était toujours au même endroit. Je l’ai immédiatement reconnu et il m’a souri. J’ai pensé, « c’est étrange, le bois ne sourit pas » ! J’ai demandé au conservateur si je pouvais voir le dossier de cet objet. Il y avait un article écrit par Te Rangi Hiroa, publié en 1939, avec ce commentaire : « Les représentations en bois appelées ti’i (tiki) ont été utilisées par des sorciers comme lieu de repos pour leurs esprits familiers ». Je ne sais pas ce qu’est un esprit familier, mais ce ti’i est encore vivant, tout du moins pour moi.

 

* Pakeha : équivalent maori de Popa’a (occidental).

 

 

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