Hiro’a n°173 – L’œuvre du mois … Sous l’eau aussi, l’artiste saisit le vivant

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L’œuvre du mois – Musée de Tahiti et des îles (MTI) – Fare Manaha

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Sous l’eau aussi, l’artiste saisit le vivant

Rencontre avec Titouan Lamazou, artiste-peintre, navigateur et écrivain. Texte : Valentine Livine – Photos de Titouan Lamazou

Il peint sur l’eau lorsqu’il navigue, sur terre lors de ses rencontres et promenades et… sous l’eau quand il veut se relier, capter l’essence des fonds marins et reproduire leur foisonnement de vie et de couleurs. Titouan Lamazou nous parle de ses œuvres sous-marines.

L’exercice est relativement nouveau pour Titouan Lamazou. L’homme, habitué des plongées sous-marines, découvre une nouvelle façon d’être dans l’océan, avec l’océan. Il peint sous l’eau la première fois en 2018, aux Marquises, en compagnie de Humu Kaimuko, le propriétaire du club

de plongée Marquises Diving. Titouan consacre d’ailleurs une double page de son livre à Humu dont il a esquissé les traits et le mana. Pour Escales en Polynésie, l’artiste a principalement plongé et peint aux Tuamotu. « Je suis allé à Fakarava, Niau, Anaa, Toau. La biodiversité marine est tellement incroyable que nous n’avions qu’à nous mettre à l’eau où nous le souhaitions pour avoir sous les yeux un tableau foisonnant de vie et de couleurs », raconte-t-il.

Un chevalet, des pastels à l’huile et des poids

Peindre sous l’eau nécessite un petit équipement. Rien d’inhabituel cependant pour l’artiste, si ce n’est les pastels à l’huile. « Je plonge en bouteille, ce qui me confère une autonomie d’1h30 à 2 heures. Je me leste afin d’être statique et j’assure mon immobilité grâce au contrôle de ma respiration. Je sais respirer lentement et assurer une bonne flottaison. Je leste également mon chevalet. Je prends soit une toile, mais je n’aime pas trop car elle finit par gondoler, soit du papier spécialement conçu pour la plongée. Enfin, le plus important : de gros pastels à l’huile », explique le peintre plongeur. Peindre sous l’eau requiert le même niveau de sécurité que pour une sortie traditionnelle en bouteille. Aussi, Titouan Lamazou est-il toujours accompagné lors de ses aventures artistiques sous-marines.

Tout commence par un coup de cœur

« J’ai besoin de sentir, ressentir les choses pour les peindre, partage l’artiste. Une personne ou un paysage suscite une émotion en moi, éveille quelque chose qui déclenche l’envie de peindre. Ce que j’apprécie tout particulièrement dans le dessin, c’est le fait d’aller au cœur du sujet. Je regarde vraiment les choses, je m’imprègne de leur identité, j’essaie d’en capter la réalité, l’essence. »

Ses yeux pétillent à l’évocation de cette plongée dans l’âme du vivant, un sourire flotte sur son visage. S’il peint ses tableaux sous-marins  majoritairement sous l’eau, il lui arrive aussi d’en réaliser dans son atelier. Lors d’une sortie en mer, il visite une patate de corail, s’émerveille devant un banc de poissons, un pêcheur… GoPro ou appareil photo à la main, il saisit l’instant et le retranscrit une fois à  terre. Mais il a vécu l’instant, l’a senti, en conserve un souvenir. Vivre le moment présent pour le poser sur une toile. Titouan fonctionne comme ça.

Peinture et concentration

Dans sa maison en bord de mer, il y a des tableaux partout : sur le haut d’une étagère, au milieu du salon, sur les murs. Ses nuanciers sont accrochés à côté de son travail en cours, les pinceaux se dressent fièrement dans leur support. La peinture est omniprésente, mais pas envahissante, bien qu’on en retrouve des taches sur sa chemise blanche et même sur le disque dur ! La peinture est une magnifique discipline artistique qui demande beaucoup de concentration. « C’est assez épuisant de peindre comme je le fais, en étant pleinement absorbé par le sujet, car cela requiert une concentration intense. C’est pour cela que je réalise un tableau par plongée. On ne peut pas avoir l’esprit ailleurs lorsque l’on est tout entier à capter l’essence de ce que l’on voit, lorsque l’on met en place la structure du tableau. Une fois cette étape passée, le reste, c’est du remplissage, du beau remplissage, mais c’est moins exigeant pour moi. D’ailleurs, je peux alors écouter de la musique ou des livres audio », confie-t-il.

Toujours finir sa toile

« Je finis toujours mes tableaux. La première raison, c’est que l’on est mauvais juge pour soi-même. Donc on peut trouver beaucoup à redire à un ouvrage simplement parce que notre niveau d’exigence individuelle est très élevé et que l’on a besoin de prendre du recul. La seconde raison est que s’arrêter en cours de route, c’est un renoncement. Un renoncement en appelle un autre et tu te retrouves, au final, à accomplir peu de choses dans ta vie. » Pour Titouan Lamazou, il est donc primordial d’aller au bout des choses. Ainsi, pour terminer de grandes œuvres, l’artiste prend du recul en retournant la toile pendant des jours, des semaines ou des mois. Lorsqu’il y revient, son regard est comme neuf, le travail peut redémarrer. Mais comment savoir lorsqu’un tableau est fini ? « Oui ! C’est souvent lorsqu’on a posé le geste de trop que l’on se rend compte que le tableau est fini, s’amuse-t-il. C’est aussi pour cela que je me laisse du temps avec mes œuvres, vers la fin justement. Lorsque je les retourne et que je reviens vers elles, je sais si elles sont finies ou ce dont elles ont besoin pour l’être. »

De l’Humain au Vivant

Le style de Titouan Lamazou est reconnaissable entre tous. Un regard unique porté sur les gens, le monde, le vivant. Un trait, des couleurs, un “je-ne-sais-quoi” immédiatement identifiable. « J’ai longtemps fait un travail anthropo-centré. Je peignais les femmes du monde, des visages, l’humanité. Aujourd’hui, je me sens appelé à explorer le reste du vivant, le non-humain. Et quoi de mieux que la Polynésie, avec sa diversité infinie, ses couleurs, ses richesses ? Un pandanus peut sembler comparable à un autre pour qui regarde superficiellement le monde. Mais moi, je vois la singularité de chaque être vivant, végétal ou animal », conclut Titouan Lamazou.

PRATIQUE

• L’exposition « Escales en Polynésie » dure jusqu’au 4 juin au Musée de Tahiti et des îles.

• Horaires d’ouverture : de 9 heures à 17 heures.

• Visites guidées de l’exposition : les 12 et 19 mars (le 26 mars

est complet), les 9, 23 et 30 avril. Elles seront suivies de 11h30

à 13 heures par des séances de dédicace des livres et signature des lithographies. Maximum : 20 personnes.

Légendes

Les Tuamotu, le terrain de jeu de Titouan Lamazou pour s’exercer à la peinture sous-marine.

Titouan utilise de gros pastels à l’huile pour peindre sous l’eau.

Chevalet, bouteille, lests, pastels et concentration extrême. Telle est la façon dont l’artiste immortalise la faune sous-marine.

Certains tableaux, comme celui de la jeune fille, ont été peints en atelier, suite à une sortie en mer photographiée.

D’abord poser le cadre, esquisser l’ensemble du décor, puis remplir.

Humu Kaimuko, le propriétaire du club de plongée Marquises Diving, avec lequel Titouan a peint pour la première fois sous l’eau.

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