Hiro’a n°165 – Le saviez-vous ? Sur la piste des patines des anciennes œuvres en bois

Rencontre avec Tokainiua Devatine, enseignant au Centre des métiers d’art. Texte : Lucie Rabréaud – Photos : Tokainiua Devatine

Des objets anciens de Polynésie ont en commun de posséder une patine à peu près semblable et particulière : sombre et brillante. Immersion dans un sol marécageux et application d’huile de ti΄a΄iri (Bancoulier, Aleurites moluccana) seraient le traitement permettant d’obtenir cette finition qui ne passe pas, ni ne semble se ternir avec le temps.

Le Centre des métiers d’art est en train d’expérimenter d’anciens gestes d’artisans-artistes polynésiens réalisés jadis jusqu’au début du XXe siècle. Deux ΄ūmete, l’un de deux mètres en ΄āpape et l’autre d’un mètre cinquante en marumaru ont été plongés dans un lieu boueux où l’eau ne stagne pas, dans la vallée de la Papeno΄o. Les deux ΄ūmete sont restés dans leur bain pendant cinq semaines.

L’expérimentation est partie de bribes d’informations collectées dans certains livres plutôt anciens dans le cadre de recherches avec les étudiants à propos de la Polynésie et des objets qu’elle a produits. « Il s’agit d’apprendre en confrontant la théorie et la pratique afin de valider des procédés aujourd’hui en voie de disparition et de les transmettre dans les enseignements aux jeunes », indique Tokainiua Devatine. Le week-end, l’enseignant poursuit ces expériences sans ses étudiants et documente ses démarches dans le but de les leur présenter ultérieurement.

Après les deux premières semaines d’immersion, l’enseignant du Centre des métiers d’art était allé vérifier l’état des objets et avait pu constater la différence de couleur entre les parties en contact avec la boue et une partie dans laquelle une bulle d’air avait empêché la boue de se coller au bois. Cette zone était restée claire, contrairement au reste, devenu noir. Il a été replongé dans la boue pour trois semaines supplémentaires afin de recevoir un traitement uniforme. Il s’agit maintenant pour l’enseignant de poursuivre ses expériences avec d’autres objets, d’autres essences de bois, d’autres durées d’immersion.

Les ΄ūmete récupérés ont été rincés puis frottés avec de l’amande du bancoulier. D’autres lectures et des expérimentations sont toujours menées pour déterminer la meilleure manière d’appliquer l’huile de bancoulier, soit en frottant l’amande directement sur le bois, soit en exprimant l’huile de l’amande au moyen d’une presse avant de l’appliquer sur le bois. Dans une première étape, les noix de ti΄a΄iri ont subi des tests différents (torréfiées, rôties, chauffées ou bouillies) dans le but de casser la coque en récupérant l’amande entière. L’amande est composée d’huile en quantité importante. Exprimée, cette huile, autrefois fabriquée localement, aujourd’hui importée, est vendue dans le commerce en étant parfois combinée à d’autres produits. On la trouve sous le nom d’huile de Tung, d’Abrasin ou de bois de Chine à laquelle les menuisiers et ébénistes ont recours.

Il y a un intérêt pour certains artisans et/ou artistes à retrouver ces gestes, surtout dans un contexte où les acheteurs sont de plus en plus soucieux de la qualité de l’objet, de celle de son empreinte sur l’environnement et de sa possibilité d’être en contact avec des aliments. Utiliser des produits chimiques souvent nocifs, ou des produits souvent importés ont un impact sur la santé des personnes.

L’intérêt économique est à étudier aussi puisqu’il faut pouvoir bénéficier d’un espace adéquat et sécurisé dans lequel laisser les œuvres pendant une période de plusieurs semaines. Cela n’est pas à la portée de tous. A contrario, ces techniques permettent de valoriser nos savoirs et nos ressources locales.

Tokainiua Devatine se souvient qu’adolescent son oncle lui avait demandé de lui rapporter des troncs d’arbres échoués sur le récif ou immergés dans le lagon depuis plusieurs semaines. Ils provenaient d’arbres arrachés lors de crues dans la vallée. Des planches et des meubles merveilleux en étaient sortis. D’autres personnes lui ont raconté qu’autrefois, ils recherchaient des troncs dans des zones maréécageuses pour en faire des rames car ce bois avait la réputation, en plus d’être plus beau, d’être plus dur et plus résistant. Des indications qui vont dans le sens des expérimentations qui l’intéressent actuellement.

« C’est chouette d’expérimenter, cela peut prendre du temps ! Il y a son lot de bonnes surprises ou de déceptions. Si tout cela aboutit favorablement, il faudra passer à l’étape permettant d’affiner et de maitriser le processus pour enfin l’appliquer à une échelle plus grande, avoir des gestes reproductibles, un endroit plus accessible mais tout de même sécurisé. Nous avons des connaissances qui sont devenues théoriques au fil des générations et l’idée est de les remettre en pratique. Il convient aux étudiants du Centre des métiers d’art d’y participer ou d’en suivre les étapes car les connaissances s’élaborent et se fixent aussi et d’abord dans l’expérimentation, ensuite dans l’expérience pour devenir des compétences » conclut-il.

Encadré

Les chênes fossiles de Brière

En France également, ce travail existe : un bouleversement géologique, il y a 5 000 ans, a permis à l’océan d’inonder une forêt de chênes, qui se situait à la place de marais. La tourbe a fait office de sarcophage naturel, les troncs se sont alors minéralisés et chargés en silice. Ces chênes donnent maintenant un bois dur, noir, qu’on appelle le morta (ou chêne fossile de Brière). Certains déterrent ces vieux chênes enfouis dans les marais et récupèrent leur bois pour le travailler et en faire des manches de couteaux.

Légendes

Les ΄ūmete sont plongés pendant plusieurs semaines dans la boue.

Récupération des ΄ūmete.

Les noix de ti΄a΄iri fournissent l’huile.

You may also like...