Hiro’a n°160 – 10 questions à : Luc Jacquet

Propos recueillis par Pauline Stasi

 

questions Juc JACQUET

 

« Je salue le courage des organisateurs du Fifo »

C’est à distance que Luc Jacquet présidera le jury du prochain Fifo, qui se déroulera du 6 au 14 février en version numérique. Déjà président à deux reprises en 2011 et 2014, le réalisateur, récompensé notamment par l’Oscar du meilleur documentaire en 2006 pour La Marche de l’Empereur, se veut solidaire de cette 18e édition particulière, puisque 100 % numérique.

Quelles sont les raisons qui vous ont conduit à accepter de présider le festival cette année ?

« Cette année est particulière, car c’est un Fifo à distance. J’ai accepté de présider cette nouvelle édition pour montrer mon attachement à ce festival. C’est un festival que j’adore. » Cette édition est tout en numérique, sans le public dans une salle obscure. Quel est votre sentiment ? « C’est forcément très différent des autres éditions. Tous les métiers de la culture, du cinéma sont sinistrés. C’est une vraie catastrophe. Il ne faut pas lâcher l’affaire, il faut tenir bon. Les grands vainqueurs –  si je peux employer ce terme  –, de cet épisode de pandémie sont les plateformes de streaming et le monde du digital. La grande différence entre un événement numérique et un festival comme le Fifo, c’est le côté humain. Quand un auteur réalise un film, il monte sur scène pour défendre son point de vue devant le public, il se met pratiquement à nu, il ne se cache pas derrière un pseudo ou un univers digital, qui n’est pas humain du tout. Je salue le courage des organisateurs du Fifo, car il faut de la foi pour organiser un festival dans ces conditions-là aujourd’hui. Je voulais être solidaire de ce courage, de ce travail, au nom de la défense d’une certaine idée de la culture, de la créativité qui est en train de souffrir énormément. »

Comment vont se dérouler les discussions, les délibérations du jury à distance ?

« On va faire du mieux que l’on peut, comme tout le monde aujourd’hui. Évidemment, cela ne sera pas comme avant. D’habitude, on discute après les films, on a déjà une tendance en ressentant l’ambiance, si les personnes se sont endormies ou bien si elles sont enthousiastes, survoltées.  Il faudra faire sans cela. »

Quel président souhaitez-vous être ?

«  Plus que jamais, je souhaite être un président attaché à la diversité des points de vue. Je vais être très attentif à la créativité, à la prise de position. Je n’aime pas l’eau tiède, je n’aime pas les choses neutres. Je suis pour l’audace, pour le tranché. Pour un continental comme moi, c’est toujours une découverte, cette plongée dans le Pacifique, dans le monde polynésien. »

Quel(s) souvenir(s) gardez-vous de vos deux précédentes éditions en tant que président ?

« Bien sûr, il y a le charme de la Polynésie. Mais surtout, ce qui m’a enthousiasmé lors de mes précédents séjours, c’est la convivialité du festival et ce désir très fort de préserver les racines, de promouvoir les cultures océaniennes. J’ai 1 500 souvenirs du Fifo comme les projections, le barbecue de bienvenue à Moorea, les forums de discussion… Rien que le fait de descendre de l’avion et d’arriver dans l’univers polynésien, c’est déjà extrêmement intense. »

Quel regard portez-vous sur le cinéma océanien ?

« Je ne suis pas un expert du film océanien. Lors de mes précédentes venues, j’ai observé que certains thèmes faisaient l’objet de nombreux documentaires. La question identitaire, la perte de la culture, les liens partagés entre le triangle polynésien. La culture de cette grande Polynésie est très forte et en grande demande de reconnaissance. De nombreux documentaires abordent aussi des sujets politiques que ce soit en Nouvelle-Calédonie ou sur l’influence de la Chine dans la zone… Le documentaire, le cinéma servent à montrer cela, c’est finalement l’émergence de la préoccupation d’une population, d’un créateur à un moment donné. »

Quelle est votre actualité ?

« J’ai un film en préparation. C’est un road movie* qui doit se dérouler en Extrême-Orient russe. C’est l’histoire d’un personnage qui part à la quête de son père, de la mer de Béring jusqu’à la mer du Japon. Il va rencontrer de nombreuses personnes qui vivent dans cette partie cachée du monde, le détroit de Béring, qui fait aussi partie du Pacifique.»

Vous rencontrez des difficultés ?

«  Comme tous les cinéastes du monde, mon actualité est malmenée par la pandémie, les cinémas sont fermés depuis un an, on a des difficultés de financement énormes. Je suis inquiet, je ne sais pas ce qui va nous arriver demain. Je suis suspendu à la vaccination, à la Covid. C’est sûr que les milieux de la culture ont été les premiers à trinquer. »

La dimension sociale vous manque actuellement ?

« Oui beaucoup. Rien ne ressemble à une vraie salle de cinéma. Le fait de s’habiller, de se faire beau pour aller au cinéma, ce sont des choses toutes simples, mais qui manquent cruellement. J’espère ne pas me tromper en me disant que l’on aura accumulé une telle frustration de rencontres, de désirs de partage, qu’ils vont se libérer après cet épisode de pandémie. »

Vous reviendrez au Fifo, en Polynésie ?

«  Je reviens quand vous voulez. Il y a un coin de mon cœur qui bat en Polynésie. Et pourtant je ne suis pas prédestiné à vivre dans vos îles et vos archipels, car je suis plutôt un bon terrien jurassien qui aime le froid. Mais j’ai été touché par le charme de la Polynésie, qui n’est pas un charme de décor, mais de culture, des personnes qui y vivent. Je me suis même demandé si je ne me trouverais pas une cabane sur un motu pour y vivre six mois par an ! J’ai vu des magnifiques décors dans ma vie, mais des beaux décors habités par des personnes qui ont une aussi forte identité, je n’en ai pas vu beaucoup. Cela donne une particularité très forte aux îles polynésiennes. »

◆ Pratique

La 18e édition 100 % numérique du Festival International du Film documentaire Océanien – FIFO

  • Du 6 au 14 février sur www.fifotahiti.com
  • Le OFF : accès libre
  • Le FIFO (du 9 au 14 février) : accès payant en ligne
  • Pour tout renseignement :
  • Page Facebook : FIFO Tahiti ou au (+689) 89 326 186

* road movie (litt. « film routier ») est un genre cinématographique nord-américain dans lequel le fil conducteur du scénario est un périple sur les routes et à travers de vastes espaces avec pour moyen de locomotion

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