Hiro’a n°152 – Le saviez-vous ? Rencontre avec Frédérique Valentin, archéo-anthropologue, chargée de recherche au CNRS au sein de l’équipe d’ethnologie préhistorique ARSCAN* et Martine Rattinassamy, agent au sein de la cellule Patrimoine de la DCP

Direction de la culture et du patrimoine (DCP) – Te Papa hiro΄a ΄e Faufa΄a tumu 

Rencontre avec Frédérique Valentin, archéo-anthropologue, chargée de recherche au CNRS au sein de l’équipe d’ethnologie préhistorique ARSCAN* et Martine Rattinassamy, agent au sein de la cellule Patrimoine de la DCP. Propos recueillis par Esther Cunéo – photos : Esther Cunéo.

  

« Les ossements reflètent différentes expériences de vie en Polynésie »

 

Spécialisée dans la préhistoire des îles du Pacifique, Frédérique Valentin, archéo-anthropologue, n’en est pas à sa première venue en Polynésie. Pour la candidature du paysage culturel Taputapuātea au Patrimoine mondial de l’Unesco, c’est elle qui était intervenue sur les ossements humains prélevés sur le site. Chargée de recherche au CNRS, elle a été de nouveau sollicitée en février dernier par la Direction de la culture et du patrimoine. Car dans sa réserve archéologique, d’autres ossements attendent d’être rapatriés sur leur terre d’origine, «  pour qu’ils aient une sépulture décente  », souligne Martine Rattinassamy, agent de la cellule Patrimoine à la DCP. Cette seconde étude s’organise autour de collections issues de différentes fouilles réalisées sur le marae Marae-Ta’ata à Paea, le motu Vaitaiaro à Rangiroa, et sur les îles de Nuku Hiva, Makatea et Tikehau.

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Quel est votre premier constat autour de ces recherches ?

Ce qui m’a d’abord marquée, c’est l’importance de documenter le plus possible les collections car, quand on se retrouve devant une boîte avec zéro information pour démarrer, on ne peut pas faire grand-chose. Il y a eu une période de crise qui se manifeste par un regroupement des ossements venus d’un peu partout. Comme si on avait voulu mettre un maximum de choses dans une caisse. C’est un problème de logistique qui s’est produit à un moment donné.

 

Comme si ces ossements avaient été entassés à la hâte ?

Oui, peut-être dans des circonstances particulières comme, par exemple, un déménagement en catastrophe à cause d’une inondation. Tous les ossements non identifiés étaient emballés dans du papier journal daté de 1976. Il se trouve qu’à ce moment-là, le Musée de Tahiti et des îles traversait une crise. On sait qu’il y a eu des complications dans les années 1980, et qu’il n’y avait qu’un directeur par intérim. Il s’est passé quelque chose qui a fait qu’on a dû optimiser la place dans les boîtes.

 

Dans ces conditions, avez-vous réussi à contextualiser ces ossements ?

Difficile avec les erreurs d’étiquetage sur les casiers et les erreurs de saisie dans l’actuelle base de données. Quand vous avez un sac avec un numéro qui ne correspond à rien, ou le nom d’un collecteur qui a été dans plusieurs sites et que le nom du site n’a pas été renseigné, on ne peut pas savoir de quoi il s’agit, on ne sait pas d’où ça vient et donc on ne peut pas re-contextualiser. Et le contexte c’est très important. Je peux faire un inventaire, mais si je ne sais pas d’où ça vient, qu’est-ce que je peux dire de plus ? L’inventaire c’est un premier pas, mais pour valoriser la collection il faut connaître son contexte, la datation et faire toutes les études annexes pour savoir qui sont ces gens, d’où ils venaient, dans quel contexte ils vivaient. C’est le plus important, c’est ce qui permet de valoriser un site, mais aussi une structure comme la DCP, puisque les différentes études peuvent se faire dans le cadre de collaborations internationales, ou avec l’aide d’étudiants qui se forment en master.

 

Concrètement, comment se déroule un inventaire ?

Le squelette humain adulte compte 206 os, mais ils ne sont pas toujours là. On remplit des fiches d’inventaire avec les données particulières offrant une description systématique pour chaque individu ou ossement. L’important, c’est d’arriver à identifier à quel âge l’individu est mort. On peut donner un âge relativement précis aux enfants grâce à l’éruption des dents échelonnées dans le temps. Pour les adultes, c’est plus compliqué puisqu’on étudie la dégénérescence de l’os. Le pelvis, par exemple, permet de différencier les hommes des femmes : haut et étroit pour les hommes, large et bas pour la femme.

 

En quoi est-ce important d’étudier ces ossements ?

Plusieurs collections ont été étudiées provenant de Tahiti, des Marquises et des Tuamotu. Elles reflètent différentes expériences de vie en Polynésie à différentes époques. Leurs comparaisons permettront de voir et de discuter de l’influence possible des différents environnements des différents archipels. D’autres comparaisons pourront être faites également avec l’étude menée antérieurement sur le site du paysage culturel Taputapuātea, à Raiatea.

 

Pourquoi avoir voulu travailler sur ces ossements ?

Parce qu’ils sont issus des premières fouilles aux Marquises menées par Robert Suggs dans les années 1956, 1957, 1958. C’était le début de l’archéologie dans la région et c’est très important dans l’histoire des Marquises, de la Polynésie. Après, j’avoue que je m’attendais à ce que ce soit plus facile (rire). J’ai un peu déchanté quand j’ai vu ce que c’était. Certains sacs en tissus qui contiennent les os étaient complètement éventrés et, comme il y a eu regroupement, ceux des Marquises sont mélangés avec d’autres os dont on ne connaît pas du tout la provenance. Une partie des collections ne pourra jamais être contextualisée. Peutêtre qu’on peut faire analyser la terre qui entoure les os pour savoir d’où elle vient ?

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Que vous apprennent les ossements ?

Ils sont porteurs d’informations. Les dents qui sont en contact avec les aliments apportent de nombreuses informations. La présence ou non de carie renseigne sur le régime alimentaire. C’est la co-occurrence de sucre et d’une bactérie qui va provoquer la maladie carieuse (maladie infectieuse). Le sucre ou les carbohydrates se trouvent dans les végétaux alimentaires, le taro, la banane, etc. Le tartre qui se dépose sur les dents peut contenir des micro-organismes qui renseignent sur les aliments consommés : l’eau qui a été bue, et l’environnement de vie en général. D’autres modifications des os des mains, pieds, membres et colonne vertébrale peuvent résulter d’une hyper-utilisation du système musculosquelettique.

 

Avez-vous pu établir un profil ?

J’ai fait des prélèvements, on verra en analyse génétique ce que ça donne. L’analyse de l’ADN permet de comprendre l’histoire des populations tandis que les datations au radiocarbone, elles, replacent tout dans le temps et indiquent le moment où la personne est morte. C’est très important pour placer l’ensemble de l’étude en perspective évolutive  : la vie qu’ils ont eue et le traitement qu’ils ont subi au moment de leur mort.

 

Vos travaux remettent-ils en question certaines hypothèses comme celle du cannibalisme ?

À Taputapuātea, par exemple, les recherches dans les années 1960 sur les os humains collectés ont débouché sur des hypothèses de cannibalisme, ce qui était typique de la pensée de l’époque. Je ne dis pas qu’ils n’étaient pas cannibales, mais dans ce que j’ai étudié (en 2014), on ne voit pas de trace de découpe, d’impact de pression, de fracturation, de grignotage, ni de machouillage. Les traces de brûlés retrouvés sur les os interviennent quand les corps n’étaient déjà plus que des squelettes, et les os déjà secs, ça limite quand même le cannibalisme. Le cannibalisme était la conclusion la plus fréquente dans les années 1960, notamment en Nouvelle-Zélande. C’était ce que tout le monde disait, c’était une mode. Je ne dis pas que ça n’a pas existé, mais dans ce cas-là, ça ne correspond pas. On ne doit pas se focaliser sur ça et, au contraire, on doit avoir un raisonnement scientifique plus ouvert.

 

Quelle est l’étape suivante ?

Je vais ramener quelques échantillons en France et en Allemagne, et en fin d’année, on remettra un rapport qui proposera une étude comparative. Je prévois également de réaliser un bilan sur l’état des collections avec des solutions pour remédier aux problèmes. Je propose notamment d’actualiser la base de données et de faire un travail en profondeur de documentation des collections, avec une recherche d’une part, des publications, et d’autre part, des archives de fouilles et des photos associées. Tout cela permettra de faire des reclassements.

 

Légendes :

 

  • Frédérique Valentin, chargée de recherche au CNRS se penche cette-fois sur des collections d’ossements humains issues de plusieurs projets archéologiques et provenant de trois archipels. Un travail de fourmi qui lui a donné du fil retordre.

 

  • La chercheuse a enregistré des données et recherche aujourd’hui les contextes archéologiques de ces ossements. L’analyse de l’ADN et les datations au radiocarbone devraient permettent de placer ces ossements dans le temps et d’indiquer le moment où la personne est morte.

 

*ARSCAN : Archéologies et Sciences de l’Antiquité

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