Hiro’a n°151 – Le saviez-vous : Des dieux et des hommes : le monde de la musique aux Marquises

Le saviez-vous

Direction de la culture et du patrimoine (DCP) – Te Papa hiro ΄a ΄e Faufa ΄a tumu

Rencontre avec le Dr Jane Freeman Moulin, ethnomusicologue à l’université de Hawai’i. Texte DCP – Photos : Mere Tokora gi 2020

 

151 saviez vous Jane Moulin Musique Marquises 2020-min

Des dieux et des hommes : le monde de la musique aux Marquises

 

A l’initiative de Vāhi Richaud, présidente de la Société des Études Océaniennes (SEO), la Dr Jane Freeman Moulin, ethnomusicologue à l’université de Hawai’i a Manoa, a donné une conférence à la Direction de la culture et du patrimoine (DCP) le 20 février. Le thème : le monde de la musique aux Marquises.

 

Etudiants, chercheurs, artistes, acteurs de la culture…, près de soixante   personnes sont venues écouter, en février dernier, la conférence de Jane Freeman Moulin, ethnomusicologue. En 1989, l’Unesco lui avait confié une mission de recherche sur la musique aux Marquises lui permettant d’effectuer une enquête auprès de nos Marquisiens les plus âgés – tels que Tahiahe’eupo’o Nahe’ekua, Mautu’u Putatutaki, Uma Teiefitu, Napoleon R. Gilmore, Mauopuhe V. Kamia, Tahiamomo Kamia, Rebeka H. Te’ikite’epupuni, Tohohina Tauavaihau et d’autres – qui lui ont révélé l’enracinement et les valeurs de cet art dans leur culture. Assistée de Paloma Ihopu et Robert Lebronnec, tous deux Marquisiens, Jane Moulin est parvenue à recueillir 748 échantillons de musique issus principalement des iles du sud, et aujourd’hui rassemblés en un catalogue de cinq volumes de 616 pages.

Elle y présente des instruments de musique marquisiens datant des XVIIIe, XIXe, XXe siècles et quelques chants des plus anciens, enregistres en 1989. Compte tenu du changement de système social résultant de l’étendue des maladies, de la dépopulation, de l’évangélisation et de l’application de lois gouvernementales à la fin du XVIIIe siècle, certains types de chants des temps anciens ont aujourd’hui disparu, comme ceux évoquant la guerre, la religion, les sacrifices humains, les rituels funéraires, le tatouage, les festins publics. Néanmoins, quelques Marquisiens réussissent à sauvegarder secrètement des connaissances et pratiques anciennes héritées de leurs tupuna (ancêtres).

Dans ses recherches, Jane s’appuie aussi sur des écrits concernant des descriptions, des légendes commentées, du vocabulaire sur les instruments de musique relevé par les missionnaires catholiques et sur ses observations d’instruments anciens. Les Espagnols mentionnaient déjà en 1595 les , conques en coquillage, utilisés par les guerriers marquisiens. George Forster, qui voyageait avec le capitaine Cook en 1774, parlait de pahu, tambours, couverts de peau de requin. Les conques et les tambours, instruments anciens principaux, résonnent pour appeler la population à des rassemblements publics et célébrer l’arrivée de pirogues, les festins, les funérailles, les rituels religieux et la guerre. Les pahu ont en plus la fonction d’accompagner la musique et la danse. Les écrits et les légendes révèlent que le pahu, le , la percussion corporelle et le chant forment la base de la production sonore traditionnelle de la société marquisienne pour les évènements communautaires. Et, tandis que les pū ’akau (trompettes en bois) ou pū rohoti (trompettes émettant le son d’une mule, aux Marquises du nord), datant du XIXe siècle, sont aussi utilisés en public, d’autres instruments – comme la guimbarde, la flute nasale en bambou et le pū hakahau en bambou – sont joués lors d’occasions plus intimes. La percussion corporelle qui consiste à effectuer différents claquements de mains l’une contre l’autre et sur le corps, était préparée avec soin pour accompagner les chants.

Un instrument de musique parce qu’il est objet de grande valeur, reçoit un nom personnel, comme la conque ≪ Takahatu ≫ dans l’histoire de Pua-Hina-Noa, et le tambour Ta’a-toi, dans celle de Tana’oa. Le pahu des XVIIIe et XIXe siecles, fait d’une pièce de bois, varie de dimensions en hauteur et en diamètre. Certains tambours sont ornés de rainures sur la partie haute, de sculptures au pied (tiki, motifs de tatouage marquisien), de cheveux humains, de pu’u (synonyme de ’aha et de kaha, corde sacrée faite en bourre de coco tressée) de tapa blanc, et de ivi po’o (os humain sculpté, ornement), matériaux précieux qui leur confèrent beauté et caractère sacré. Comme le pahu, le pū tona (triton, conque) dont l’orifice se trouve près de l’extrémité du coquillage, peut être décoré de tapa, de cordelettes de pu’u, de cheveux humains et de ivi po’o, contrairement au pū tupe (coquillage de taille plus petite).

 

Aux Marquises, de fortes connections entre le pahu, le et le sacré existent

 

Le ’aha est sacré dans toute la Polynésie de l’est ; en tahitien, le ’aha pahu sert à fixer la peau de requin sur la tête du tambour, le ’aha-’tua (’aha atua) à representer des dieux et le ’aha mata tini à orner le dieu Tane. Les actions de tressage et d’attache du pu’u de tambour sont protégées des dieux. Jane attire notre attention sur le lien cérémoniel entre les pahu, pū tona et le corps humain, le pu’u étant, pour l’instrument personnifié, comme un ornement de taille et de bas des reins, une peau, un habit sacré. De plus, les hommes qui jouent du pahu dans les me’ae ou marae pour accompagner les chants tapu (sacrés) sont eux-mêmes tapu et les tambours sont fabriqués dans un lieu tapu. Selon le père Chaulet (présent à Nuku Hiva de 1858 à

1912), Ātea est ≪ le dieu avec le ≫, parmi les dieux marquisiens dédiés à la musique qui sont Ateoma, Ihutaaiheko, Aitoka, Hipaki, Moetai, Puhati’ivovi, Pupuke, Ooko,

Takavi’ivi’i, Tikokeputa, Tukitia, Huki et Tutoake. Jane aborde également le concept polynésien des instruments ≪ parlants ≫. Les flutes de bambou, les pahu, les

’akau et les tioro (guimbardes de bambou connues sous les noms de tita’apu, tita’a kohe, ou ’utete) peuvent en effet ≪ parler ≫ et communiquer un texte. La prosodie des anciens chants prime sur la mélodie, car elle inclut des matatetau (généalogies), des puhi nui ou ue tūpāpa’u (lamentations), des encouragements, des invocations au dieu, des ha’akekai (traditions narratives). Selon Jane, ces chants sont monophoniques et d’une mélodie restreinte pour que l’auditoire ne soit pas distrait par une mélodie variée, différentes voix ou des instruments de musique, et porte toute son attention sur les paroles. Un article plus détaillé sur ce sujet paraitra dans un prochain bulletin de la SEO.

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