Hiro’a n°151 – 10 questions à : Fabien Mara Dinard, directeur du conservatoire artistique de Polynésie française

 Je suis enfant de cette troupe et son sang coule dans mes veines.

 

151 10 questions à F Dinard crédit TFTN

Fabien Mara Dinard est un enfant de Temaeva. Il a longtemps été le danseur fétiche de Coco Hotahota et a partagé tout un pan de sa vie d’artiste avec ce grand homme. Pour le Hiro’a, il a bien voulu se confier et partager ses souvenirs.

 

Tu as été danseur avec Coco et Temaeva, comment et quand as-tu intégré la troupe ?

Je suis rentre dans la troupe par un concours de circonstances. J’etais plutôt dans le sport et un jour, pendant que l’on jouait au basket sur un terrain en plein air, il s’est mis à pleuvoir. Un copain, Nephi, m’a alors demandé si je ne voulais pas aller voir une répétition de danse car on avait un autre ami qui y dansait. Il était déjà 20 heures et la répétition se passait sur le plateau sportif de l’école To΄atā. J’étais assis sous le grand arbre marumaru qui jouxte le plateau, quand une jolie danseuse, Myrna, est venue me demander si je ne voulais pas danser. J’ai refusé, car ce n’était pas du tout ma tasse de café. Cinq minutes apres, elle est revenue avec Vito, une autre danseuse, et elles me l’ont demandé avec plus d’insistance cette fois-ci. Je n’ai pas pu refuser. Je me suis dit : O.-K., j’y vais, c’est bientôt la fin de la répétition et après, je n’y mets plus les pieds. Au moment où j’intègre le groupe de garçons, Coco vient vers moi et me désigne pour faire pratiquement le role principal du tableau final. J’étais pris au piège (rires) et je ne pouvais plus me désister. Je me suis senti oblige de tenir mon rôle dans le spectacle. Plus tard, Coco m’a avoué que c’était lui qui m’avait envoyé ses deux danseuses. Ça m’a fait rire des années plus tard, car le thème du spectacle était ≪ Te vahine mā’ohi ≫ et quand on est pris dans le piège de la vahine mā’ohi, on ne peut plus en sortir ! C’était en 1990 et on préparait le spectacle pour recevoir le président Mitterrand au jardin botanique de Papeari.

Raconte-nous ton expérience avec Temaeva dont tu as été un danseur phare ?

En tant que danseur, c’était merveilleux, avec des Heiva inoubliables et de majestueux spectacles. J’ai fait le tour du monde grâce à la danse. J’ai passé vingt ans dans ce groupe de 1990 à 2010 et j’ai été président de l’association durant quinze ans. Même après mon départ, dans ma tête et mon cœur, j’en faisais toujours partie. Je peux dire que le temps passe à s’occuper d’un groupe était du plein temps. Tu manges de la danse 24h/24 et 7j/7. Je suis enfant de cette troupe et son sang coule dans mes veines jusqu’à la fin de mes jours. On est marqué à vie. Il n’y avait qu’à voir tous les anciens qui sont venus rendre hommage à Coco, même ceux qui étaient en froid avec, étaient là et ont pleuré.

Que t’a apporté cette troupe en tant que Polynésien et artiste ?

En tant que Polynesien, Temaeva et surtout Coco ont fait ce que je suis aujourd’hui. Etre fier d’appartenir et d’être enfant de cette Terre. Cette Terre que nos tupuna ont bénie de leur sueur. En tant qu’artiste, Coco ne m’a pas appris à danser. Il ne m’a jamais dit comment il fallait faire un pā’oti ou un tātu’e. Il nous laissait faire, selon les dispositions de chacun. Il m’a appris l’esprit de la danse. Comment mettre une âme dans sa danse. Temaeva n’était pas une école de danse. On y apprenait à aimer son pays et a en être fier.

 

Que représente Coco pour toi ?

Coco a une renommée internationale. Une fois, au Mexique, pendant une conférence, lorsque j’ai demandé à mon auditoire s’il connaissait Taaroa, le dieu créateur du monde mā’ohi, ces personnes m’ont affirmé que non, mais qu’elles connaissaient Coco (rires). J’ai eu une chance inouïe d’avoir fait sa rencontre. Il représente pour moi plus que le père que je n’ai pas vraiment eu. Il m’a tant appris et tant donné et on ne s’en rend compte qu’après. Quel dommage ! C’était un guerrier de la culture et un amoureux de son fenua et de son peuple. Il n’avait peur de rien. Tout ce qu’il disait, il le faisait avec conviction. Il m’emmenait toujours avec lui pour rencontrer des anciens qui pouvaient encore partager leurs connaissances. On allait les rencontrer dans les districts de Tahiti, dans les iles, et jusqu’aux Marquises. C’était très enrichissant. Coco avait toujours soif de savoir et même quand il était à l’étranger, il emmagasinait tout ce qui pouvait être intéressant dans un spectacle. C’est le plus grand créateur que ce pays ait connu. Parfois, il se disait fou, mais je lui disais toujours qu’il n’y a pas de génie sans grain de folie. Je pense qu’il voulait que je continue son œuvre, mais mes obligations professionnelles à la direction du Conservatoire m’ont empêché de le faire. Et surement aussi mon orgueil et mon arrogance m’ont éloigné de lui durant quelques années. Je le regrette aujourd’hui.

Quel héritage laisse-t-il ?

Coco a beaucoup été inspiré par Henri Hiro, dont il était très proche. La rencontre entre ces ceux-là fut déterminante dans la destinée de la troupe. C’est à partir de là que les thèmes de Temaeva furent beaucoup plus engagés. Ils dénonçaient le modernisme exacerbe, la cupidité, l’abandon des valeurs traditionnelles… Ils prônaient en premier lieu l’amour pour sa terre, son fenua. Ce n’est pas facile d’aimer son fenua ! Il ne s’agit pas juste de dire ≪ j’aime mon pays ≫. Il faut le faire à travers ses actions et avec conviction. Il faut se demander : qu’est-ce que je peux faire pour mon pays ?

En 2017, la troupe Temaeva s’est produite sur le site du marae Arahurahu. Le CAPF organisait ce spectacle. Était-ce un moment particulier pour toi ?

Cette année-là, la troupe fêtait ses cinquante-cinq ans d’existence, après avoir été lauréate au Heiva l’année précédente. C’était un moment particulier, car cela m’a amené encore à échanger avec Coco sur un spectacle. J’aimais l’entendre me dire le pourquoi du comment et pour qui… Quand il écrivait ses thèmes, il se posait toujours trois questions : pourquoi ? Comment ? Pour qui ? La réponse à la dernière question était toujours pour la jeunesse, la nouvelle génération. Le spectacle sur le marae était quand même assez particulier, car il ne traitait pas, comme à son habitude, un sujet abstrait mais un thème historique, le ≪ Hau pahu nui ≫, inspire des écrits de Teuira Henry. C’est l’alliance des chefferies de Tahiti, Moorea et Maiao. Cette alliance est conclue pour faire face aux attaques éventuelles : elle constitue une union redoutable. C’était vraiment un spectacle fait sur mesure pour les lieux du marae. Il n’y avait pas de “chichi” et tout avait un sens. Durant les prestations, on sentait un certain mana que seul Temaeva pouvait nous faire sentir. Coco ne regardait jamais ses spectacles, il se mettait à l’écart et écoutait les réactions du public.

 

As-tu une anecdote à nous raconter avec Coco ?

Avec Coco, chaque rencontre, chaque discussion est une anecdote. J’en ai des centaines, il faudrait écrire un livre ! Mais il me demandait toujours de prendre un bain de mer juste avant la soirée de passage de la troupe au Heiva.

 

Pourquoi ?

Le bain de mer était pour se purifier et enlever tout ce qu’il y avait de mauvais en nous. Il s’agissait également de se protéger des ondes négatives, du mauvais œil. Je montais toujours sur scène avec encore du sel sur le corps. C’était devenu un rituel.

 

Coco était aussi réputé pour être dur…

C’est vrai, il était réputé pour cela, car il voulait atteindre la perfection. Mais il pouvait aussi être très aimant, jusqu’à surprotéger les membres de la troupe. Les personnes avec qui il était le plus sévère étaient celles-là mêmes qu’il aimait le plus.

 

Un mot sur la cérémonie qui a été rendue en son hommage…

C’était une belle cérémonie, remplie d’émotions. Les générations qui se sont succédé dans la troupe se sont toutes retrouvées autour de lui, sur la place

To΄atā. Il n’y avait que lui pour nous réunir tous. D’autres groupes nous ont rejoints pour cet hommage. C’était très beau de voir cette communion autour de sa personne. Cette cérémonie a été suivie en direct à l’international. J’ai reçu plusieurs messages provenant de l’étranger. C’est très rassurant de savoir qu’il a aussi semé ses idées dans le monde. J’en profite pour remercier toutes les personnes qui se sont mobilisées pour organiser cette soirée, en juste quelques heures. Le Pays a rendu hommage à l’un de ses plus grands Hommes.

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