Hiro’a n°148 – Trésor de Polynésie : Découvertes et échanges autour du costume de deuilleur

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Trésor de Polynésie – Musée de Tahiti et des îles (MTI) – Fare Manaha

Découvertes et échanges autour du costume de deuilleur

Rencontre avec Julie Adams , conservatrice responsable des collections d’Océanie au British Museum, Monique Pullan, restauratrice au British Museum, Chris Mussel, représentant du département scientifique du British Museum, et Miriama Bono, directrice du Musée de Tahiti et des îles. Texte : Charlie Réné – Photos : British Museum

Visages concentrés, salves de questions, applaudissements nourris et félicitations… La conférence animée par une équipe du British Museum, mi-novembre, avait captivé l’auditoire au Conservatoire artistique. Il faut dire que le prestigieux musée londonien venait présenter un travail remarquable : celui qui a été mené à partir de 2017 pour restaurer – « ré-imaginer »  même – un « costume de deuilleur » tahitien. Utilisé aux îles du Vent, lors des Heva Tupapa’u, cérémonies funéraires suivant la mort d’un chef ou d’une personnalité, il semble avoir fasciné tous les voyageurs qui l’ont aperçu. Il fait aujourd’hui partie des pièces les plus connues de la tradition polynésienne.

Décrit, et plus tard collecté par James Cook et son équipage (lire ci-dessous), représenté dans les fameux dessins de Tupaia, on en compte une dizaine d’exemplaires dans les musées européens. « Et celui du British Museum est sans nul doute le mieux conservé, et le plus complet au monde », précise Miriama Bono, la directrice du Musée de Tahiti et des îles (MTI).

Complet et complexe. Tiputa, tablier, plastron, ceinture et écharpe, masque, manteau, casquette et couronne… Parmi les multiples éléments du costume, on trouve à la fois du tapa teint, des fibres tressées, des disques de coco cousus, plus de 1 500 pièces de nacres, et des centaines de plumes soigneusement découpées et assemblées… « Le costume du deuilleur réunit énormément de savoir-faire traditionnels polynésiens », note Julie Adams, conservatrice au British Museum, « c’est ce qui fait que travailler dessus est si passionnant. »

Restauration et révélations

Deux cent cinquante ans après avoir quitté le fenua, « le costume a survécu dans des conditions remarquables », pointe Monique Pullan, à la tête de l’équipe de restauration, « mais il était tout de même fragile. » Pour assurer sa longévité, les spécialistes britanniques, un temps aidés par l’ancienne directrice du MTI Théano Jaillet, ont dû effectuer plusieurs « réparations mineures », « dans le respect maximal de son intégrité » . Mais surtout, l’équipe a cherché à retrouver son allure originelle. « Plutôt que de le présenter de la façon où Cook l’avait ramené, comme cela avait été fait auparavant, nous avons estimé que le heva tupapa’u devait être exposé comme il avait été porté par le deuilleur, et vu par les participants de la cérémonie », continue la restauratrice. Et c’est en étudiant les descriptions et dessins d’époque, et en maniant avec délicatesse les tissus et parures, que l’équipe londonienne a enchaîné les découvertes. Un tiputa inconnu, une incroyable cape de plume jusque-là placée en ceinture, d’éclatantes teintures restées protégées de la lumière, des motifs et décorations dont la signification doit encore être précisée… « Toute idée est la bienvenue ! », s’enthousiasme Monique Pullan. Car le British Museum n’est pas simplement venu montrer : à Tahiti, Moorea ou Taha’a pendant une dizaine de jours, la délégation était « surtout là pour apprendre, comprendre, et travailler avec les spécialistes de la culture tahitienne », souligne Julie Adams.

Transfert de connaissances

Pourtant, dans les laboratoires de Londres, « le costume a été étudié avec des technologies poussées, un spectromètre de masse, des recherches d’ADN… », liste Chris Mussel, représentant scientifique de la délégation, « mais c’est ici qu’on peut vérifier, préciser ces études, et peut-être identifier d’autres hypothèses de travail. » Les teintures seraient composées d’insectes et de noni ? La tradition orale a gardé des indications sur la façon dont elles étaient préparées. L’ADN de certaines plumes correspond à un pigeon impérial ? La société d’ornithologie de Polynésie les lie au rupe, toujours présent à Makatea. « On a souvent les objets mais pas toute l’histoire », reprend Julie Adams, « en échangeant, on crée un transfert de connaissances dans les deux sens. » Et le heva tupapa’u garde encore sa part de mystère. Comme ces plumes de coiffe qui semblent appartenir à un cousin du dodo et du pigeon de Nicobar. Ou le très complexe tressage de la cape, qui a « laissé bouche bée » plusieurs spécialistes. « On veut avoir des partenariats au long terme », reprend la conservatrice, « on peut imaginer que le Centre des métiers d’art, par exemple, essaie de reproduire la cape de plume, qui est très fragile. » De quoi faciliter un futur voyage du reste du costume à Tahiti. « Nous avons sollicité le British Museum pour pouvoir l’avoir en prêt au MTI pour la réouverture de la salle permanente fin 2021 », explique Miriama Bono. L’affaire est en bonne voie. Quoi qu’il arrive, pour Julie Adams, cette visite marque « le début d’une relation forte » avec le milieu culturel polynésien.

Encadré

Exposé pendant des décennies

Intégré dans les collections du British Museum avec la simple mention « collection Cook », le costume du deuilleur du British Museum a probablement été collecté à Tahiti durant le deuxième voyage de l’explorateur anglais, en 1773. Cook avait essayé en vain de se procurer ces costumes lors de sa première mission en Polynésie. À son retour, il apporta des plumes rouges de Tonga dont il connaissait la valeur à Tahiti, et réussit à collecter « au moins dix costumes ». L’un d’eux a été exposé au Bristish Museum dès 1803. « Dans un vieux guide de Londres, l’auteur suggère à tous les visiteurs d’aller voir cette pièce exotique et inhabituelle », rappelle Julie Adams. Le costume était encore en vitrine en 1960 avant d’en être retiré pour une première restauration. Les équipes du musée découvrirent alors qu’il était monté sur un chevalet du XVIIIe siècle, auquel était attachée une mystérieuse figure sculptée, cachée sous les couches de tapa. Il restera dans les réserves du musée de 1970 à 2017, date à laquelle le British Museum décide de le restaurer et de l’exposer, jusqu’en août dernier, pour marquer le 250e anniversaire des voyages de Cook.

Légendes

Équipe du British Museum, avec, deuxième en partant de la gauche, Théano Jaillet, l’ancienne directrice du Musée de Tahiti et des îles.

Restauration.

Costume du deuilleur.

Dessin de Tupaia représentant le costume de deuilleur.

Montage du costume.

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