Hiro’a n°148 – Le saviez vous ? Te Rautītoa ou la danse des champions

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Le saviez-vous ? Conservatoire artistique de Polynésie française – Te Fare Upa Rau

Te Rautītoa ou la danse des champions

Rencontre avec John Mairai, auteur et professeur au Conservatoire artistique de la Polynésie française. Texte MO – Photos : TFTN

Pour marquer les deux cents ans du Code Pōmare et surtout l’interdiction des rautītama’i ou danses guerrières, John Mairai a souhaité faire renaître cette pratique ancestrale au travers du Rautītoa, une initiative relayée par le Conservatoire artistique de Polynésie française.

Le 19 mai 1819, le roi Pōmare II met en place le Code Pōmare dans le but d’éviter à l’avenir les tentatives de renversement de la royauté. Parmi les nombreuses interdictions, figure la pratique du frappé des mains sur les puissances ou pa’ipa’ira’a hūhā. Ce geste, éminemment porteur d’incitation à la violence, était effectué en prélude à un combat, dans le rautītama’i ou danse guerrière, pour intimider l’adversaire en montrant la fougue et la force du clan. Dans certains cas, elle pouvait conduire à un retrait des troupes ennemies avant même la bataille. Malgré ces censures, on observe dès 1892 une renaissance de la danse tahitienne, désormais reconnue et pratiquée internationalement. Le rautītama’i, lui, n’a pas connu le même sort puisque sa pratique a disparu. Sa trace se retrouve dans Tahiti aux temps anciens de Teuira Henry.

Répondre à un besoin

Le Conservatoire artistique, à l’initiative de John Mairai, a donc estimé qu’il était temps de se souvenir de cette pratique ancestrale. « Les Maoris ont leur haka, qui est maintenant reconnu internationalement grâce aux rugbymen néo-zélandais. Le haka maori est extrêmement riche et les Maoris l’utilisent à toutes les occasions, heureuses comme tristes. Les Marquisiens, depuis les années 1990, ont aussi remis leurs danses au goût du jour, notamment la fameuse danse du cochon et le haka marquisien », observe John Mairai, interpellé par ce sujet culturel. Comme le fait que certaines équipes sportives polynésiennes tentent leur propre haka en s’inspirant de ce qui se fait chez les voisins. « La démarche est tout à fait respectable. Mais on sent bien que nous sommes là dans une phase de copie. En plus, il faut faire attention à la gestuelle utilisée, qui peut être extrêmement violente, comme le geste de couper la tête (la main à plat qui vient en travers du cou dans un geste vif). D’un point de vue purement symbolique, c’est un geste de mise à mort. Il ne convient pas pour un match sportif », ajoute-t-il. Disposer d’un texte pour une danse de harangue typiquement mā’ohi s’est donc fait sentir.

Le Rautītoa, porteur des valeurs polynésiennes

Contrairement au rautītama’i, le rautītoa vise l’apaisement. « Il s’agissait pour moi d’apporter un texte qui ne soit pas une incitation à la violence. Je me suis demandé quelles sont les valeurs portées par notre pays. J’utilise donc les thèmes principaux comme la mer, le temps, la terre ou la pirogue », explique celui qui a voulu obtenir « un texte porteur d’une célébration de notre pays ». La volonté affichée : mettre en valeur le toa dans le sens du champion, représentant du fenua. « Nous sommes les champions de notre pays. J’aime bien cette notion qui a un sens différent de celui de “guerrier”. C’est pour cela que cette danse, le Rautītoa, est interprétée par des hommes mais également par des femmes. Cela montre bien que nous pouvons tous être des champions de notre fenua, des porteurs de nos valeurs. »

Une interprétation à intégrer

La particularité du Rautītoa réside dans le fait qu’il se danse sans support musical. Ce qui rend son exécution difficile « car il n’y a aucun instrument pour marquer le rythme. C’est un peu comme la danse du cochon telle qu’elle était exécutée dans les années 1980, sans aucun autre rythme que celui marqué par les sons du corps et la frappe des pieds sur le sol. C’était très viril et ça faisait vibrer le sol. C’était très impressionnant », se souvient l’homme de scène. Actuellement, les élèves du département de danses traditionnelles ont commencé à travailler sur l’interprétation du Rautītoa telle que comprise par l’auteur. « On n’a pas vraiment d’idée précise de la manière dont c’était interprété autrefois. En revanche, on peut l’imaginer grâce aux descriptions et au sens des anciens textes. Donc, j’ai créé un texte et toute la gestuelle dont l’interprétation est encore à l’état embryonnaire », précise-t-il, conscient, par ailleurs, du temps nécessaire pour que les jeunes « puissent en exprimer véritablement toute l’énergie ». L’absence de support musical, inhabituelle pour eux, ne leur facilite pas la tâche mais une fois le remarquable travail de mémorisation intégré, ils pourront « le ressentir pour le restituer convenablement dans tous ses aspects : simple, viril, puissant et élégant », déclare John Mairai, confiant.

Une graine déjà semée

Le Rautītoa a été rendu public le 14 décembre 2019 en ouverture de la soirée du grand gala de fin d’année de la section des arts traditionnels. « Ce n’est qu’une ébauche mais la volonté est de le révéler à la population locale et de provoquer l’interrogation et la curiosité. Après, on aura quelques mois pour le perfectionner. » Cette présentation, par le biais du Conservatoire artistique, était une façon d’officialiser la démarche. « J’ai la volonté de partager cette danse avec tous les représentants du fenua, notamment le monde sportif parce que ce n’est pas ma propriété », ambitionne John Mairai qui souhaiterait que « ce produit » soit diffusé à l’échelle du fenua. Il a également pris contact avec le Comité olympique pour qu’il soit soumis aux clubs dès janvier 2020. « Je souhaite que le texte et la gestuelle du Rautītoa soient conservés au moins la première année. Après, chacun pourra se les approprier, les faire évoluer. Il faut laisser le temps au temps et la liberté à chacun de le recréer », argumente l’auteur qui insiste toutefois sur le fait qu’« il faudra toujours rester sur la philosophie de l’élégance et de l’apaisement ».

Légende

Une danse exécutée à la fois par les filles et les garçons.

Le rautītoa vise l’apaisement.

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