Hiro’a n°143 – L’oeuvre du mois : Un grand costume célébrant la paix

Rencontre avec Vetea Toatiti, chorégraphe et costumier du groupe Pupu Tuha΄a pae, prix du grand costume au Heiva i Tahiti 2019. Texte : Lucie Rabréaud – photographie : TFTN 

 

Le groupe Pupu Tuha΄a pae a reçu le prix du plus beau grand costume, le prix Joseph Uura, au Heiva i Tahiti 2019. Vetea Toatiti, chorégaphe du groupe, est également le créateur de ce costume au blanc éclatant. 

 

Assis sur l’estrade de To΄atā, les groupes patientent. Chaque prix est annoncé l’un après l’autre avec plus ou moins de roulements de tambours selon les facéties des membres du jury. C’est le moment de l’annonce du plus beau grand costume pour le Heiva i Tahiti 2019. D’un coup, le 

nom de Pupu Tuha΄a pae résonne dans le micro. Vetea Toatiti bondit de sa place, sous les hurlements de joie des membres du groupe installés dans les gradins. C’est la deuxième fois qu’il obtient cette récompense. Une grande fierté pour lui qui endosse deux rôles dans le groupe : celui de costumier et de chorégraphe. Il faut dire que quand les danseuses et danseurs sont apparus sur scène pour les derniers tableaux, tout de blanc vêtus, le public et le jury ont été impressionnés. Symbole de la paix retrouvée après la bataille, le blanc éclatait sur scène, illuminant To΄atā. « Ce grand costume résume la fin du thème », explique-t-il. Tout a été travaillé selon le déroulé du spectacle, qui contait l’histoire d’un guerrier souhaitant venger la mort de son père. Il n’écoute pas les conseils de sa mère qui l’implore de rester sur son île et de ne pas partir à la guerre. Elle a peur que son fils meure et sait que le coupable finira par tomber. Mais il ne l’écoute pas et part se battre. Heureusement, s’il perd laguerre, il rentre en vie. Le grand costume célèbre les retrouvailles entre une mère et son fils, son retour sain et sauf, la venue de la paix, la fin de la guerre… 

 

De nombreux symboles 

Les danseuses et les danseurs portaient la même coiffe : un haut tressé en filet (΄ūpe΄a) en pandanus de forme triangulaire et évasé. Des roseaux couleur crème, représentant les dieux du ciel, sortent en plumeau de la coiffe. Posée à la verticale sur le tressage : la lance brisée du guerrier, du pūrau brûlé au chalumeau pour qu’il prenne cette teinte marron foncé, noir. En travers et en hauteur, une corde, tressée « à quatre », un tressage spécifique des Australes pour gagner en solidité, faite avec du pūrau et dont les fibres pendent à chaque extrémité. Elle rappelle la corde avec laquelle le père du guerrier a été étranglé après être tombé dans le piège de ses adversaires mais c’est aussi le taura pua΄a, la corde avec laquelle les pattes des cochons sont attachés aux Australes. À la base de la coiffe, entourant la tête, des coquillages ont été disposés, des porcelaines et des coquillages aux reflets jaune nacré, représentant les dieux de la mer. Les femmes portent de grands sautoirs en coquillages blancs et les hommes une corde en bandoulière, rappelant encore la corde qui a tué le père. 

Les more des femmes et des hommes tiennent par une ceinture de pandanus tressée décorée elle aussi de porcelaines. Les coquillages et le tressage symbolisent la mer et le voyage du guerrier pour aller se battre ; sa lance brisée portée en coiffe, son orgueil blessé mais aussi l’apprentissage et la patience dans l’action trop ardente ; et enfin la corde portée par les hommes et sur la coiffe honore la mémoire du père mort au combat. 

 

Vingt mètres de tressage 

 Originaire de Rurutu, Vetea Toatiti a rejoint le groupe Pupu Tuha΄a pae en 2011. En 2014, il obtient le prix du meilleur grand costume. Vetea fait alors une pause et jusqu’au Heiva i Tahiti 2019. Ce prix récompense un long et fastidieux travail. « C’est un costume simple mais trés travaillé. 

À mes côtés, j’avais six costumières qui m’ont aidé pour tresser tout le pandanus nécessaire à chaque costume et cinq autres se sont occupées des montages des costumes. Je préfère travailler comme ça, car ainsi tous les danseurs ont un costume uniforme. On a travaillé à la chaîne ! Il fallait vingt mètres de tressage pour un costume, la coiffe et la ceinture. Multiplié ensuite par quatre-vingts danseurs, ça en fait des mètres de pandanus ! » C’est aussi toute une réflexion sur le thème du spectacle : il faut que chaque élément ait une signification, « il faut se creuser la cervelle… La recherche, l’élaboration, la création du costume, par rapport au thème, prennent jusqu’à un mois de travail. Je m’inspire des précédents grands costumes qui ont remporté le prix. Non pas pour les copier, mais justement pour trouver ce qui n’a pas encore été fait, comme l’utilisation d’autres matières ou d’autres façons d’utiliser la matière. » Une réflexion aussi sur l’utilisation du matériel premier : aura-t-on assez de pandanus, où trouver les roseaux… Et enfin sur la danse : « On ne fait pas des costumes pour défiler mais pour danser. Il faut que ce soit pratique et que ça tienne. » 

 

Hommage aux Australes 

 Non seulement ce grand costume symbolise le thème du spectacle, mais il sublime aussi les Australes : les roseaux qui sortent de la coiffe en plumeau ne poussent qu’aux Australes, le tressage si précis et particulier est la fierté de ses îles, et la lance est une réplique d’une lance de Rurutu conservée au musée de Tahiti et des îles. Ce prix du plus beau grand costume est une grande satisfaction pour Vetea Toatiti. La reconnaissance d’un travail poussé et intense. Ce grand costume va aller rejoindre les collections du musée : « C’est une grande fierté, car nous faisons la promotion de nos îles à travers ce costume. » 

Vetea Toatiti travaille également comme décorateur à l’InterContinental. La fin du Heiva ne signifie pas le repos pour lui, mais le début du mini-Heiva. Il avoue qu’après, il prendra sûrement quelques vacances…  

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