Hiro’a n°141 – Dossier : Quand Cook et Banks rencontrèrent Tupaia

Musée de Tahiti et des îles (MTI) – Te Fare Manaha 

Service du patrimoine archivistique et audiovisuel (SPAA) – Te piha faufa’a tupuna 

Rencontre avec Miriama Bono, directrice du musée de Tahiti et des îles, Vairea Teissier, documentaliste du musée, Corinne Raybaud, historienne.  

Texte : Lucie Rabréaud 

 

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Quand Cook et Banks rencontrèrent Tupaia 

Cette année plusieurs événements et expositions commémorent l’arrivée de James Cook dans la baie de Matavai et son départ avec Tupaia. La mission du commandant était d’observer le transit de Vénus puis de rechercher la Terra Australis Incognita mais une rencontre viendra encore enrichir le voyage. C’était en 1769…  

Il y a 250 ans, James Cook arrivait à Tahiti. Le 13 avril 1769, l’Endeavour mouillait en effet en baie de Matavai. « Ils viennent pour le passage de Vénus, ils découvrent la population et rencontrent Tupaia», peut-on lire en introduction de l’exposition sur James Cook, Joseph Banks et Tupaia, préparée par Corinne Raybaud, historienne, en parallèle de la sortie de son livre portant le même nom. La même année, Cook repart avec Tupaia à son bord et ce Polynésien entre dans l’histoire.  

C’est en 1768 que la Royal Society charge James Cook de conduire une mission scientifique dans le Pacifique sud : observer le passage de Vénus devant le soleil qui permettra de mesurer précisément la distance entre la Terre et le soleil. À l’époque, les scientifiques sont en émoi et tous sont à la recherche du meilleur endroit pour observer le transit de Vénus. Cent cinquante-et-une observations auront lieu à partir de 77 lieux différents.  Prévu entre le 3 et 4 juin 1769, l’équipage de l’Endeavour a deux mois pour se préparer. Un fort est construit dans le prolongement de la baie de Matavai à l’emplacement de l’actuelle pointe Vénus. James Cook rencontre les autorités de l’île ou ceux qu’il croit comme telle, visite, procède à des échanges… D’anciens marins et officiers qui étaient avec Wallis retrouvent Tahiti et ses habitants. Joseph Banks, riche aristocrate et botaniste, qui finance en partie l’expédition scientifique, est curieux de tout et se mêle aux Tahitiens. Il observe, il écrit et il rencontre Tupaia 

 

Le plus érudit  

Tupaia, chef ΄arioi du plus haut rang et prêtre de Raiatea, se serait réfugié à Tahiti suite à l’invasion et au contrôle de son île par les guerriers de Puni, grand chef de Bora Bora. Quand Cook arrive, il accompagne Purea la grande cheffesse de Papara, mais celle-ci a perdu de son influence. Au moment du départ du bateau en juillet 1769, Tupaia monte avec eux. James Cook note dans son carnet de bord : « Quelque temps avant notre départ de cette île, des naturels s’étaient offerts à partir avec nous et comme ils pouvaient nous être utiles pour nos futures découvertes nous décidâmes d’en emmener un, nommé Tupia qui était chef et prêtre. (…) Nous l’avions trouvé très intelligent et il en savait plus sur la géographie des îles situées dans ces mers, sur leurs produits, sur la religion, les lois et les coutumes de leurs habitants qu’aucun de ceux à qui nous avions eu affaire jusque-là, personne ne pouvait donc mieux remplir le rôle que nous lui destinions. Ces raisons me décidèrent à l’admettre à bord, à la demande de M. Banks avec un jeune garçon qui était son serviteur. » Si Cook pense que Tupaia pourra lui être utile, Tupaia espère convaincre le Britannique de faire escale à Raiatea et de libérer l’île des envahisseurs venus de Bora Bora. Mais Cook ne se mêlera pas de ces affaires et poursuivra son voyage après une courte escale dans les îles Sous-le-Vent. Sa deuxième mission a commencé : trouver la Terra Australis Incognita. 

 

Tupaia et les Maoris : une rencontre importante 

Ils font route vers Rurutu, puis la Nouvelle-Zélande dont ils feront le tour pour cartographier les côtes. Tupaia se révèle un atout précieux : sa capacité à communiquer avec les Maoris permet d’éviter plusieurs conflits. Les Maoris l’ont en grande estime et apprécient particulièrement ses évocations de la société tahitienne qui leur rappellent des souvenirs lointains transmis par leurs ancêtres. Anne Salmond dans L’île de Vénus écrit que « durant son séjour à Uawa, Tupaia dessina un navire et des canots sur le mur d’un abri rocheux à Opoutama (« l’anse de Cook ») où il coucha. Plus de soixante ans après, les gens du lieu montrèrent ce dessin à Joël Polack, un commerçant britannique en disant qu’il avait été exécuté par Tupaia. (…) Selon Polack, les Maoris du coin appelèrent cet abri la grotte de Tupaia ». Durant la navigation, Tupaia transmet ses connaissances géographiques à Cook et à Banks décrivant un total de cent trente îles et en positionnant soixante-quatorze. Une carte longtemps restée énigmatique et sur laquelle les scientifiques continuent d’élaborer des théories. « Il faut lire la carte de Tupaia comme un cheminement légendaire entre les îles, compilation de plusieurs expéditions racontées et psalmodiées au fil des siècles plutôt que comme une localisation précise d’îles sur une surface plane », explique Corinne Raybaud. Les îles ont été placées suivant leur accessibilité et non pas suivant la distance (en kilomètres) entre elles. « Cela montre la connaissance de Tupaia des îles du Pacifique. Il avait emmagasiné tout ce savoir grâce à des récitations passant de génération en génération. Il a réussi à placer des îles sans jamais y être allé. » Autre performance du Polynésien, selon l’historienne, qui stupéfie les officiers de l’Endeavour : il est capable à tout moment de donner la direction de Tahiti. Aussitôt qu’il montre du doigt une direction, les officiers prennent leurs instruments, font leurs calculs et vérifient. Tupaia a toujours raison.   

 

Encore beaucoup d’interrogations  

Puis ce sera l’Australie et BataviaTupaia, son serviteur et une grande partie de l’équipage tombent malades. Taiata (ou Tayeto), le serviteur de Tupaia, meurt à la fin de l’année 1770, suivi quelques jours plus tard par son maître lui-même. L’expédition sera de retour en Angleterre en juillet 1771. James Cook et Joseph Banks sont honorés par le roi George III pour ce tour du monde en trois ans. En montant sur ce bateau, Tupaia est entré dans l’histoire. À son deuxième voyage, Cook note avec regrets dans son carnet de bord qu’aucun Tahitien ne lui demande de ses nouvelles alors qu’ils l’interrogent à propos de Banks. Les Maoris en auraient demandé, mais Corinne Raybaud n’a trouvé la trace de cette information nulle part dans les carnets de bord. Cent soixante-dix ans après la mort de Joseph Banks, des dessins ont été retrouvés : un grand prêtre, un échange, des musiciens… Longtemps d’auteur anonyme, le British Museum les attribue désormais à Tupaia. « Il reste encore beaucoup d’énigmes autour de ce personnage, explique Corinne Raybaud. Mais il est considéré comme un grand savant. Il avait beaucoup de connaissances en coutumes, astronomie, géographie… C’était sans doute une personne forte intérieurement qui savait nouer des relations humaines profondes et avait une hauteur de vue comme lorsqu’il dira, après avoir été refoulé d’une baie en Nouvelle-Zélande, que la mer est à tout le monde. Un concept très innovant pour l’époque. »   

S’il reste beaucoup de questions, 2019 est justement l’occasion de se pencher sur cette commémoration et ces trois personnages intrigants qu’étaient James Cook, Joseph Banks et Tupaia. 

   

 James Cook : un homme audacieux et déterminé 

James Cook est né à Marton, dans le nord du Yorkshire, en Angleterre, dans une famille modeste en 1728. À 19 ans, il embarque comme apprenti dans la marine marchande pour le cabotage du charbon et en parallèle, il étudie l’algèbre, la trigonométrie, l’astronomie et la navigation. Il monte rapidement en grade et en 1755 on lui propose de prendre le commandement d’un navire. Il refuse, préférant s’engager dans la Marine royale où il accède rapidement au grade de Master’s Mate. En 1757, il réussit son examen pour commander un navire de la flotte royale. Il participe à la guerre de Sept Ans (1756-1763) où il se fait remarquer pour ses talents de cartographe. Pendant le siège de Québec, il trace l’embouchure du Saint-Laurent, permettant une attaque décisive. En 1768, la Royal Society le charge de conduire une mission scientifique dans le Pacifique sud pour observer le passage de Vénus et rechercher la Terra Australis Incognita. C’est son premier tour du monde. Il en fera deux autres, à bord du Resolution : de 1772 à 1775 et de 1776 à 1779, où il trouvera la mort à Hawaii. « James Cook était un navigateur audacieux, dur et tenace qui affrontait les périls avec courage et beaucoup de détermination. Il était juste, intègre, rigoureux et respecté de ses hommes», écrit Corinne Raybaud dans son livre James Cook, Joseph Banks et Tupaia, il y a 250 ans à Tahiti (édité chez Mémoire du Pacifique).  

 

Le capitaine Cook sur le site du musée de Tahiti et des îles – Te Fare Manaha. 

Lors de son troisième voyage à Tahiti, le capitaine Cook assiste à une cérémonie sur le marae Taputapuātea à Nu’uroa où se trouve le musée de Tahiti et des îles – Te Fare Manaha. Le marae était alors situé à l’emplacement du cimetière actuel. Il sera détruit par les missionnaires qui y établissent leur mission. Quelques pierres ont été récupérées par le musée de Pape΄ete et aujourd’hui présentées sous forme de plateforme dans les jardins d’Ātea du musée.  

Une gravure de John Webber, un des dessinateurs de Cook, reproduit cette cérémonie. Une guerre se prépare sur Moorea et il faut s’attirer les bonnes grâces des dieux avant la bataille. Des offrandes animales et végétales et une offrande humaine qui marque le caractère exceptionnel de la cérémonie, sont déposées au marae. Sur la gravure, on voit également sur l’autel, parmi des crânes humains, deux ballots de tapa : l’un contient le maroura (celui retrouvé au Quai Branly, cf. Hiro’a n°140) et l’autre le to’o contenant le dieu Oro. Au bord de l’eau, Taputapuātea, la pirogue double sacrée qui porte le même nom que le marae, et qui est un marae mobile. Bligh, alors maître à bord du Resolution, assiste également à cette cérémonie. Il reverra d’ailleurs Taputapuātea, la pirogue sacrée, en 1792 à Pare lors de son second voyage. Il s’en étonne et les gens sur place lui expliquent qu’une guerre a éclaté entre ‘Ātāhuru et Pare. Tu ayant remporté la victoire a donc transféré la pirogue et ses attributs à Pare 

Nu’uroa est un site hautement prestigieux où se sont déroulés des événements historiques, impactant l’histoire de la Polynésie.

La rue Cook 

La venue de James Cook en Polynésie en fait un personnage indissociable de l’histoire polynésienne. Comme d’autres navigateurs, son nom a été attribué à une des rues de Pape’ete. La rue Cook se situe à l’angle de la galerie des Tropiques le long du front de mer. Elle porte ce nom depuis la réalisation de la première carte de la ville vers 1866. Longue de 150 mètres, cette rue relie le boulevard de la reine Pomare IV (le front de mer) à l’avenue du commandant Destremau. 

 

D’autres Polynésiens embarqués sur les navires européens  

Ahutoru fut le premier Polynésien à embarquer sur un navire européen. Il embarque sur La Boudeuse en avril 1768. Après une année de voyage où il visite Samoa, le Vanuatu, la Grande Barrière de corail, Choiseul, Buru, Butung, Batavia, Maurice, il arrive en France où il est présenté à Louis XV. Il devient la coqueluche de Paris où il incarne le « bon sauvage». Il assiste à des spectacles d’opéra. En mars 1770, Ahutoru qui souffre du mal du pays, embarque sur le Brisson à La Rochelle à destination de l’île Maurice. Des bateaux sont affrétés et Marion du Fresne engagé pour mener l’expédition jusqu’à Tahiti. Mais une épidémie de variole éclate sur l’île et Ahutoru meurt peu après le départ des navires. Il est devenu célèbre grâce au récit de voyage de Louis Antoine de Bougainville. 

À Raiatea, Hitihiti désireux de visiter l’Angleterre, embarque avec Cook sur le Resolution, en septembre 1773. Il verra plusieurs îles : Tongatapu où il achète avec empressement des plumes rouges si rares à Tahiti, la Nouvelle-Zélande, une île de glace dans les eaux polaires où Hitihiti souffre du froid et de la raréfaction des vivres frais, l’île de Pâques où il achète une main de femme en bois jaune (aujourd’hui exposée au British Museum), les Marquises où il se procure des parures à la mode du pays et un tambour en échange des plumes des Tonga, les Tuamotu. Puis ils reviennent à Raiatea en juin 1774, où il débarque, renonçant à visiter l’Angleterre. Seize ans plus tard, il aide le capitaine Bligh à capturer les déserteurs de la Bounty. 

Ma’i embarque en septembre 1773 sur l’Adventure, commandée par Tobias Furneaux. Il suit la même route que Hitihiti qui est sur le Résolution avec Cook. Au large de la Nouvelle Zélande, le mauvais temps sépare les deux bateaux. Furneaux, confronté à la mort de dix marins victimes des Maoris anthropophages, décide de rentrer directement à Londres où il mouille en juillet 1774. Ma’i y séjournera pendant deux ans, logé chez le commandant Furneaux. Il est introduit dans la haute société londonienne où il est apprécié pour son intelligence, ses bonnes manières et sa dignité. « Pour donner une idée de son intelligence, je me contenterai de dire qu’il a fait des progrès étonnants dans le jeu d’échecs », dit de lui Forster. Lors d’un voyage dans une station balnéaire, Ma’i fait sensation en se déshabillant et révélant ses tatouages. Cook ramène le Polynésien chez lui à Huahine en octobre 1777. Ses aventures provoquent l’animosité de ses compatriotes et il finit ses jours dans le dénuement et la plus grande discrétion. 

En 1775, plusieurs Polynésiens montent à bord de l’Aguila, dont Puhoro, un navigateur de Ma’atea. Alors qu’un des officiers travaille à l’élaboration d’une carte, Puhoro nomme plusieurs îles, décrivant leur topographie, les récifs, les principales productions, les caractéristiques des habitants, le nom du ari΄i… Il explique également que les navigateurs sont nommés fa΄atere (celui qui dirige). Arrivés à El Callao sur la côte péruvienne, les insulaires sont présentés au vice-roi, puis logés au palais et emmenés à certains divertissements. Quelques mois plus tard, il sera le seul Tahitien à repartir avec l’Aguila qui retourne en Polynésie et il retrouvera sa famille. 

(Sources : Musée de Tahiti et des îles, L’île de Vénus d’Anne Salmond édité chez Au vent des îles) 

  

Le siège de Ma’i à l’exposition Tupuna > Transit 

Le siège de Ma’i est présenté à l’exposition Tupuna > Transit actuellement au musée de Tahiti et des îles. Cet objet, qui daterait de la fin du XVIIIe siècle, a probablement été fabriqué en bois de mara, fibres de bourre de coco et fer. Il a appartenu à Ma’i, surnommé Omai par les Anglais, parti de Huahine à Londres lors du second voyage du capitaine Cook, entre 1772 et 1775. Il emmena avec lui ce siège, avec lequel il fut immortalisé par un portait réalisé par Nathaniel Dance en 1775. Il le laissa au commandant Tobias Furneaux en remerciement de son accueil. Les sièges des îles de la Société possédaient des formes propres à ces îles. Appelés nohora΄a ou ΄iri, ils étaient sculptés dans un seul bloc d’un bois noble. Seuls les hommes de haut rang, notamment les chefs, avaient le privilège de s’asseoir sur un siège. Le siège de Ma’i resta la propriété de la famille Furneaux pendant plus de deux siècles fit l’objet d’une vente aux enchères en 1986 chez Christie’s à Londres. Grâce à plusieurs contributions (le ministère de l’Éducation et de la Culture, la direction des musées de France, Lord Mac Alpine et M. Georges Ortiz), il fut racheté par le musée. 

(Source : musée de Tahiti et des îles) 

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