N°130 – De nouveaux sculpteurs et graveurs professionnels de talent

Rencontre avec Tokai Devatine, professeur d’histoire et de culture polynésiennes au CMA, Orama Nigou et Richard Barri, élèves de 3ème année. Texte et photos : Élodie Largenton.130 - Culture bouge - diplôme 3e année CMA - Oeuvre de Richard Barri - Photo de Elodie

Les élèves de 3ème année du Centre des métiers d’art ont passé leur examen le 21 juin dernier. Une épreuve redoutée à laquelle les jeunes sculpteurs et graveurs se préparent pendant des mois. Les œuvres des diplômés sont exposées au centre jusqu’à la rentrée.

Faire partie du jury chargé d’évaluer les élèves de 3ème année du CMA est très recherché : ça permet de connaître ses nouveaux « concurrents », mais aussi de s’émerveiller de leur créativité et, pourquoi pas, d’y trouver de l’inspiration. « Chaque année, on crée un jury de quatre personnes et il y a toujours des artisans, des professionnels des métiers d’art, des chefs d’entreprise qui nous demandent quand c’est, nous disent qu’ils aimeraient bien y participer à nouveau… », s’amuse Tokai Devatine, professeur d’histoire et de culture polynésiennes au centre. Ces quatre jurés sont chargés de juger la qualité et la pertinence des travaux des 3ème année, avec l’aide d’une fiche de notation et d’un professeur du centre, qui leur donne quelques informations sur l’élève, son travail, sa période de préparation.

Les élèves en fin de cycle ont environ trois mois pour préparer leurs œuvres autour d’un thème qu’ils choisissent. Ils y pensent en fait dès leur entrée dans l’école, confie Orama Nigou, de la section gravure : « Même si on ne travaille concrètement sur le diplôme que la dernière année, ça s’inscrit dans la continuité de tout ce qu’on fait au centre. » Tous les travaux qu’elle a produits ces trois dernières années avaient tous « une dimension textile », alors elle a choisi d’explorer le thème des tenues de danse. Avec du plastique, de la nacre et du tissu, elle a confectionné une dizaine de pièces, dont une jupe courte inspirée par le more. Petit à petit, Orama a ajouté une autre dimension à sa collection en travaillant sur le son. Après une multitude de tests, elle est parvenue à faire parler ses pièces ; le résultat est visible dans une vidéo, qui fait partie des œuvres présentées au jury le 21 juin dernier.

Une épreuve à la fois redoutée et attendue

Preuve de l’ouverture du centre et de la liberté laissée aux jeunes créateurs, l’autre élève en dernière année en section gravure, Richard Barri, a choisi de travailler sur une série de masques. Le projet a pris forme peu à peu, Richard a commencé par réaliser « des soutiens-gorge, puis des accessoires SM, avant d’en arriver aux masques – les masques vénitiens portés par les danseuses orientales ». La dizaine de masques qu’il a créés autour de la thématique du sadomasochisme comportent un grand travail de gravure, mais aussi un travail sur la plume. Richard s’est intéressé à ce matériau au fil de l’aboutissement de son projet, malgré la difficulté qu’il a eu à se procurer des plumes de coqs à Tahiti ; « il n’y a pas d’artisan plumassier au fenua », regrette-t-il. Pour son examen, Richard a présenté certains de ses masques sur des bustes et d’autres plaqués au mur.

Cette étape du diplôme est à la fois redoutée et attendue par les élèves. Ce sont quelques mois « stressants, très éprouvants », comme le dit Orama, mais c’est aussi « une bonne pression », estime Richard. Pour ne pas être bloqué par l’enjeu, les élèves de dernière année peuvent compter sur le soutien de leurs enseignants, et notamment des trois professeurs qui ont été élèves au centre avant eux et qui ont passé cette épreuve instaurée en 2008 par le directeur Viri Taimana. « Avoir leur ressenti, ça aide », raconte Richard. L’épreuve d’après pour ces jeunes graveurs et sculpteurs, c’est de se lancer sur le marché du travail. Richard a l’intention de se rendre à Bali pour y trouver de la matière première, des pierres semi-précieuses et des tissus, et se lancer à son compte. À l’issue de trois ans de cours au CMA, il estime avoir « toutes les armes » pour trouver un équilibre entre création et rentabilité, d’autant qu’il est aussi titulaire d’une licence d’éco-gestion. Quant à Orama, elle a été sélectionnée par une école d’art de la Creuse, où elle poursuivra son apprentissage autour du textile pendant au moins trois ans, avec un objectif : devenir designer textile.

Les œuvres des jeunes diplômés resteront exposées jusqu’à la rentrée pour que « les nouveaux venus découvrent le niveau d’exigence du centre », souligne Tokai Devatine.

Pratique

• Exposition des élèves de 3ème année

• Du 22 juin à la rentrée

• Centre des métiers d’art, avenue du Régent Paraita, Papeete

+ d’infos : 40 43 70 51, www.cma.pf, page Facebook Centre des métiers d’art de la Polynésie française

Un sixième Putahi « formidable »

Huit artistes du centre – quatre enseignants et quatre élèves – ont pris part au sixième Putahi, qui s’est déroulé à Rarotonga, entre le 12 et le 26 mai dernier. Le rassemblement d’artistes océaniens a donné lieu, une nouvelle fois, à des révélations, il a « apporté des réponses inattendues », raconte Tokai Devatine.

Le professeur d’histoire et de culture polynésiennes explique que le Putahi « comble une attente qui n’était pas exprimée, les participants trouvent des réponses à des questions non formulées et en repartent transformés ». Il y a ainsi un jeune Maori de 15 ans, Tāne, enfermé sur lui-même, venu à reculons avec ses parents, et qui s’est ouvert, épanoui en participant au Putahi. « Il avait peur de s’ennuyer, et finalement il ne voulait pas repartir ! » raconte Tokai. Il y a aussi cet ingénieur kanak, Patrice, qui s’est révélé artiste au fil de la quinzaine en aidant notamment à la fabrication d’une pirogue. Le CMA a d’ailleurs mis en ligne de nombreuses photos de la pirogue réalisée par les professeurs et élèves du centre, ainsi que des photos des œuvres des autres participants au Putahi. Elles sont visibles sur la page Facebook Centre des métiers d’art de la Polynésie française.

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