N°129 – Une invitée de marque pour valoriser la création artistique autochtone

Centre des métiers d’art (CMA) – Pu Ha’api’ira’a toro’a rima’i129 - Pour vous servir - CMA Géraldine - papunyaexpo - photo de Géraldine

Rencontre avec Géraldine Le Roux, co-directrice du département d’ethnologie de l’université de Bretagne Occidentale, et Tokai Devatine, professeur d’histoire et de culture polynésiennes au CMA. Texte : Élodie Largenton.

 

Le Centre des métiers d’art accueille pendant un mois, du 7 juin au 7 juillet, Géraldine Le Roux, anthropologue et commissaire d’exposition. Elle donnera notamment des conférences sur la création du marché de l’art aborigène et sur le mouvement artistique des ghost nets, des œuvres réalisées à partir de filets-fantômes.

 

« Ça nous intéresse toujours de faire venir des personnes intéressantes », énonce Tokai Devatine. Ce mois-ci, le Centre des métiers d’art invite la co-directrice du département d’ethnologie de l’université de Bretagne Occidentale, Géraldine Le Roux, qui est spécialisée dans l’étude des arts du Pacifique. Avec Tokai et Viri Taimana, le directeur du CMA, ils se connaissent depuis plusieurs années, pour avoir été notamment dans un même réseau de chercheurs, TransOceanik, porté à la fois par le Centre national de la recherche scientifique en France et l’université James Cook en Australie. « Nous partageons des approches et des conceptions similaires de l’art contemporain du Pacifique », précise Géraldine Le Roux. Son université lui a accordé un congé recherche de six mois, et elle a décidé de mettre ce temps à profit pour collaborer avec le CMA.

Sa présence à Tahiti doit avant tout bénéficier aux élèves. « Il y a quelque chose à capter, une ouverture d’esprit, une expérience du rapport au monde qui est différente et ça, c’est important pour nourrir nos jeunes dans leur formation », précise Tokai Devatine. Géraldine Le Roux travaille régulièrement en Australie depuis 2003, toujours sur des sujets liés aux pratiques artistiques. La chercheuse s’est surtout intéressée au monde de l’art aborigène contemporain, en ville et dans des régions isolées, et a travaillé sur les questions d’éthique qui traversent le marché de l’art. Une des conférences qu’elle donnera à Tahiti portera d’ailleurs sur la création du marché de l’art aborigène, la façon dont il s’est structuré depuis les années 1970. Il sera question, notamment, de la création des coopératives artistiques et des « tactiques déployées par les artistes en réponse aux dynamiques locales et globales ».

Une exposition du CMA en France en 2019-2020

Avec des amis, elle a monté, en 2003, l’association Diff’Art Pacific, contraction de l’expression anglaise different art from the Pacific. L’idée était de présenter au public européen la création contemporaine océanienne. La première exposition, L’Art urbain du Pacifique, a été difficile à organiser, raconte Géraldine Le Roux, mais l’association a fini par réussir à lever des fonds et dix artistes australiens et néo-zélandais d’origine aborigène, samoane et maori, ont présenté des photographies, vidéos, peintures et installations. D’autres expositions ont suivi en France et en Belgique. « À chaque fois, j’ai souhaité la présence des artistes pour qu’ils viennent enrichir les débats », précise Géraldine Le Roux.

Cette association n’est plus active aujourd’hui, notamment parce que « l’art contemporain océanien a réussi à obtenir une certaine visibilité en Europe », même si la chercheuse souligne qu’il reste du travail et que les « expressions artistiques tahitiennes ont une visibilité moins importante ». Lors de son séjour à Tahiti, elle va justement travailler avec l’équipe du CMA à l’organisation d’une exposition itinérante en France en 2019-2020. Des enseignants et des anciens élèves, des professionnels du secteur, vont être sélectionnés. Le but, indique Géraldine Le Roux, est de « valoriser leurs travaux et de donner à cette création artistique autochtone une plus grande visibilité en France ». Tokai Devatine note qu’avant la reconnaissance extérieure, il y a un travail à faire « ici, sur nos communautés, pour qu’on prenne conscience que notre travail relève de l’art ».

 

 

L’art au secours de l’environnement

L’art des ghost nets a fait sensation à Monaco, il y a deux ans, lors de l’exposition Taba Naba au musée océanographique de la Principauté. « Ce sont des artistes autochtones et non-autochtones qui utilisent comme matériau des cordes et des filets qui ont été perdus en mer, souvent accidentellement, ou parfois abandonnés par les pêcheurs », explique Géraldine Le Roux, qui travaille à la publication d’un ouvrage consacré à ce sujet, avec un focus sur l’art australien et une perspective comparative avec la Bretagne, région dont elle est originaire. Ces filets de pêche dérivent, asphyxient la flore marine et piègent de nombreux animaux marins avant de venir s’échouer sur le rivage. Dans le nord-est de l’Australie, face à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, des artistes aborigènes et insulaires du détroit de Torrès se sont servis de ces matériaux pour créer six installations monumentales. Les sculptures de poissons, de tortues ou encore de requin ont été présentées à Monaco comme des œuvres manifestes pour la protection de l’environnement marin.

Géraldine Le Roux donnera une conférence publique sur ce sujet « très original qui permet d’aborder et de lier pollution marine, initiative écologique, représentations culturelles de la mer et créativité plastique ». La chercheuse dit espérer « rencontrer en Polynésie française des personnes sensibles à ces thématiques ». Elle peut déjà compter sur l’intérêt de l’équipe du Centre des métiers d’art, qui se préoccupe depuis un moment de la pollution des lagons engendrée par l’exploitation de la nacre. « Ça nous intéresse d’avoir ce retour d’expérience, non pas pour mettre en place le même projet, mais pour interpeller sur cette problématique et montrer ce que l’art peut apporter. Ce n’est pas toujours une question de fonds, là ce sont les populations locales qui transforment un problème en quelque chose de positif, de bénéfique, et qui apportent une solution à leur échelle », explique Tokai Devatine. Pour le professeur du CMA, « l’art, ce n’est pas juste pour faire beau dans une galerie, ce n’est pas fait juste pour choquer ».

 

Pratique

Conférence publique de Géraldine Le Roux : « Tresser avec des filets-fantômes. Initiative écologique et affirmation identitaire dans le nord autochtone australien »

Vendredi 15 juin, sous réserve de confirmation

+ d’infos : www.cma.pf, 40 43 70 51, page Facebook « Centre des métiers d’art de la Polynésie française »

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