N°127 – Un tiki pour le musée Tahiti Nui au Chili

 

Centre des Métiers d’Art (CMA) – Pu ha’api’ira’atoro’arima’iIMG_9519

Rencontre avec Tokai Devatine, professeur d’histoire et de culture polynésiennes au Centre des Métiers d’Art (CMA). Texte et photos Elodie Largenton.

 

Le Centre des Métiers d’Art a réalisé une reproduction du tiki qui figurait sur le bateau de l’expédition Tahiti Nui, en 1958. Cette sculpture est offerte par le Pays au musée de la ville de Constitucion, au Chili, à l’occasion de la commémoration des 60 ans de l’aventure. À travers ce projet, le CMA souhaite rendre hommage à l’un des membres de l’équipage du Tahiti Nui I, Francis Cowan, une des figures de la navigation polynésienne.

C’est un travail impressionnant de précision qu’ont réalisé ViriTaimana, le directeur du CMA, HihirauVaitoare, enseignante de sculpture et Tokai Devatine, professeur d’histoire et de culture polynésiennes. À la demande de la présidence, ils ont reproduit le tiki de l’expédition du Tahiti Nui I. Haute d’1,30 m et d’un diamètre de 23 cm, la sculpture a été réalisée « au plus proche de l’original, c’est-à-dire travaillée à l’outil et sans ponçage », précise Tokai Devatine. Un travail d’autant plus délicat que le tiki est en bois de cocotier : « C’est particulier, si tu ne caresses pas le bois dans le sens des fibres, il n’aime pas ça, il se met à éclater dans tous les sens. » Il faut donc s’armer de patience et affûter ses outils sans arrêt. « En plus, il y a de la silice dans le cocotier, c’est de la fibre de verre, donc le métal peut facilement éclater, il faut vraiment travailler le bois dans le bon sens pour avoir une finition lisse », poursuit Tokai Devatine. En tout, les trois enseignants du centre ont consacré 90 heures à la réalisation de cette copie du tiki.

Un voyage périlleux

À peine finie, la sculpture a fait le voyage jusqu’au Chili dans les bagages de Jean Pellissier, qui a participé à l’épopée du Tahiti Nui, en 1958. Ce bateau à voile était parti de la Polynésie française en direction du Chili avec pour objectif de prouver qu’il y a deux millénaires, les marins polynésiens, « meilleurs navigateurs que les Égyptiens, les Grecs ou les Phéniciens » selon le capitaine de l’expédition, Éric de Bisschop ont voyagé avec leurs pirogues dans tout le Pacifique, y compris jusqu’en Amérique du Sud. Le radeau de bambou a fait naufrage au large du Chili, mais l’équipage a été secouru et chaleureusement accueilli sur place. Pour démontrer que sa théorie était juste, Éric de Bisschop devait faire le voyage retour vers Tahiti. Ce sont les habitants de la ville de Constitucion, une cité portuaire située à 250 km au sud de Valparaiso, qui leur ont construit un bateau en bois. Le Tahiti II a fait naufrage à son tour, et l’équipage a construit en mer un radeau de secours, qui l’a mené jusqu’aux Îles Cook. Pris dans une tempête, les marins se sont heurtés aux récifs de Rakahanga ; Éric de Bisschop, victime d’un choc à la tête, n’a pas survécu.

 

Souvenir

La population de Constitucion n’a pas oublié ces aventuriers et un musée est désormais dédié à l’épopée du Tahiti Nui. Des cérémonies de commémoration de la traversée de 1958 ont été organisées en mars, en présence de Jean Pellissier, qui a représenté le Pays. Au nom de la Polynésie française, il a remis au musée la copie du tiki réalisée par le CMA. L’original reste à Tahiti, il est détenupar le chef d’entreprise Daniel Palacz. Sur le premier bateau à voile, il y avait en fait deux tiki – un de chaque côté-, mais la deuxième sculpture a disparu. On ne sait pas non plus de quelle île venaient ces tiki et qui les avait réalisés. La mémoire s’est perdue, mais au Chili, on se souvient encore de ces marins polynésiens.

 

Francis Cowan, un navigateur d’exception

« Ça nous a plu de travailler sur ce projet pour Francis Cowan, pour la navigation, pour ce que ça a généré derrière – grâce à lui les Polynésiens se sont remis à traverser », raconte Tokai Devatine. Né en 1926 à Papeete, Francis Cowan a passé la majeure partie de sa vie à essayer de retrouver les routes migratoires traditionnelles. Tout a commencé par une rencontre, lorsqu’il a 20 ans, avec Hermann Watzinger, le second de Thor Heyerdhal sur le KonTiki. En s’embarquant sur le Tahiti Nui en tant que second d’Éric de Bisschop quelques années plus tard, Francis Cowan a voulu contredire les thèses de Thor Heyerdhal. Après ce périple de sept mois en direction du Chili, Francis Cowan a poursuivi son aventure en construisant plusieurs pirogues et notamment Hawaiki Nui, à bord de laquelle il s’est rendu de Tahiti à Auckland, en Nouvelle-Zélande, sans aucun instrument de navigation. Il n’a pas pu achever la construction de la pirogue double Hawaiki Nui II avec laquelle il souhaitait faire l’aller-retour entre Tahiti et le Chili. Le navigateur polynésien est décédé en 2009 à Moorea, à l’âge de 83 ans. Tokai Devatine salue le marin, le constructeur de pirogues, mais aussi le passeur de témoin : « Il a formé d’autres navigateurs, c’est dans son sillage que sont venus tous les autres, dont Fa’afaite. »Un livre de Jean-Marc Pambrun lui est consacré : Francis Puara Cowan – Le maître de la pirogue polynésienne – Tahuava’a (éditions Le motu).

 

 

You may also like...