N°126 – 10 questions à Janine Maru, grande dame du ‘ori tahiti

 

Conservatoire Artistique de Polynésie française (CAPF) – Te Fare Upa Rau

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Janine, vous étiez émue lors de la présentation en février du répertoire des pas de danse, Ta’o nō te ‘ori tahiti. Pourquoi ?

 

Cela m’a rappelé de nombreuses anecdotes. De retour de tournée, il y a quarante ans, je m’étais ouverte à Maco Tevane sur la pratique de notre danse à l’étranger. J’avais constaté que des étrangers mélangeaient notre pratique à leur pratique, et que le sens profond de la danse tahitienne pouvait en pâtir. Aujourd’hui, après toutes ces années, la réalisation du répertoire pose clairement les choses et c’est là son grand mérite. C’est ici, au fenua, que nous établissons les règles et nulle part ailleurs. C’est un outil supplémentaire, comme le règlement du Heiva et la création de la fédération. Nous avions besoin d’une réglementation et d’outils. Enfin !

 

Vous êtes la première lauréate des concours de danse organisés place Taraho’i dans les années 1960. Pouvez-vous nous raconter ce souvenir ?

 

J’ai débuté la danse dans les années 57/58/59 chez les Mormons. C’était la seule religion qui tolérait la pratique de la danse. Il y avait des animations culturelles sur le Mariposa et le Monterrey, les deux grands bateaux de l’époque. En 1960, j’ai vécu mon premier Heiva à Taraho’i avec le groupe de l’époque de Papeete, Patutoa. Il était renommé avec le grand chef Uira. Je me rappelle également des batteurs comme Salomon. En 1961/1962, j’ai rejoint le groupe de Madeleine Moua, « Les Heiva ». En fait je dansais également avec les Huahine du quartier Smith (aujourd’hui quartier Vaitavatava), le groupe de Wilson, qui nous a quitté, avec Tehei comme chef. Aujourd’hui ce ne serait pas possible de changer de groupe ! Nous avons fait trois mois de tournée avec Madeleine pour ramener le Club Méditerranée au fenua et cela a marché. Au retour d’une seconde tournée en Australie, Madeleine m’a proposé comme danseuse soliste, on était en 1965 et j’ai gagné une première fois. J’ai ensuite quitté le territoire entre 1966 et 1967 pour l’Asie, je suis partie à Nouméa à Okinawa en passant par Sumatra. Je suis revenue en 1968. Le Heiva s’était déplacé vers Vai’ete. Nous étions passé à un concours officiel, et j’ai gagné le premier concours avec une coupe, que j’ai gardée bien sûr. Elle m’a été offerte par le gouverneur Scicurani. A l’époque nous dansions aussi dans de nombreux hôtels : Matavai, Ta’aone, Tahiti, le Tahiti Village et tout autour de l’île avec l’agence de Paulette Viennot. J’ai poursuivi mes tournées en revenant en 1971 et j’ai encore gagné. Je suis partie au Japon où j’ai vu un groupe à Tokyo : il y avait trente danseuses et trois batteurs qui rendaient hommage à Tahiti. J’ai par la suite gagné des prix spéciaux. Et en 1986, il y avait une coupe mise en jeu, la coupe des As. Il y avait une musique et 13 pas, j’ai encore gagné. J’avais 43 ans !

 

Qu’est-ce que la danse actuelle doit au travail des anciens comme vous, Madeleine Moua ou Coco Hotahota ?

 

La mémoire d’hier construit l’avenir. Quand je vois les danseurs et danseuse du Heiva, il y a certains pas qui m’interpellent. Je ne suis pas contre l’évolution. L’époque et les pensées ont changé, il y a la télévision et Internet. Je pense que nous avons communiqué le plus important : l’âme de la danse. Cette âme, c’est d’être soi-même, sans attendre de retour. La simplicité, une personnalité accueillante. Mon message : préserver cette âme, les bases de notre discipline. Avec cette joie de vivre. Etre heureux, se faire plaisir en pratiquant.

 

Quel est le lien existant entre la musique, les rythmes et les pas de danse ?

 

Beaucoup disent qu’on peut danser sans la musique. Mais pour moi c’est un mariage, on est fait pour être ensemble. La musique embellit l’action de la danse et inversement : l’expression embellit la musique. Quand je danse, le rythme marque mes pensées. J’ai rêvé la danse, je me balance entre ciel et terre. Quand j’entends le rythme, je marque une partie de mon corps. Un pas, un mouvement de bras, mes mains qui claquent, mes yeux et les expressions du visage correspondent toutes à un rythme et parlent de mes émotions. Ce sont les yeux qui embellissent l’écoute, le son. C’est l’expression de la danseuse sur les rythmes et la musique qui embellit le tout. La danse fait parler la musique.

 

Que pouvez-vous dire des trois années de travail passées à réaliser le répertoire des pas de la danse tahitienne ?

 

Ce furent trois années utiles. Je souhaitais la réalisation d’un tel travail depuis très longtemps. J’ai appris à connaître l’idée, les sentiments de chacun autour d’une grande table. Certains contestent, certains acceptent surtout sur notre langue, le reo mā’ohi. On n’arrête pas d’apprendre, même à mon âge. »

 

Comment jugez-vous l’évolution actuelle de la danse et les nouveaux chorégraphes ?

 

Je félicite toujours quelqu’un qui est animé, qui a envie de vivre notre culture, et qui se donne du temps et du courage. Nous, les anciens, avec le recul, si nous voyons des choses qui ne sont plus de notre temps, on peut toujours discuter. Voilà pour l’approche de la danse. Par contre, sur la musique, il ne faut pas abandonner nos frappes de bases pour les rythmes, et pour les costumes, beaucoup de choses ont disparu : nous avons une personnalité qui est liée au costume. Il faut, pour moi, la préserver comme il faut préserver les couleurs traditionnelles, inscrites dans le règlement. Ainsi que les attaches des pareo. Pour les hommes : il n’y a plus de maro et tīhere, on ne sait plus attacher ! C’est la responsabilité des chefs de groupe.

 

Faut-il se réjouir ou bien avoir peur du succès du ‘ori tahiti à l’étranger ?

 

Je n’ai pas peur. J’étais la première à signaler ce phénomène. Nous avons bien le droit, nous, de danser la samba et le foxtrot ! Ce qu’il fallait craindre, c’est que l’étranger s’approprie notre danse et en change le sens, comme le disait notre ministre Heremoana Maamaatuaiahutapu. Avec le répertoire, cela sera beaucoup plus difficile, les choses sont enfin posées. En 2018, nous allons célébrer la 131ième année du Heiva : après tant d’années de préservation, la danse nous appartient. Ces années nous protègent, je suis confiante. J’ai voyagé dans le monde, j’ai bien vu qu’aucun pays n’avait gardé sa tradition comme nous l’avons fait.

Que pensez-vous du classement de notre danse à ‘l’UNESCO ?

 

C’est une bonne chose. Nous avons protégé notre pratique au plan local. C’est bien de le faire à l’international.

 

Prenez vous toujours autant de plaisir à voir évoluer les groupes au Heiva et au Hura Tapairu ?

 

Oui, mon plaisir est toujours immense. Mais j’insiste : il faut rectifier quelques dérapages.

 

Comment jugez-vous les travaux de conservatoire en matière d’enseignement et de préservation des arts traditionnels ?

J’adresse à l’équipe de vraies félicitations. L’institution progresse chaque année, et préserve la pratique. Et pour finir, je tiens à remercier le ciel de m’avoir autant donné.

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