N°125 – Coup de projecteur sur la communauté chinoise entre 1911 et 1951

 

Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel (SPAA)- Te piha faufa’a tupuna3-5_Rue avec marchands ambulants

 

Rencontre avec Michel Bailleul, docteur en Histoire d’Outre-mer et rédacteur de la revue Archipol. Texte Elodie Largenton.

 

Pour sa 18e édition, le cahier des archives s’intéresse à la communauté chinoise au cours de la première moitié du XXe siècle. On découvre ou redécouvre que les Chinois de Tahiti de l’époque suivaient avec attention les événements qui agitaient leur pays d’origine, jusqu’à y prendre part à distance.

Le nouveau-né de la collection Archipol met en lumière le comportement des Établissements français d’Océanie vis-à-vis de la communauté chinoise entre 1911 et 1951. La date de 1911 est « doublement symbolique », souligne Michel Bailleul, docteur en Histoire d’Outre-mer et co-auteur de la revue : « C’est en 1911 que naît la République de Chine (le dernier empereur est détrôné) et qu’apparaît la SCI Si Ni Tong à Papeete, succédant à la Société de secours mutuel créée en 1872. » Le choix de 1951 est « plus arbitraire », reconnaît l’auteur, « il correspond à un document dans lequel le gouverneur s’inquiète de voir que Pouvanaa a Oopa pourrait chercher à se rapprocher des Chinois du territoire, en particulier pour financer son parti ». Au cours de cette période de 40 ans, le nombre de Chinois vivant à Tahiti est multiplié par six.

Dissensions entre bourgeois et patriotes

À l’époque, une grande partie de la population se montre hostile à la présence de cette communauté. Les Chinois sont alors « mal-aimés des Tahitiens, jalousés et détestés par les négociants européens », écrit Michel Bailleul. La haute administration, en revanche, « n’apparaît pas comme raciste. Elle cherche à ce que les Chinois, alors étrangers sur le sol polynésien, mais devenus une force économique incontournable, restent dans la légalité », précise l’auteur. Il ajoute que leur « intégration » ne sera toutefois une réalité administrative qu’avec l’octroi de la nationalité française au début des années 1970. Restons dans la période qui nous intéresse, entre 1911 et 1951. On observe que les Chinois de Tahiti conservent de solides attaches et intérêts en Chine. Du moins la deuxième génération de Chinois arrivée à Tahiti, comme le précise le généalogiste Louis Shan Sei Fan dans un entretien accordé à Michel Bailleul. Il explique que 1911 est l’année où les « anciens Chinois », ceux des années 1860, ont passé la main aux Chinois des années 1880. D’après lui, « il y a une différence fondamentale entre les deux générations » : la première, composée presque exclusivement d’hommes, a laissé une descendance avec des Tahitiennes, mais n’a pas transmis les valeurs de son pays, tandis que la seconde, composée de commerçants parfois déjà aisés en Chine, venus avec leurs épouses, a apporté et transmis ses valeurs d’origine. Alors que la situation s’agite en Chine, les positions des uns et des autres divergent. Comme le raconte Louis Shan Sei Fan, en Chine, les Républicains sont confrontés aux « Seigneurs de la Guerre », anti-républicains. À Tahiti, « des dissensions vont éclater à partir de 1913 entre, pour simplifier, bourgeois d’un côté et patriotes de l’autre. Les premiers entendent consacrer l’argent de l’association Si Ni Tong pour l’entraide et la bienfaisance dans la colonie, les seconds pensent qu’il faut aider Sun Yat Sen dans sa lutte pour maintenir et étendre l’autorité de la République. Plutôt issus du milieu artisan et paysan, ils fondent la Ligue Nationaliste, qui va devenir le Kuo Min Tang. Les « bourgeois » créent alors, en 1921, l’Association Philanthropique, laquelle a toujours été considérée comme une association de riches », ajoute-t-il.

Des anecdotes riches

Le soutien de la communauté de Tahiti au régime chinois peut être financier. Michel Bailleul explique que le gouvernement chinois recherchait alors de l’aide financière « auprès de tous les Chinois dispersés dans le monde, en mettant en avant les sentiments patriotiques envers la mère-patrie ». Un exemple étonnant est donné au docteur en Histoire d’Outre-mer dans cet Archipol : « Un avion pour Tchang Kai Chek ». Au début de l’année 1943, l’Association philanthropique chinoise demande au gouverneur l’autorisation de transférer 700 000 francs vers Londres pour participer à l’achat d’un avion de chasse qui servira à la lutte contre les Japonais. Cela fait environ 19 millions de nos Fcfp actuels. Le Gouverneur en réfère au quartier général de la France combattante à Londres et la réponse tarde à venir. Finalement, en septembre 1943, le gouverneur répond aux Chinois de Tahiti, en leur accordant seulement « une autorisation de sortie, tout à fait exceptionnelle » de 5 000 dollars américains. Ce numéro du cahier des archives regorge de petites et grandes anecdotes qui permettent de saisir la place de la communauté chinoise à Tahiti dans la première moitié du XXe siècle.

 

Archipol, le cahier des archives de la Polynésie

Valoriser les fonds d’archives patrimoniaux polynésiens : c’est le but de la revue Archipol. Le premier numéro a été publié en 1998, il s’intéressait aux « années technicolor, 1950-1959 ». Depuis, dix-sept autres numéros sont parus, permettant de plonger dans l’histoire de la Polynésie française et d’en apprendre plus sur le passé politique, économique, culturel ou encore institutionnel du fenua. C’est aussi l’occasion de découvrir des textes et des illustrations rares, issus des fonds archivistiques conservés au dépôt des archives de Tipaerui.

Retrouvez …

Les précédents numéros d’Archipol au Service du patrimoine archivistique et audiovisuel à Tipaerui. Plus d’informations sur le site du SPAA, www.archives.pf, et sur la page Facebook Service du patrimoine archivistique audiovisuel.

 

 

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