N°115 – Une virtuose au service de sa culture

 

IMG_8520Conservatoire Artistique de Polynésie française – Te Fare Upa Rau

 

Rencontre avec Mahani Teave, pianiste.

 

Texte et photos : SF.

 

 

Mahani Teave a donné un concert à Tahiti en mars dernier. Originaire de l’île de Pâques, la jeune femme est une pianiste de renommée internationale. Elle est aussi à l’origine d’une école à Rapa Nui bien particulière. Rencontre avec une femme extraordinaire.

 

Son élégance ne laisse personne indifférent. Aux côtés de son mari et de son tout jeune bébé, Mahani Teave illumine, la beauté de son visage reflète celle de son âme. Il se dégage d’elle une grâce artistique digne des plus grandes. Mahani Teave n’est pas n’importe qui : cette jeune femme de 34 ans est une pianiste concertiste de renom. Originaire de Rapa Nui, elle se produit un peu partout dans le monde, du Chili à l’Antarctique. Elle a parcouru presque tous les continents avec son seul – et immense – talent. En mars de cette année, elle s’est rendue pour la première fois en Polynésie française. Invitée par l’association Musique en Polynésie, Mahani Teave a offert un sublime concert lors d’une soirée unique. Son mari, Enique Icka, était également sur scène. Lui aussi est originaire de Rapa Nui, et lui aussi est un musicien de renom. Le couple forme un duo de choc. Sur scène, ils aiment combiner la musique classique avec celle plus traditionnelle de Rapa Nui. Une alliance magnifique qui donne des frissons. Ce mélange culturel est primordial pour Mahani Teave. « Car la musique est universelle, elle est présente partout et pour tous. Elle ne fait qu’un avec les gens, quel que soit le pays. »

 

Un parcours exemplaire

Ce mélange des cultures dans la musique est aussi à l’image de l’artiste. Mahani Teave est née à Rapa Nui. Elle a découvert le piano grâce à une Allemande vivant sur l’île. En 1992, cette dame était la seule à avoir un piano sur l’île. Mahani est fascinée par ce bel objet, elle supplie alors la dame de lui apprendre. « Elle était un peu comme ma grand-mère. Au début, elle ne voulait pas m’apprendre à jouer, mais j’ai insisté ». Mahani Teave apprend à jouer et devient rapidement une virtuose. Comme si le piano l’avait attendue, comme si elle avait toujours été une musicienne. En 1992 toujours, elle rencontre le pianiste chilien Roberto Bravo, qui l’encourage à partir à Valdivia où elle poursuit ses études, l’année suivante, sous la direction de la pianiste Ximena Cabello, au Conservatoire de Musique de l’Université Australe du Chili. Une école qu’elle termine avec les plus hauts honneurs. Mahani Teave est talentueuse mais aussi déterminée. Née d’une maman américaine et d’un papa pascuan, la jeune fille part pour les Etats-Unis où elle intègre la Cleveland Institute of Music, et rejoint la classe Sergei Babaya. En 2005, elle obtient son master. Puis poursuit ses études doctorales à Berlin, en Allemagne, avec Fabio Bidini à la Hanns Eisler Musik Hochschule.

Une renommée internationale

Son talent est reconnu de tous. Mahani Teave est une virtuose du clavier, pas une note, pas une mélodie, pas un mouvement ne lui échappe. La jeune femme fait le tour du monde, joue dans le monde entier : pour les différents présidents du Chili, pour le Congrès chilien, et dans les ambassades du Chili en Amérique, en Europe et en Asie, et jusqu’en Antarctique. Partout où elle va, elle est ovationnée. En 2008, Mahani Teave reçoit le prix de la meilleure interprétation classique pour son Concerto Rachmaninov n°1. Cette même année, ainsi qu’en 2016, elle est distinguée comme l’une des 100 femmes leader de son pays. Et pour cause, Mahani Teave n’est pas seulement un prodige du piano, elle est aussi une artiste engagée. Pas question pour la jeune femme de se reposer sur son talent, elle souhaite le mettre à profit des autres, et plus particulièrement des siens. Mahani Teave décide de rentrer dans son pays, Rapa Nui. « J’avais besoin de transmettre et d’apprendre aux enfants de Rapa Nui », confie la jeune artiste qui rencontre alors son mari Enrique Icka, un musicien talentueux de l’île.

 

Mettre son savoir au service des autres

 

En 2012, le couple décide de se lancer dans une nouvelle aventure : la construction d’une école de musique et d’art sur Rapa Nui, la première de l’île. Autre exception : elle fonctionne en auto suffisance. « On a installé des panneaux solaires, un purificateur pour l’eau de pluie. On veut faire de cette école un exemple pour le reste du monde », confie Mahani Teave, fière de ce projet. La première construction du genre a été faite à Ushuaïa, la seconde est en projet en Uruguay. Toki, nom de l’école pascuane, qui symbolise cet objet ayant permis la construction des mo’ai ou pétroglyphes de l’île, a été imaginée par son mari, ingénieur de formation. La construction a mis deux ans, grâce à des aides de fondation mais aussi de simples curieux. « Des gens du monde entier sont venus nous aider », explique le jeune papa qui tient à appuyer sur une notion : l’éducation. « Tout passe par là ». La première année, les professeurs, aujourd’hui au nombre de 9, ont d’abord enseigné le piano, le violon et le violoncelle. Ils ont depuis créé un petit orchestre. Il y a peu, Mahani a souhaité intégrer les chants ancestraux. « On mélange les deux cultures : du Bach avec de la musique de Rapa Nui. Cette combinaison entre le classique et le traditionnel est importante ».

 

L’importance d’apprendre sa culture

 

Pour Mahani, il y a urgence aujourd’hui. « On doit se réveiller pour apprendre notre culture, sinon, nous allons finir par tout perdre », confie la jeune femme qui a d’ailleurs tenu à ouvrir cette école à tous en la rendant gratuite. En plus de la musique, les 70 élèves de l’établissement, âgés de 4 à 16 ans, apprennent aussi la danse, ou encore la peinture corporelle. « On souhaiterait également faire un jardin avec des plantations comme le taro, etc. ». Mahani a également accueilli l’équipe de Hokulea en février et mars dernier. « Ils sont venus nous expliquer la navigation, ils ont fait des démonstrations de danse traditionnelle hawaiienne. C’est important ces échanges », assure l’artiste qui souhaite d’ailleurs développer les échanges avec le Conservatoire Artistique de Polynésie française. Aujourd’hui, la mission principale de Toki est la sauvegarde de la langue Rapa Nui. « Nos enfants ne parlent plus leur langue. Il est temps d’y remédier ». Si elle est un exemple pour la jeune génération, l’artiste estime que chaque personne est capable de faire quelque chose à son niveau. « Il suffit de se servir de son mana ! ».

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