N°101 – « Pour faire un film, il faut du courage »

Abderrahmane Sissako, président du FIFO 2016Dix questions à Abderrahmane Sissako, président du FIFO 2016

Propos recueillis par ASF.

 

L’année 2015 aura été l’année de tous les possibles pour le réalisateur africain Abderrahmane Sissako, dont le long-métrage Timbuktu a décroché sept Césars et une nomination aux Oscars dans la catégorie « Meilleur film étranger ». Depuis, le réalisateur est très sollicité et participe à de nombreux festivals. Du 30 janvier au 7 février, c’est en tant que Président du jury du FIFO qu’il sera à Tahiti. L’homme à la voix feutrée se veut totalement engagé dans ce nouveau rôle.

Si Tahiti est une première pour vous, on peut dire que président de festival est un rôle que vous avez souvent endossé ces dernières années. Qu’est-ce qui vous a convaincu de participer au FIFO ?

Quand on est cinéaste, on est beaucoup sollicité et parfois on doit faire des choix. Ce qui a retenu mon attention avec le FIFO, c’est l’aspect documentaire. J’étais intéressé par l’idée qu’un lieu si isolé soit un vrai espace de création pour le documentaire. Je crois vraiment en ce festival. Et puis il y a bien évidemment une curiosité pour moi de venir à la rencontre d’une région que je ne connais pas et de sa population, mais aussi une curiosité cinématographique.

Le Festival International du Film documentaire Océanien est un festival dont vous connaissiez l’existence ?

Dans le microcosme du cinéma, on connaît l’existence de la majorité des festivals qui se déroulent dans le monde entier. Le FIFO ne m’était pas étranger, même si c’est la première fois que j’y participe. J’en avais déjà entendu parler, comme je connais de nom le Festival de Bogota, où j’irai sans doute un jour. Je dois dire que pour moi, il n’y a pas de petits festivals.

Qu’attendez-vous de ce festival ?

Je suis là en tant que président pour dé- couvrir des histoires. Mais je suis aussi là pour faire des rencontres dans une région que je n’aurais peut-être pas eu l’occasion de découvrir autrement.

La Polynésie est loin de votre univers et de l’Afrique. Quel regard portez-vous sur elle ?

Il y a d’abord sa beauté légendaire. Mais mon attention se porte aussi sur cette région depuis plusieurs années, depuis les essais nucléaires. La mobilisation autour de ces évènements et la question de l’environnement m’ont interpellé. J’ai découvert un petit peuple de par son nombre, mais pas si petit que ça de par son territoire et son histoire.

Votre thème de prédilection en tant que cinéaste est l’exil. Est-ce à dire que vous serez plus sensible à ce sujet au sein du jury ?

Non, pas du tout. La force du cinéma c’est de rendre tout sujet essentiel et intéressant. La question de l’exil n’est pas plus importante que celle de l’écologie ou que la découverte du parcours d’un homme. Je pense qu’avec le jury, nous serons attentifs à la façon dont on nous raconte une histoire, quelle que soit l’histoire. Nos critères se porteront à la fois sur la forme et sur le fond.

Les réalisateurs des petits pays insulaires ont souvent beaucoup de mal à monter des projets, à être reconnus. Vous qui êtes un des rares réalisateurs de l’Afrique noire à avoir une reconnaissance internationale, quels conseils leur donneriez-vous ?

Je leur dirai d’abord qu’il faut du courage. Il n’y a pas un endroit dans le monde où c’est facile de faire des films, même si dans certains pays on dispose de plus de moyens, de plus de soutiens notamment financiers. Il faut être courageux dans nos choix, prendre des risques, croire en soi et dans ses idées. Il faut se battre pour ses valeurs. Il faut être courageux et aussi développer une certaine forme de patience. Ne jamais désespérer.

Vous vous êtes déjà essayé au documentaire. Est-ce un exercice que vous aimez particulièrement ?

Oui, beaucoup. J’aime les documentaires et j’aime en faire. D’ailleurs, j’aimerais en faire davantage. Mon documentaire « Rostov-Luanda » (un documentaire sur un ancien guérillero de la guerre pour la libé- ration de l’Angola, ndlr) a été pour moi un acte cinématographique très important. Le fait de faire des documentaires m’a énormément influencé dans la manière de filmer.

Est-ce qu’un documentaire vous a récemment touché ?

Oui, le documentaire réalisé par Wim Wenders et le photographe brésilien Sebastiao Salgado qui s’intitule « Le Sel de la terre ». Ce documentaire raconte le travail du photographe Sebastiao Salgado. Je trouve que Wim Wenders a fait un grand film avec peu de moyen.

Quel président de festival voulez-vous être ?

Quand je décide de faire quelque chose, j’essaie de bien le faire. Je veux entrer pleinement dans mon rôle de président. Etre prêt dans ma tête à découvrir un nouveau film à chaque projection. Je veux être très réceptif à ce que je vais voir.

Un président que l’on pourrait donc qualifier de consciencieux ?

Disons plutôt que je veux me mettre pour chaque film dans de bonnes conditions pour être prêt à le recevoir. Et puis j’ai le sentiment que je vais être bien accompagné par les membres du jury. Cela va être une belle équipe. En fait, je me sens honoré d’avoir été associé à un festival comme le FIFO. La façon dont on m’a sollicité, les raisons de leur choix, tout cela me fait chaud au cœur.

 

 

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