N°97 – «L’écriture fixe mieux que ne peut le faire la mémoire »

Flora Devatine, poétesse, écrivaine.flora devatine 1

 

Propos recueillis par ASF

 

Enseignante de métier et dans l’âme, comme elle aime le souligner, auteure, oratrice, membre de l’Académie Tahitienne, initiatrice et co-fondatrice de la revue « Littérama’ohi », mais aussi déléguée d’Etat à la condition féminine de 1979 à 1984, Flora Devatine consacre sa vie à la promotion de la culture ma’ohi et à sa littérature. Rencontre.

 

 

Quand on vient, comme vous, d’une famille d’orateurs, comment se jette-on dans l’écriture pour défendre sa langue maternelle, sa culture ?

Au fenua ‘aihere, d’où je viens, nous parlions uniquement tahitien dans ma famille. J’y ai vécu et parlé ma langue jusqu’à mon départ en France pour poursuivre des études. Durant les 7 années de mon séjour en France, je me suis mise à l’écriture en français et en tahitien pour communiquer avec ma famille, avec ma mère notamment qui m’avait demandé expressément de lui écrire uniquement en tahitien, parce qu’en français elle ne comprendrait pas. Cette correspondance m’a fait passer de l’oralité à l’écriture, et par l’écriture, elle a enraciné en moi ma langue maternelle, et la culture avec, par le contact que j’en avais gardé.

 

Et comment passe-t-on d’une correspondance à un travail d’auteur ?

Par la suite, à mon retour au fenua, je suis retournée à l’école des Anciens en allant à la rencontre des orateurs, des compositeurs de discours, de poèmes, de chants traditionnels… Je suis allée à la source de ce qui restait comme traces du passé. Je me suis ainsi formée auprès de ceux qui savent et qui sont reconnus dans leur district, et je me suis lancée dans l’écriture en étudiant les chants, les récits, les textes de ces orateurs, du moins ceux disponibles, et en composant moi-même à leur suite des poèmes traditionnels.

Ainsi, après être entrée en écriture, ignorante, maladroite, au début par devoir, avec naïveté, inconscience, puis par nécessité, avec des doutes, des questionnements, finalement j’y suis restée par passion, compulsion, avec plaisir, persévérance, foi et confiance. Pour résumer, la génération qui suit l’orateur s’était rendu compte que tout passe par l’écrit, que l’écriture fixe mieux que ne peut le faire la mémoire.

 

Vous écrivez en tahitien et en français, abordez-vous les textes de la même manière d’une langue à l’autre ?

Ma pensée et mon expression sont en apparence libres en français, et conservatrices en tahitien. Je dis bien en apparence, car j’y vais également de ma liberté de création, de ma propre facture, à la fois traditionnelle et moderne.

 

Co-fondatrice de la revue Littérama’ohi, vous participez à la mise en avant des auteurs polynésiens. A votre avis, pourquoi sont-ils encore  si peu nombreux à écrire ?

 

Ce n’est pas exact de dire que les Polynésiens sont peu nombreux à écrire, mais plutôt à être publiés. Et s’ils sont si peu nombreux à se faire publier, c’est parce qu’il y a peu d’éditeurs. Et il y a trop peu d’éditeurs, parce qu’il y a trop peu de lecteurs, nous sommes finalement moins de 300 000 habitants. Par ailleurs, en Polynésie, on n’écrit pas uniquement en français, mais également en langues polynésiennes. Jusqu’à présent, aucune maison d’édition ne veut prendre le risque de publier des ouvrages en tahitien, car ce n’est pas rentable. La revue Littérama’ohi, en 22 numéros, a montré la profusion de ces écrits.

 

On dit de vous que vous avez « un parcours consacré à la reconnaissance d’une “conscience polynésienne” ». Pensez-vous avoir réussi cette mission ?

C’est la population, le lectorat, qui répondra dans le temps. Pour l’heure, je dirai qu’à sept auteurs autochtones, nous avons réussi à mettre en place Littérama’ohi, la première revue littéraire polynésienne, qui en est à sa 14ème année d’existence ! Cette revue anthologique donne de la visibilité non seulement aux auteurs autochtones connus, mais également à tous ceux qui écrivent, donc à ce qui se dit, se pense en Polynésie. Et je suis rassurée de voir que les jeunes viennent vers cette revue et y participent activement. Littérama’ohi organise des lectures publiques, et depuis 5 ans, la soirée de lecture Pina’ina’i avec des jeunes qui mettent en danse et en musique les textes des auteurs polynésiens.

 

Que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit du renouveau culturel ma’ohi des années 80 ?

Sur le plan de la culture, il y a toutes les institutions culturelles en place actuellement dont les établissements qui publient Hiro’a ! Sur le plan linguistique, il y a ce qui a été créé, acquis pendant cette période : l’enseignement du tahitien, « des langues et cultures polynésiennes » en milieu scolaire.

 

Sur quels points faut-il encore avancer ?

Sur le plan des arts, il y a encore des actions à mener au niveau des œuvres, des auteurs, des artistes, à connaître, à reconnaître, à soutenir et à encourager ! Parce qu’ils sont les créateurs, les transmetteurs de la culture. Et il reste aussi que l’on enseigne aux enfants principalement en français. Il faudrait arriver à un enseignement bilingue, voire trilingue ! Ce sera la prochaine étape !

 

Aujourd’hui, les jeunes Polynésiens ne maîtrisent pas toujours une des langues polynésiennes. Quels sont les risques pour la culture ?

En ne maîtrisant pas sa langue, le risque, c’est de perdre l’esprit de la langue, c’est-à-dire l’essence de la culture. Cependant, la perte n’est pas totale. Les jeunes, parce qu’ils baragouinent leurs langues natives, n’ont pas pour autant perdu leur âme. Mais ils l’expriment différemment, par la musique, par les chants, par la danse. Ainsi, au moment du rendez-vous culturel annuel qu’est le Heiva, c’est la base de la population autochtone, avec les jeunes demis, comme on dit ici, des jeunes plus ou moins métissés sur le plan social, familial, éducationnel, culturel, voire religieux… qui se lancent à corps perdu, et pendant plusieurs mois, dans la préparation et les répétitions du Heiva. Les groupes de danses sont de véritables écoles parallèles où l’on apprend non seulement à développer, à posséder le sens du rythme, de la musique, l’art de la danse, mais aussi à connaître la botanique, les savoir-faire traditionnels, la confection des costumes, à utiliser les instruments, et aussi à apprendre et à perfectionner la langue.

 

Les femmes sont aussi au centre de vos préoccupations ?

En Polynésie, s’intéresser à la condition des femmes, tenir compte d’elles, est une histoire que l’on peut situer dans le temps, et qui remonte à 1979 lorsque j’ai eu la surprise d’être nommée déléguée d’Etat à la condition féminine. Ce poste important a permis de faire avancer le dossier des femmes assez rapidement grâce aux porte-drapeaux de choix qu’étaient des femmes exceptionnelles, énergiques, telle Tuianu Le Gayic, et d’autres. Réunies sous l’impulsion de la déléguée, présidentes et représentantes d’associations féminines s’étaient penchées sur la situation de la femme dans plusieurs domaines dont la santé, l’éducation, l’emploi, le social, la culture, et par la suite, le droit, la famille.

 

Quel est l’ouvrage que vous n’avez pas encore écrit mais que vous aimeriez écrire ?

C’est un essai sur les mots et sur l’écriture, qui me tient à cœur mais qui est en suspens depuis des années. Il y a également un ouvrage sur la poésie à travers les reo ma’ohi, lui aussi en suspens. Et d’autres ouvrages regroupant mes diverses interventions.

 

 

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