N°96 – La bibliothèque des Danielsson 

Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel – Te Piha Faufa’a Tupuna1947, à bord du Kon Tiki, le premier radeau de la renaissance de la navigation traditionnelle dans le Pacifique

 

Rencontre avec Tamatoa Pomare Pommier, chef du Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel et Robert Koening, ami des Danielsson.

 

Texte: SF – photos : DR.

 

Le fonds Danielsson constitue la collection la plus complète, la plus ancienne, mais aussi la plus variée des archives de la Polynésie française. Ce trésor unique a été durant plus de 35 ans patiemment réuni par le couple Marie-Thérèse et Bengt Danielsson.

 

4 000 ouvrages, fascicules, pamphlets, tirages à part, procès-verbaux, annuaires, journaux, revues, manuscrits, rapports, microfilms… Ces oeuvres écrites dans douze langues différentes, datant pour les plus anciennes des premiers explorateurs de la Polynésie, et pour les plus récentes des années 80, sont toutes relatives à l’histoire, la culture, l’art, la littérature, la flore et la faune des cinq archipels qui forment la Polynésie française. La collection de Bengt et Marie-Thérèse Danielsson, un couple d’ethnologue réputé pour leurs travaux, est le fonds le plus important et le plus riche que possèdent les archives du Pays. « Cette collection d’ouvrages sur la Polynésie française est l’une des rares qui n’ait pas encore intégré une université ou un musée. Après celle-ci, on ne trouvera plus aucun ensemble digne de ce nom disponible ». Cette confidence de Renée Heyum, directrice de la Pacifique Collection à l’Université de Hawaii, date des années 80, l’époque à laquelle Danielsson a proposé de vendre au Pays son fonds. Renée Heyum a été alors en charge d’estimer cette collection.

 

Un homme d’aventures

 

Bengt Danielsson et son épouse, Marie-Thérèse, ont débuté leur collection au début des années 50, période à laquelle ils se sont installés en Polynésie française. Après des études d’ethnologie et de sociologie à l’université d’Uppsala en Suède au début des années 1940, Bengt Danielsson quitte son pays pour le Pérou. Arrivé à Lima en 1947, il étudie pour les besoins de sa thèse les Indiens péruviens de la forêt amazonienne. Au même moment, il rencontre un groupe de Norvégiens mené par un anthropologue et navigateur du nom de Thor Heyerdahl. L’homme est alors en pleine préparation d’une aventure pour le moins osée : l’expédition du Kon Tiki. Son idée : rallier les îles polynésiennes sur un radeau partant des côtes d’Amérique du Sud afin d’expliquer le peuplement de l’Océanie. Selon Thor Heyerdahl, les Polynésiens seraient originaires de l’Amérique du Sud et non de l’Asie. Une thèse qu’il souhaite étayer en reproduisant le voyage des Amérindiens dans les conditions de l’époque. Pour cela, il doit construire un radeau de troncs à base de balsa. Ce bel arbre se trouve dans une tribu péruvienne, celle qu’étudie justement Bengt Danielsson. La rencontre entre les deux hommes va sceller le destin du jeune ethnologue qui participe à l’expédition du Kon Tiki ; il embarque sur le radeau, amarré au port péruvien de Callao, le 27 avril 1947. Il est alors le seul Suédois à bord de l’embarcation, les quatre autres sont Norvégiens. Ce passionné prendra avec lui une quinzaine de caisses de livres. Le radeau échouera trois mois plus tard à Raroia, aux Tuamotu, mettant ainsi fin à cette expédition. Bengt Danielsson retourne au Pérou pour épouser Marie-Thérèse Sailley, rencontrée lors d’un bal organisé en l’honneur des expéditeurs avant leur départ du Pérou. Le couple Danielsson s’installe à Fatu Hiva, l’île la plus isolée de l’archipel des Marquises qui inspira Thor Heyerdahl pour son expédition du Kon Tiki, avant de partir pour Hiva Oa. Par la suite, ils retourneront à Raroia pour réaliser une étude approfondie de la société et de l’économie de l’atoll. Bengt Danielsson tombe malade et avec son épouse, ils rejoignent finalement Tahiti et établissent le domicile familial à Paea.
Le couple Danielsson, témoin actif de l’histoire polynésienne

 

Grands voyageurs et bibliophiles de la première heure, Bengt et Marie-Thérèse Danielsson amasseront au fil de leurs aventures de nombreux ouvrages écrits en français, en anglais, en allemand ou encore en norvégien, mais aussi de multiples photos ainsi que divers documents concernant la Polynésie. Ecrivain-voyageur, le couple qui n’a cessé d’effectuer des allers-retours entre la Polynésie et l’Europe, a également visité d’autres pays du Pacifique, comme la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Ils y ont d’ailleurs publié des livres pour enfants. Leur installation à Tahiti marque véritablement le début de leur histoire avec l’écriture. D’origine suédoise, Bengt Danielssson rédige d’abord des livres sur la Polynésie en suédois et en anglais ; sa femme, elle, écrit en français. Les livres offrent un contenu varié : études ethnographiques ou historiques, études sur la vie de Gauguin dans la région, romans pour enfants, guides touristiques, comptes-rendus de voyages…

Mais, au début des années 60, un drame va bousculer leur vie. Atteinte d’un cancer foudroyant peu de temps après les premiers essais nucléaires anglais sur l’île de Christmas, la fille des Danielsson succombe à la maladie. Pour le couple, le lien semble évident. Marie-Thérèse et Bengt Danielsson vont dès lors devenir de fervents activistes anti-nucléaire, et plus particulièrement au moment des essais français à Mururoa en 1966. Ils publieront ensemble « Moruroa, mon amour » en 1974 et « Moruroa, notre bombe coloniale » en 1990. Leurs travaux et leur courage seront couronnés en 1991 par le prix Right Livelihood, plus connu comme le prix Nobel alternatif. Le couple se fera également remarquer pour les six volumes du « Memorial polynésien » qui retracent l’histoire de la Polynésie française depuis le XVIème siècle.

 

 

L’œuvre de toute une vie

 

A l’époque, dans leur propriété de Papehue, à Paea, une immense bibliothèque héberge les milliers d’ouvrages amassés tout au long de leur vie trépidante. Mais lorsque les cyclones de 1982 et 1983 mettent sens dessus-dessous la Polynésie française, Bengt Danielsson propose, avec l’appui de sa femme, de vendre au Pays sa collection. Le 26 juillet 1983, l’ethnologue écrit une lettre au vice-président du Conseil du Gouvernement, monsieur Gaston Flosse. Dans ce courrier, Bengt Danielsson propose de vendre son fonds, « l’œuvre de toute une vie », à condition que « le territoire construise un bâtiment solide et approprié ». L’homme y rappelle, à juste titre, la qualité exceptionnelle de cette immense bibliothèque consacrée à la Polynésie : «  (…) elle comporte un millier d’ouvrages et de documents sur les autres îles du Pacifique ou traitant de sujets et de thèmes régionaux. Les dates de parution de ces ouvrages, en une douzaine de langues différentes, s’échelonnent depuis le 17ème siècle jusqu’à nos jours. Un bon nombre sont des ouvrages anciens précieux ou des « imprints » locaux, depuis longtemps introuvables ». Le couple propose un prix de vente, basé sur celui pratiqué dans les librairies spécialisées. Renée Heyum, directrice de la Pacifique Collection à l’Université de Hawaii, estimera en 1987 la collection au prix proposé : 30 millions de Fcfp. Quatre ans plus tard, la collection Danielsson est vendue au Pays et intègre les archives de la Polynésie française. Aujourd’hui, cette collection est la plus riche et la plus ancienne du Service des Archives.

 

Une collection d’une qualité exceptionnelle

 

Dans la bibliothèque des archives, le fonds Danielsson constitue le cœur de cette caverne d’Ali Baba. Parmi ce trésor, on retrouve des éditions différentes d’ouvrages bien connus, comme cette œuvre de Pierre Loti, « Le Mariage de Loti », publié en 1880. La plus ancienne édition obtenue par le couple Danielsson date de 1898. « Le Mariage de Loti » est un roman écrit à la suite d’une escale à Tahiti en 1872 par un jeune navigateur du nom de Julien Viaud. Loti est en réalité le nom d’une fleur tropicale donné au jeune écrivain par la reine Pomare. Le jeune homme qui prendra ce nom pour son personnage principal avant d‘en faire son nom de plume, dessinera la reine Pomare IV et son fils Tamatoa ainsi que sa petite fille dans son roman. Mais l’œuvre la plus ancienne de la bibliothèque reste cette traduction en français de Mr. de Montreille de l’ouvrage de Daniel Defoe, paru en 1719 : « L’isle de Robinson-Crusoé ». Dans sa préface, le traducteur estime que la traduction originale est « diffuse, et hasarde quelquefois des maximes dangereuses ». Aussi, l’auteur propose une version raccourcie et rectifiée qui paraîtra en 1767. L’ouvrage, très abîmé par le temps, n’est pas disponible à la consultation.

Ce qui constitue également l’une des grandes richesses de cette collection Danielsson est le nombre d’ouvrages en langues étrangères. Au total, les Danielsson en ont répertorié douze. On retrouve ainsi des récits de voyages en hollandais datant de 1863 avec des cartes de l’époque, des livres écrits en danois comme celui sur « La nature et les mœurs des insulaires du Pacifique » écrit par G. Hartwig et publié en 1868. Certains sont plus récents, mais tout aussi étonnants, comme ce livre écrit en langue russe, réédité en 1949. Intitulé « Voyage autour du monde en 1819, 1820 et 1821 », l’ouvrage rassemble des illustrations originales et d’autres plus connues. On retrouve notamment ce portrait de Pomare II et la vue de Tahiti. Son auteur est Fabian Gottlieb von Bellingshausen Thaddeus (1778-1852). L’homme était un officier germano-balte de la marine impériale russe, il était aussi cartographe et explorateur. Il a participé à la première circumnavigation du globe de Russie et est devenu par la suite un chef de file d’une autre expédition de circumnavigation ayant découvert le continent Antarctique. Bellingshausen a réussi à faire deux fois le tour du continent, il a ainsi réfuté l’affirmation du capitaine Cook selon laquelle il était impossible de trouver des terres dans les champs de glace du sud. L’expédition a également permis de faire de multiples découvertes et observations dans les eaux tropicales de l’océan Pacifique. Un autre livre datant de 1965, cette fois écrit en italien par Giotto Gialleti, « L’exploration du grand océan », conte les aventures et les découvertes des navigateurs. Ces quelques ouvrages ne sont que le haut d’une montagne d’œuvres écrites dans toutes les langues.

 

Une collection disponible à la consultation

 

La plus visitée du Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel, cette collection Danielsson est disponible à la consultation. Même si la manipulation des ouvrages anciens reste réservée aux chercheurs, le public peut consulter les œuvres numérisées. Si l’un des livres n’est pas encore numérisé, il est possible d’en faire la demande, il faudra simplement attendre quelques jours avant de venir consulter l’ouvrage sur le réseau numérique des archives. Depuis quelques années, le Service numérise la collection Danielsson. Le travail n’est pas encore terminé, néanmoins les archives sont dotées aujourd’hui d’un catalogue complet des ouvrages du couple Danielsson.

 

Encadré

Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel : Pratique

  • Ouvert au public du lundi au vendredi, de 08h00 à 12h00 (jusqu’à 14h00 pour les professionnels)
  • Renseignements : 40 41 96 01 – www.archives.pf

Encadre

Robert Koening, ami du couple Danielsson et responsable du site internet arapo.org.pf

 

Robert Koening aime se présente comme le responsable de la mémoire de Marie-Thérèse et Bengt Danielsson, mais aussi comme leur hériter spirituel. Il fait en sorte que l’œuvre de ses amis, celle de 50 ans de séjour en Polynésie française, n’entre pas dans la liste des Immémoriaux. Très proche du couple qu’il a côtoyé au quotidien durant une trentaine d’années, Robert Koening est la mémoire vivante du couple Danielsson.

 

Pour honorer la mémoire de vos amis, vous avez crée un site, www.arapo.org.pf. Pourquoi avoir choisi ce nom ?

 

Arapo est un mot qui vient du tahitien ara (éveil) et (nuit, ténèbres). Il désigne littéralement « Celle-qui-est-éveillée-la-nuit ». C’est un hommage à Marie-Thérèse, une grande dame qui était mon amie. Ecrivain, écologiste, elle était aussi une militante anti-nucléaire. Elle était également présidente à Tahiti de la Ligue internationale des femmes pour la paix, mais également membre fondateur de Ia Ora Te Natura et Moruroa e Tatou, l’association des vétérans polynésiens du nucléaire français. Cette femme était éveillée lorsque la Polynésie française était endormie ! C’est pourquoi nous avons choisi ce nom. Ce site propose au public de consulter gratuitement une petite partie de la bibliothèque du couple Danielsson. En mettant à disposition de tous une mémoire et un savoir-vivre, nous perpétuons l’esprit de la grande bibliothèque que le couple avait constitué dans leur maison de Papehue, à Paea.

 

Vous semblez également attaché à partager ce patrimoine avec le public en proposant des expositions…

 

Oui, en effet. Arapo a organisé deux expositions à partir d’illustrations issues de deux livres des Danielsson : « Les îles oubliées », un livre sur les Marquises, et la thèse sur Raroia, dont les différentes éditions m’ont permis de scanner une multitude de clichés. Nous avons tiré ces illustrations et photographies en deux exemplaires. Au total 75 clichés ont été exposés au Service des Archives et à l’Université de Polynésie française. Un deuxième tirage des illustrations tirées du livre sur les Marquises existe également au premier étage du musée Gauguin de Hiva Oa. Cela été important d’exposer ces clichés et de les légender convenablement. Grâce à cela, des personnes âgées se sont reconnues sur certaines images. C’était très émouvant.

 

Vous étiez très proche du couple Danielsson, pouvez-vous nous raconter un peu leur histoire ?

 

Tout démarre par une très belle histoire d’amour dont le point de départ est le Pérou. Avant le départ du Kon Tiki, en 1947, un bal est organisé en l’honneur des explorateurs. A ce bal, la gouvernante du consul français est également invitée. Bengt Danielsson, un piètre danseur, invite Marie-Thérèse pour une danse. Maladroit, Bengt piétine les pieds de sa partenaire. Ce qui les fera beaucoup rire. Parti de Lima, Bengt est le premier à envoyer un message radio du radeau. Il est adressé à Marie-Thérèse : Bengt lui demande sa main. Lui et Marie-Thérèse aimaient beaucoup raconter cette histoire ! Pour la suite, ils ont eu plusieurs vies : celle d’aventuriers, de bibliophiles, d’ethnologues, d’écrivains mais aussi de personnes engagées. Un engagement qui était parfois difficile, surtout au « bon vieux temps » du C.E.P.

 

Durant 35 ans, ils ont collecté des milliers d’ouvrages. Quelle était leur méthode de travail ?

 

Ils travaillaient de manière artisanale. Ils n’avaient pas d’ordinateur, ils faisaient tout à la main et constituaient des petites fiches. Ils lisaient beaucoup, et lorsqu’ils tombaient sur quelque chose, ils le marquaient puis le classaient à l’américaine, c’est-à-dire dans des fichiers accrochés verticalement. L’époque était bénie car personne ne s’intéressait vraiment au Pacifique et il n’y avait pas encore cette folie actuelle de la bibliophilie océanienne. Curieux des arts anciens et contemporains, ils ont pu aussi aborder des personnes dans différents musées du Pacifique ou d’Europe. Bengt n’a jamais sourcé ces ouvrages. Ce qui lui a d’ailleurs valu d’être traité par le milieu académique « d’historien amateur ». Bengt aimait leur répondre : « Je l’ai trouvé, les autres n’ont qu’à le chercher » ! Finalement, même si aujourd’hui, nous oeuvrons pour la mémoire de Marie-Thérèse et Bengt, ils restent irremplaçables et inoubliables.

 

 

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