N° 85 – L’art oratoire, du sacré de la parole à l’éloquence

Conservatoire artistique de la Polynésie française – Te Fare Upa Rau

 

Rencontre avec John Mairai, professeur de ‘orero au Conservatoire artistique de la Polynésie française.

Rédaction et photos : VH.

 

Pratique ancestrale qui a bien failli disparaître au contact de la colonisation, l’art oratoire, ou ‘orero, a été remis à l’honneur peu avant l’an 2000, jusqu’à valoir à la Polynésie française l’obtention du label européen des langues en 2010 et le label des labels européens des languesen février 2012. Inscrit au programme des écoles primaires depuis 2008, la discipline est également enseignée au Conservatoire Artistique. Si le sacré de la parole du temps des tupuna n’est plus de rigueur aujourd’hui, le travail de grande éloquence, lui, reste le même.

 

L’art oratoire, ou ‘orero en tahitien, est l’art de manier la parole, l’art du discours. Le terme ‘orero désigne l’orateur, mais également l’essence du parler, l’éloquence, la rhétorique. Cette pratique ancestrale était réservée aux adultes et particulièrement aux hommes. Celui qui en avait la maîtrise, après une formation intensive et l’acquisition des codes linguistiques, sociaux et culturels, devenait alors le porte-parole privilégié de la communauté et celui de la royauté, conférant une dimension sacrée à la parole. Pratique de la tradition orale délaissée pendant de nombreuses années, l’art oratoire refait surface et prend son essor peu avant l’an 2000, notamment par le biais du Heiva i Tahiti 1998, où des orateurs ont été invités à participer au concours du « meilleur ‘orero ». Sont venus ensuite les concours de ‘orero à destination des élèves du primaire, que l’on connaît bien aujourd’hui, et au cours desquels des enfants de 8 à 12 ans viennent déclamer leur île, leur archipel ou leurs héros dans leur langue polynésienne d’origine, forçant à chaque fois l’admiration du public. Si la parole a perdu de son sacré à travers le temps au profit de l’éloquence, la pratique reste tout autant rigoureuse avec un travail de mémoire, une gestuelle, des effets de voix, une maîtrise de la parole, des mots, afin de convaincre ou capter l’attention de l’auditoire.

 

La continuité en question

 

L’enseignement du ‘orero a été introduit en 2008 dans les écoles primaires, et fait aujourd’hui partie intégrante du programme scolaire. Il s’inscrit ainsi dans le cadre des horaires obligatoires de l’enseignement des langues et de la culture polynésiennes. La discipline est également dispensée au Conservatoire Artistique de la Polynésie française, pour les élèves qui ont choisi le cursus diplômant de ‘ori tahiti et les adultes qui veulent apprendre à maîtriser cet art. Si le résultat est quasi le même pour les enfants et les adultes, la méthode d’enseignement diffère. « Au Conservatoire, je ne m’occupe que des adultes parce qu’ils sont assez matures pour que je puisse les amener à acquérir la sensibilité aux mots, explique John Mairai. Je peux appréhender les sens des mots, m’arrêter sur un thème et leur donner des images, tandis qu’un enfant ne comprendra pas forcément. Avec les enfants, l’enseignement passe surtout par un travail mécanique d’abord, avant qu’ils puissent comprendre plus tard et que cela devienne une association du corps et du cerveau. »

La pratique chez les plus jeunes est bien vivante aujourd’hui, notamment grâce aux concours et rencontres qui concernent à peu près 12 000 élèves chaque année. Mais le problème qui se pose, c’est la pérennité de l’enseignement. « Les élèves du primaire, une fois qu’ils passent en secondaire, ne font plus de ‘orero, et c’est une perte !, s’enflamme John Mairai. Tous ces petits orateurs que l’on va applaudir, devant lesquels on s’émerveille chaque année, où sont-ils ensuite ? Tout ce merveilleux travail réalisé par les enseignants, s’il n’y a pas de suivi, ne sert à rien, parce que les enfants oublient. Il faudrait que le ‘orero soit également inscrit au programme du secondaire pour que ces élèves puissent pratiquer et obtenir des points supplémentaires au DNB et au Bac. Le problème de la continuité se pose également au Conservatoire, parce les élèves font du ‘orero pour valider leur diplôme de danse, ce n’est pas une matière majeure et il n’est pas certain qu’ils continueront après. Et pourtant, ils sont doués ! » L’engouement que la discipline suscite auprès des jeunes et du public apporte en tous cas des éléments de réponse : le ‘orero a encore de beaux jours devant lui !

 

Du temps des tupuna

 

Dans l’antique société polynésienne, le ‘orero est l’orateur, l’expert en art oratoire, celui qui prononce un discours, assurant la fonction de messager de la famille, de la population, du roi, des divinités. Cet orateur est issu d’une lignée de ‘orero, il descend de la noblesse ou d’une famille royale. Durant toute son enfance, il suit l’enseignement d’une confrérie de tahu’a (prêtres) reconnus pour leur maîtrise de la culture et du patrimoine des Polynésiens. Une fois qu’il avait assimilé les connaissances requises, le ‘orero était choisi par le ari’i (chef) comme messager. Il était chargé de réciter des discours de circonstance au cours des cérémonies sur le marae (lieu de culte polynésien).

Historiquement, le dernier porte-parole du roi, ou afa’ifa’i parau, est Mare, qui servait la reine Pomare IV. « En 1843, lors de l’annexion de Tahiti, un détachement de la marine nationale s’est rendu tambours battants au palais de Pomare IV pour abaisser le pavillon du protectorat et hisser le pavillon français, raconte John Mairai. Quand ils sont entrés, Mare, le porte-parole de la reine est allé à leur rencontre pour leur demander de ne pas commettre l’irréparable. Mais le sacré de la parole de Mare n’a pas été perçu par ces Français, les deux civilisations étant très différentes. Donc quand Mare a pris la parole au nom de la reine, ils ont joué des tambours en baissant le drapeau tahitien et le discours de Mare a été étouffé. Le dernier afa’ifa’i parau dont la mission a été forte, mais qui a complètement été dénigré par incompréhension, c’était Mare. »

« À l’époque, il y avait aussi des ‘orero qui étaient de véritables poètes, ou encore des ‘orero dont la fonction était généalogique, poursuit John Mairai. C’est sur eux que comptait la communauté ou une famille pour réciter la généalogie. Et il faut savoir qu’un haere po, dans ses fonctions aux temps anciens, quand il récitait une généalogie royale, ne devait pas se tromper ! S’il se trompait, une punition terrible et violente l’attendait, c’est le supplice du ‘ohure ‘ura, l’empalement. On empalait celui qui s’était trompé dans la généalogie et on le laissait mourir. C’est dire à quel point la prise de parole était quelque chose de sacré. »

 

 

ENCADRÉ

Cours de ‘orero : pratique

Conservatoire Artistique de la Polynésie française

Mercredi de 17h à 18h30 et vendredi de 15h30 à 17h

Tarifs adultes (hors cursus danse) : 25 000 Fcfp l’année

Contact : Conservatoire au 40 50 14 14 – John Mairai au 87 78 68 38 ou par mail [email protected]

 

 

* Pour aller plus loin : l’ouvrage de Victor Segalen, « Les Immémoriaux », raconte l’histoire d’un récitant, un haere po, qui perd la mémoire des généalogies.

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