N°75 – Tiare Trompette, chef du groupe Hei Tahiti

« Nous devrons aller tous dans le même sens pour se protéger et évoluer »

 

Créé en 2004, le groupe de Tiare Trompette, Hei Tahiti, n’a jamais cessé d’enchaîner les titres et les podiums au Hura Tapairu et au Heiva.

Avec son dernier spectacle, « Tahiri Vahine », la troupe a remporté le premier prix du Heiva 2013. A l’issue de cette victoire, Tiare Trompette a décidé de prendre du recul et de se consacrer à sa famille… pour, un jour, mieux revenir.

 

Tu as annoncé après ta victoire au Heiva en juillet mettre la danse entre parenthèses pour un temps. Que deviens-tu ?

J’ai, en effet, d’autres priorités en ce moment. Une de mes jumelles est malade et cela nous demande beaucoup d’énergie à son papa et à moi. Le groupe Hei Tahiti tout comme l’école de danse Nanihi sont en pause pour l’instant car je n’arrive pas à être suffisamment disponible pour m’en occuper.

 

Tu dois beaucoup manquer aux membres du groupe Hei Tahiti mais aussi au public !

Pour être toujours productif, il faut savoir prendre du recul et s’investir ailleurs. Je reviendrai avec d’autres envies à mettre sur scène. Dans pas trop longtemps car après tu es complètement larguée ! Lorsque j’ai arrêté de me présenter aux concours entre 2009 et 2011, le retour a été difficile et je me suis bien cassé les dents…

 

Et en attendant, tu n’as plus du tout de projet lié à la danse ?

Si, mais de façon ponctuelle. Par exemple, je pars deux semaines aux Etats-Unis en février pour faire des ateliers de danse dans des écoles de danse polynésienne de San Francisco, San Diego et Las Vegas. C’est Julie Simon, une ancienne danseuse de Hei Tahiti installée là-bas, qui m’a contactée. Nous avons monté un programme pour proposer aux danseurs et aux groupes des cours personnalisés destinés aux concours internationaux de ‘ori tahiti… avec supplément d’âme.

 

Redoutes-tu l’engouement des étrangers pour le ‘ori tahiti ?

Non pas du tout, c’est très positif ! Notre culture plait et nous fait connaître au travers de notre plus belle expression. Certes, il faut parvenir à maîtriser cet « engouement » même si celui-ci est difficilement gérable. C’est le rôle de nos pouvoirs publics, notamment en donnant l’opportunité au public de se former auprès de professionnels « reconnus ». Car le ‘ori tahiti, ce n’est pas « que » du sport », il est indissociable de son histoire, de sa langue, de sa terre. Et c’est bien là où le bât blesse : qui détient la vérité au sujet du ‘ori tahiti, y en a-t-il seulement une ? Le Conservatoire est le seul établissement public aujourd’hui à posséder un véritable programme. Tandis que pour toutes les écoles de ‘ori tahiti qui existent à Tahiti et dans les îles – et dont je fais partie ! – aucun diplôme ni aucune formation ne sont exigés. Si on veut contrôler l’univers du ‘ori tahiti, il faut l’institutionnaliser et le professionnaliser.

 

Que penses-tu du projet de classement du ‘ori tahiti au patrimoine mondial de l’UNESCO ?

C’est une initiative très intéressante, dans la mesure où elle entend consulter et rassembler l’ensemble des groupes de danse et les entités culturelles de ce pays. Il est clair que nous devrons, un jour ou l’autre, aller tous dans le même sens pour se protéger, s’ouvrir et évoluer.

 

Peut-on, aujourd’hui en Polynésie, vivre décemment de la danse ?

C’est difficile mais je crois que oui. Il faut toujours être au premier plan, participer à chaque concours, gagner pour être demandé – dans les hôtels, à l’international… Pour être capable de faire de sa passion son travail, il faut énormément de rigueur et d’implication. Mais au regard du succès du ‘ori tahiti ici comme ailleurs, avec de la volonté, de l’énergie et de l’imagination, on peut parvenir à se créer de très belles opportunités.

 

Revenons sur ta victoire au Heiva 2013… Est-ce toujours la même émotion, le même plaisir de gagner ?

Oui, c’est toujours le comble du bonheur, récompensant des mois de travail intense, de sacrifices, d’espoir, de craintes, de joies, d’obstacles – bref, un investissement à tous les niveaux ! Et cela restera un souvenir très positif. D’autant que c’était loin d’être gagné. Aujourd’hui, avec l’explosion des réseaux sociaux, des rumeurs circulent sans cesse, il est difficile de rester hermétique. Et puis on découvre les spectacles des groupes concurrents… L’attente de la décision du jury est bien longue !

 

Nous sommes en plein Hura Tapairu, que le groupe Hei Tahiti a également remporté à plusieurs reprises. Un mot au sujet de ce concours ?

Cette année, j’aurai le plaisir non pas d’être en coulisses comme d’habitude mais dans le public, pour apprécier le travail et la créativité des groupes. J’affectionne beaucoup le Hura Tapairu, qui est très différent du Heiva. Ce n’est pas un « petit » Heiva mais vraiment un concours à part entière, qui demande une préparation extrêmement minutieuse dans laquelle le moindre détail doit être pensé, travaillé… Comme il n’y a pas l’effet de masse du Heiva, le contrôle chorégraphique doit être parfait !

 

Ce n’est pas pour rien que l’on te surnomme « Boss » !

Attention, je n’ai pas hérité de ce surnom du jour au lendemain ! Chef de groupe de danse c’est comme patron d’une société. Il faut s’imposer mais pas seulement : une bonne organisation est nécessaire et celle-ci repose sur le respect des autres, l’exigence – d’abord envers soi-même – et le sens de la hiérarchie. Lorsque l’on prépare un concours comme le Heiva, tout le monde doit connaître ses missions et ses responsabilités à tous les niveaux du groupe. Et surtout, surtout, les décisions doivent être prises bien en amont pour donner des orientations claires. Hei Tahiti fonctionne ainsi.

 

Ton sentiment sur les jeunes formations de ‘ori tahiti ?

Bien souvent, les chefs des nouveaux groupes ont une expérience dans un groupe professionnel. Ils travaillent avec de nouveaux danseurs et tentent d’insuffler une vision plus personnelle et moderne du ‘ori tahiti. Je suis passée par là moi aussi ! J’ai eu un gros coup de cœur l’an dernier pour Pupu Tuhaa Pae, au Hura Tapairu puis au Heiva. C’est un groupe authentique avec d’excellentes bases de travail, beaucoup de passion, d’énergie et d’originalité.

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