Sénateur Kalani English

« Vos cultures sont vivantes, prenez soin de cultiver chacune d’entre elles »

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Kalani English est Sénateur de Hawaii depuis plus de 10 ans. Il vient régulièrement en Polynésie française et nous avons profité d’un de ses passages pour poser quelques questions à ce « poly-nésien » qui met toute son énergie au service du rayonnement de la culture hawaiienne.

D’où êtes-vous originaire?

Je suis du village de Haneo’o, dans le district de Hana, sur l’île de Maui à Hawai’i. Mon arrière-grand-père est né à Fanning Island* et ses parents sont de Ana’a, dans l’archipel des Tuamotu. Ma grand-mère maternelle était Hakka et chinoise, mon grand-père était tahitien, hawaïen et anglais. C’est pour cela que j’ai de la famille en Polynésie française aujourd’hui. En fait, je suis autant de Hawai’i que de Polynésie française.

Pourquoi êtes-vous venu en Polynésie française ?

Je viens souvent en Polynésie française parce que j’y suis comme à la maison. J’ai une grande famille ici et me sens plus vivant chaque fois que je viens dans ces îles. Mon histoire est longue, mais je suis mieux grâce à ce que les Polynésiens m’ont appris.

Comment êtes-vous devenu Sénateur de Hawai’i ?

J’ai étudié à l’Institut « Culture et Communications » d’Honolulu et obtenu un master du « Center for Pacific Island Studies », de l’Université de Hawai’i-Manoa. J’ai d’abord travaillé comme Conseiller à l’Ambassade des Etats-Fédérés de Micronésie aux Nations Unies, à New York. Je suis rentré à Hawai’i dans les années 1990 afin de prendre soin de mon tutu (grand-père), Murray English, et de ma grand-mère, Violet Soong English, car ils devenaient âgés. Ils m’ont adopté à la naissance et j’ai vécu avec eux à Hana. Suite à ce retour, je me suis lancé dans les élections municipales et ai été nommé au conseil municipal de Maui en 1997. J’ai gagné un second mandat en 1998 et décidé de viser le Sénat en 1999. J’ai été élu au Sénat Hawaiien en novembre 1999 jusqu’à aujourd’hui. J’étais à l’époque le seul « natif » Hawaiien élu en ce début de siècle et c’est pourquoi je m’attache à représenter la vision hawaïenne au Sénat depuis plus de 10 ans.

Comme vivez-vous la culture hawaiienne?

Vivre ma culture est très important pour moi. Je crois que sans culture nous sommes perdus ; nous n’avons pas nos kupuna (ancêtres) comme guides et aucune feuille de route pour l’avenir. Selon moi, vivre sa culture (hawaiienne et polynésienne au sens large), c’est parler sa langue, comprendre la vision du monde unique de notre population et garder un rapport très fort avec sa terre.

Je « pratique » donc ma culture de multiples façons : cela va de la simple pensée à l’étude de l’histoire et la généalogie de notre peuple. Je suis ce que mon tutu m’a appris, et vois comme les kupuna voyaient. Je vis alors dans deux mondes, l’un très ancien et l’un très moderne. Mais ces deux mondes sont construits sur la base d’une culture et de compassion. C’est ainsi que je vois et vis les cultures hawaiienne et polynésienne aujourd’hui.

Quelle est votre analyse de son évolution, son renouveau ?

Hawai’i a eu une évolution et un renouveau culturel intéressant. Lorsque nous étions indépendants, nous étions le peuple le plus lettré du monde ; le Royaume de Hawai’i possédait plus de 40 journaux en langue hawaïenne et un taux d’alphabétisation de 98 %. Les Hawaiiens étaient très désireux d’apprendre. Cela signifie aussi que nous avons une collection incroyable mais inexploitée des voix de nos kupuna dans ces publications des années 1800 à 1900. La plupart de ces ressources peuvent être trouvées aujourd’hui sur Internet, sur www.ulukau.org, la bibliothèque virtuelle Hawaiienne. Les Américains ont pris le contrôle de Hawai’i en 1893, notre langue est alors devenue illégale, notre culture refusée et la population considérée comme étrangère dans son propre pays. Nous n’étions plus que des numéros, nous avons été destitués. Après être « devenu » un territoire américain en 1959, les gens ont progressivement commencé à (re)estimer la sagesse de nos ancêtres. Puis, dans les années 1960 et 1970, les Hawaiiens se sont mis en colère de se voir prendre leur terre, leur culture et leur langue. C’était le début du renouveau culturel. En 1987, le hawaiien est redevenu une langue officielle à Hawai’i. Des années 1970 à aujourd’hui, le hula, l’art, la langue et la culture prospèrent à nouveau. Nous avons créé des écoles entièrement en Hawaiien, de la maternelle au niveau universitaire, basées sur le programme maori « Tuhanga Reo programs ». Le réseau d’écoles « Punana Leo » fournit maintenant à nos enfants une solide éducation pour leur permettre de grandir en hawaiien. Voici une vision rapide de notre histoire qui montre que nous avançons, que notre culture est bien vivante, encouragée et entretenue.

Le projet que vous avez mené à bien et dont vous êtes le plus fier ?

Cela fait 10 ans que je suis au Sénat et je suis très fier d’avoir permis de légaliser « l’architecture indigène » à Hawai’i. Pendant plusieurs décennies, les maisons à base de végétaux ont été interdites. J’avais pour objectif de les légaliser avant l’an 2000. En 1998, j’ai rédigé une loi pour la commune de Maui en établissant les standards de nos structures traditionnelles, celle-ci a été intégrée au code du bâtiment. J’ai aussi fait changer le nom de « cabane de paille » à « architecture indigène » afin que les gens regardent ces structures différemment. J’ai pris le Pacifique pour guide puisque aucune de nos maisons traditionnelles n’a survécu. Tahiti et les îles des Tuamotu m’ont donné de parfaits exemples et sont devenues des bases pour ma loi. Aujourd’hui, l’architecture indigène est légale dans tout l’archipel hawaiien. J’en suis très heureux, car c’est un rappel matériel que les Hawaiiens sont toujours des Polynésiens.

Vous connaissez bien Tahiti et les îles, que pensez-vous de la politique culturelle locale ?

J’ai bon espoir que les gens et le Gouvernement de Polynésie française prêteront plus d’attention à la culture locale. Vos cultures sont vibrantes et vivantes, prenez soin de cultiver chacune d’entre elles. Les festivals sont d’excellents moyens pour faire vivre les cultures et les aides du Gouvernement sont vitales pour les encourager. Pourtant, je ne vois pas les langues Pa’umotu, Tahitienne, Marquisienne et autres enseignées à l’école. Pour nous à Hawai’i, le tournant a pu être pris lorsque nous avons commencé à apprendre notre langue à l’école. Vous avez beaucoup de chance car vous possédez encore de nombreuses langues indigènes aujourd’hui. Il faut les utiliser davantage avant qu’il ne soit trop tard.

J’ai récemment visité le Centre des Métiers d’Art de Papeete. Les étudiants avaient vraiment le désir d’apprendre nos liens, nos formes d’art communes. Ils sont l’espoir de la future génération. Nous avons discuté des motifs polynésiens et de leur expression moderne, jusqu’à explorer notre rapport avec Taïwan ! Je suis heureux de savoir que votre Gouvernement soutient cette école. C’est un aspect important de la politique culturelle dont Hawai’i devrait s’inspirer. Nous devrions investir dans nos artistes, car ils nous offrent un sens de la communauté comme nul autre.

Cette édition du magazine Hiro’a est consacrée au Heiva : un mot à propos de ce concours ?

Le Heiva est un piko (centre) de votre survie culturelle. Chaque année, je vois tant de jeunes apprendre leur histoire, leur culture et leur langue à travers la danse. J’ai eu la chance d’assister à des répétitions du groupe Tamariki Po’erani l’année dernière. J’ai été impressionné par le « fond » de la danse, la pensée qui la domine, et la manière dont le mana était transmis aux danseurs. J’ai alors imaginé que toutes les autres écoles faisaient pareil. C’est pourquoi je pense que le Heiva est un grand transmetteur de savoir et en même temps un événement qui valorise notre façon d’être.

La culture hawaiienne et tahitienne : leurs ressemblances et différences d’après vous ?

Nous sommes les mêmes et pourtant différents. Je parviens à parler le Tahitien parce que je parle le Hawaiien. Je comprends votre rapport à la terre à cause de mon rapport à la terre. Je sens le mana de nos ancêtres communs parce que nous ne formons qu’un seul peuple.

Aujourd’hui, nous nous sentons séparés et différents à cause du temps et de l’histoire. C’est à nous, aujourd’hui et ensemble, de nous rapprocher. Nous avons juste à nous souvenir que nous sommes une famille, que nos différences sont le reflet des circonstances, car les affinités sont là.

Un message pour nos lecteurs ?

Ensemble, nos cultures grandiront, s’étendront et changeront. Nous pouvons vivre cela simplement et dans la joie. Rappelez-vous que l’on n’apprend pas tout à l’école. Nous nous adaptons comme nos ancêtres l’ont fait, en conservant la force des origines et du cœur.

Je crois que nos rencontres donnent du sens et de la valeur à nos vies. Je suis béni par votre pays – notre pays – et remercie chacun d’entre vous pour m’accueillir toujours à Tahiti et dans les îles. Je me sens vraiment à la maison ici, sur la terre de mes ancêtres.

* En Micronésie.

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